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EnvironnementÉpisode 3/1

Mégabassines : comment l'État a sacrifié la deuxième zone humide de France

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-22
Illustration: Mégabassines : comment l'État a sacrifié la deuxième zone humide de France
© YouTube

Cent cinquante mille euros par jour. C'est l'astreinte que la France a frôlée en 1996, après sa condamnation par la Cour de justice européenne pour destruction des zones humides du Marais poitevin. Le label de parc naturel régional — obtenu en 1979 — a été retiré. L'État devait réagir. Il a promis de reconvertir 10 000 hectares de champs de céréales en prairies humides. En échange, il a autorisé des mégabassines. Aujourd'hui, seuls 1 500 hectares ont été rendus à la nature. Le reste ? Toujours sous maïs ou blé. Et les rivières continuent de mourir.

Une condamnation historique… sans effet

Le Marais poitevin s'étend sur 100 000 hectares, de Niort à La Rochelle. Deuxième zone humide de France, protégée depuis 1979. Mais à partir des années 1980, l'agriculture intensive a dévoré les prairies. Pour planter du maïs — une céréale tropicale venue d'Amérique du Sud —, les exploitants ont drainé 33 000 hectares de zones humides. Ils ont élargi les rivières, creusé des canaux, accéléré l'évacuation de l'eau vers la mer. Résultat : les nappes phréatiques se sont vidées.

En 1996, l'Union européenne condamne la France pour manquement à ses obligations de protection. L'astreinte est fixée à 150 000 euros par jour si rien n'est fait. L'État réagit en engageant une procédure de concertation. Un fonctionnaire territorial, Benoît Bito, est chargé de trouver une solution. Il géolocalise 10 000 hectares de cultures dans les zones les plus basses du marais — celles qu'il faudrait impérativement réhumidifier. Son étude s'appelle « Territoire stratégique ».

Le monde agricole arrive avec une contre-proposition. « Si on veut concilier le bon état des milieux aquatiques et des activités agricoles productives, on aura besoin de faire des retenues de substitution », explique Benoît Bito dans l'enquête. Les fameuses mégabassines.

L'Europe donne son accord. La France subventionne la construction d'une quinzaine de ces réservoirs — dix en Vendée, cinq en Charente-Maritime. En échange, les irrigants s'engagent à reconvertir 10 000 hectares de champs en prairies humides. L'objectif : permettre à l'eau de s'infiltrer, de recharger les nappes.

C'était le deal. Il n'a pas été tenu.

1 500 hectares au lieu de 10 000 — le marché de dupes

« Ils ont réussi à avancer sur 1 500 hectares ou 1 600 hectares. Donc c'est confidentiel, c'est pas parfaitement ridicule. » Dans l'enquête vidéo, Benoît Bito ne cache pas son amertume. Les chiffres sont clairs : sur les 10 000 hectares promis, seuls 15 % ont été reconvertis en prairie humide. Le reste est toujours labouré, drainé, irrigué.

« Pour que ça fonctionne, il fallait qu'il y ait les 10 000 hectares, sinon ça marche pas. Même à 8 000 c'est pas bon. On est à 1 500 aujourd'hui. »

Pourquoi un tel échec ? Benoît Bito accuse directement l'État : « Il fallait une position ferme de l'État. Il fallait une position dure de l'État. C'est-à-dire que ça relève d'une déclaration d'utilité publique. Si on laisse la profession, ils feront jamais rien. C'est eux qui ont retourné les prairies, ils vont pas les remettre en prairie. Il fallait que ce soit l'État au travers d'une DUP. Et l'État, qui est en cogestion avec la FNSEA, a refusé de tordre le bras à la FNSEA. »

Retenez ce détail : l'État n'a pas imposé la reconversion. Résultat, les mégabassines ont été construites — financées par l'argent public — sans que les bénéficiaires ne respectent leur part du contrat. Le Marais poitevin continue de se vider.

Thierry Bouret, le céréalier qui pompe l'équivalent de 35 000 habitants

Au sud-ouest de Niort, un homme incarne ce système. Thierry Bouret est l'un des plus riches céréaliers des Deux-Sèvres. Son exploitation s'étend sur 1 800 hectares — il contrôle ou cogère plusieurs sociétés via une holding financière, actives dans la méthanisation et l'immobilier. Mais il refuse d'en dire plus. « Je peux pas trop dire les hectares, les machins parce que c'est à chaque fois polémique », lâche-t-il face à la caméra. « Pourquoi ? Ah ben vous savez, la jalousie, le premier facteur de problème. » Puis il ajoute : « Je ferme. J'ai même envie de fermer le portail. »

L'État lui a accordé le droit d'avoir sa propre bassine. Chaque année, il pompe 1 million de mètres cubes d'eau dans les nappes phréatiques. Oui, vous avez bien lu : l'équivalent de la consommation annuelle de 35 000 habitants. Pour quoi faire ? Irriguer du maïs, une céréale qui ne supporte pas les étés secs du Poitou.

« Nous on a une politique de production à moindre coût possible et la plus rationalisée possible pour nourrir la planète », se justifie Thierry Bouret. Il défend l'irrigation : « L'irrigation a la capacité de doubler en moyenne la production. C'est important et nécessaire pour l'équilibre alimentaire du monde. »

Sauf que derrière le discours de « souveraineté alimentaire », la réalité est tout autre.

