Bolloré, Macron, Darmanin : la machine à bâillonner le journalisme d'investigation

Le constat ? Sans appel. Le journalisme d'investigation en France est sous attaque. Pas une attaque frontale — une lente asphyxie. Elle vient des milliardaires qui rachètent les médias. Du pouvoir politique qui verrouille les sujets sensibles. Et de procédures judiciaires taillées pour épuiser les rédactions.
Yanis Mami, grand reporter pour Blast, ne mâche pas ses mots : « C'est très dangereux aujourd'hui d'être journaliste notamment avec toute la concentration des médias qu'on a. » Il sait de quoi il parle. Son média indépendant — sans publicité, sans actionnaire milliardaire — a vu l'une de ses journalistes passer plus de 24 heures en garde à vue. Pour une enquête sur la vente d'armes de la France à Israël. Sans motif. Sans rien.
Simon Guichard, de L'Humanité, ajoute une couche : « Le journalisme d'investigation, il est souvent le dernier niveau du lanceur d'alerte. » Mais ce dernier niveau se brise.
Les procès-bâillons, arme de destruction massive
« Les procédures bâillons surtout qui ont été mises en place par Emmanuel Macron », lâche Yanis Mami. Une phrase qui claque. Le président de la République a facilité ces attaques. Comment ? En permettant à des entreprises d'attaquer en diffamation même quand elles savent qu'elles vont perdre. Le but n'est pas de gagner. Le but est de coûter.
Un procès-bâillon, c'est simple. Une entreprise puissante — ou un milliardaire — assigne un média en justice. Les frais d'avocat s'envolent. La direction du média doit choisir : payer ou abandonner. Et même si le média gagne, il a déjà perdu du temps, de l'argent, de l'énergie.
Mami détaille le mécanisme : « Quand Bolloré il attaque en justice la plupart du temps, il sait qu'il va perdre d'avance. Mais c'est pas ça qui l'intéresse. Ce qui l'intéresse, c'est de devenir un coup pour le média, un coup pour le journaliste. » Le résultat ? Des journalistes indépendants renoncent à publier des informations pourtant vérifiées. Parce que la menace judiciaire pèse trop lourd.
« Il y a beaucoup de journalistes indépendants qui ont des grosses informations qui ne les sortent pas parce qu'ils savent très bien qu'ils vont se faire attaquer », confirme Mami. « Ça va représenter des sommes extrêmement importantes pour eux et qu'ils n'en ont pas les moyens. » Un silence imposé par l'argent. Voilà.
Bolloré : le milliardaire qui envoie des hommes chez les journalistes
Vincent Bolloré ne se contente pas d'attaquer en justice. Il passe à l'acte. Littéralement.
L'histoire de Tristan Alex est édifiante. Ce journaliste réalise un documentaire intitulé Bolloré, un ami qui vous veut du bien. Une enquête sur l'empire du milliardaire breton. La suite est digne d'un roman noir.
« Bolloré, il a quand même envoyé chez lui deux personnes pendant qu'il dormait », raconte Yanis Mami. « Ils sont allés, ils ont vidé son ordinateur, ils ont changé la serrure de chez lui — oui, vous avez bien lu — pour qu'il puisse plus sortir. » Pourquoi ce jour-là ? Un témoin clé devait se présenter au tribunal. Bolloré voulait l'empêcher de témoigner. Depuis, rien ne s'est passé. Pas de poursuites. Pas de conséquences pour les hommes de main.
Ce n'est pas un cas isolé. Quand Bolloré rachète Canal+, il supprime Spécial Investigation, l'émission d'enquête vidéo de la chaîne. Il supprime aussi L'Effet Papillon, une autre émission qui avait osé enquêter sur le président togolais — un ami de Bolloré. « Il sait très bien pourquoi il le fait », tranche Mami.
La concentration des médias n'est pas un concept abstrait. C'est une machine à broyer l'investigation. Bolloré possède aujourd'hui une partie des médias français : CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Canal+. Et il impose sa ligne. Les enquêtes gênantes disparaissent. Les journalistes critiques sont poussés vers la sortie.
Darmanin, le ministre que France 2 ne veut pas enquêter
Gérald Darmanin ? Ministre de l'Intérieur. Un homme qui concentre les pouvoirs et les polémiques. Mais dans les grands médias — intouchable.
Yanis Mami révèle : « Je suis souvent au contact avec des journalistes de France 2, notamment les équipes de Complément d'enquête. Ils avaient proposé un portrait de Darmanin. Et on leur a refusé. On a dit non, non, on va pas travailler sur le ministre de l'intérieur. » Refus net. Pas de discussion.
Mami, lui, a fait le portrait de Darmanin à une époque où personne ne le faisait. Il a pu le faire parce que Blast est indépendant. Pas de pub. Pas de milliardaire. Pas de conflit d'intérêts avec le pouvoir politique.
Mais la majorité de la presse mainstream, selon Mami, « est complètement assujettie au pouvoir politique ». Les rédactions reçoivent des consignes, parfois implicites, parfois explicites. Les sujets sensibles sont écartés. Les enquêtes sur les ministres, les préfets, les hauts fonctionnaires sont enterrées.
Simon Guichard confirme le phénomène : « Dans les médias mainstream et dominants, les angles se ressemblent de plus en plus. » Uniformisation. Verrouillage. Les journalistes qui veulent enquêter se heurtent à un mur.
Quand France Télévisions censure la Palestine
Prenons la Palestine. Autre exemple de censure rampante. Yanis Mami