Des rivières mortes, des huîtres menacées

Chaque été, plus d'un millier de kilomètres de rivières s'assèchent dans la région. À Mosé, la rivière Mignon n'est plus qu'un souvenir. Patrick Picot, enfant du marais, filme ce qu'il en reste : « C'est tout ce qui reste de la rivière. Quelques petits trous d'eau. Et malgré ça, l'irrigation est autorisée. Donc la nappe va continuer à baisser. » Il montre les poissons morts dans les flaques résiduelles. « C'est la reproduction pour l'année qui va venir. Donc une destruction de toute la faune aquatique. »

Quarante kilomètres en aval, la conchyliculture subit le contrecoup. Benoît du Rivau élève des moules et des huîtres dans la baie de l'Aiguillon. « Pas d'eau douce, la salinité monte. Trop d'eau douce, elle baisse. Les excès, c'est comme la tablette de chocolat, personne n'aime les excès. Ça rend malade ou ça peut tuer. » Or, l'eau douce provient du Marais poitevin. Sans débit suffisant, les coquillages meurent.

Le code de l'environnement français prévoit pourtant une hiérarchie stricte des usages de l'eau. En priorité : l'eau potable. Ensuite : la préservation des milieux aquatiques. En dernier : les usages économiques, dont l'agriculture. Cette hiérarchie est violée quotidiennement. Les irrigants pompent en premier. Les rivières et les huîtres n'ont que ce qu'il reste.

2 % d'autonomie alimentaire locale — des céréales pour l'export

Le discours présidentiel du plan Eau, en mars 2023, a cristallisé les tensions. Emmanuel Macron a déclaré : « L'eau est indispensable à l'agriculture. Elle est donc indispensable à notre souveraineté alimentaire et nous allons avoir plus de surface irriguée dans les prochaines années. C'est une évidence. » Un irrigant sur la tribune des opposants répond : « Comme si ça suffisait pas leur propos méprisant et insultant, ils justifient leur politique qui consiste à dire qu'il n'y a pas d'agriculture sans irrigation et qu'on va engager beaucoup d'argent public dans de fausses bonnes solutions. »

Mais cette souveraineté alimentaire défendue par l'Élysée, à quoi ressemble-t-elle sur le terrain ? Une élue de La Rochelle, chargée de l'autonomie alimentaire d'un territoire de 245 000 habitants, donne un chiffre : « On est à 2 % d'autonomie alimentaire. » Deux pour cent de ce qui est consommé localement vient de la région. « On surproduit de la céréale ici et on sous-produit du légume, du maraîchage, des fruits. » Le maïs et le blé partent à l'export — pour nourrir des animaux ou produire des biocarburants — tandis que les habitants dépendent de légumes venus d'ailleurs.

L'irrigation massive ne sert donc pas à nourrir les Français. Elle sert à maintenir un modèle de céréaliculture intensive, subventionné par l'État, au mépris de la loi et de l'environnement.

L'effondrement de la tourbe — 80 cm perdus

Jean-Jacques Guillet défend le Marais poitevin depuis cinquante ans. Il montre un arbre centenaire : « Le voilà, mon arbre préféré. Il y a seulement 25 ans, le collet de l'arbre était là. On a perdu 60 à 80 cm de sol, de tourbe. On est en train de tuer les arbres. » La tourbe, c'est le carbone stocké depuis des millénaires. En l'asséchant, on libère du CO₂. On fait aussi s'affaisser le sol. « Quand on voit les arbres mourir et les sols s'affaisser comme ça, on devrait être inquiet. On devrait être très inquiet. »

L'équilibre hydraulique du marais est rompu. Autrefois, les prairies humides absorbaient l'eau de pluie, la filtraient, la relâchaient lentement vers les nappes. Aujourd'hui, l'eau est évacuée le plus vite possible vers la mer pour permettre les semis de printemps. Les nappes ne se rechargent plus. Les étés sont plus secs. Les mégabassines pompant l'hiver ne font que déplacer le problème — elles prélèvent l'eau avant qu'elle n'ait le temps de s'infiltrer.

Benoît Bito le résume : « Le meilleur stockage, et de très loin, c'est le stockage souterrain. Si on recharge les nappes souterraines, elles pourront satisfaire tous les usages. On n'a pas compris ça. »

Un système qui a des noms

L'enquête vidéo ne laisse guère de place au doute : les engagements de 1996 ont été trahis. Les 10 000 hectares de prairies humides promises ne verront probablement jamais le jour. Les mégabassines continuent d'être subventionnées. Les rivières s'assèchent. Les huîtres meurent. Et l'État, qui aurait dû imposer le respect de la loi, s'est aligné sur les intérêts de quelques agriculteurs intensifs.

Thierry Bouret, 1 800 hectares, 1 million de m³ d'eau par an. La FNSEA, syndicat agricole dominant, en cogestion avec l'administration. Emmanuel Macron, qui augmente les surfaces irriguées. Les noms sont connus. Les faits sont documentés.

Reste une question : combien de temps le marais pourra-t-il survivre ?

Cet article fait partie du dossier « Marais Poitevin : la guerre de l'eau qui ébranle l'État ». Les épisodes précédents ont déjà documenté les racines politiques et économiques du conflit.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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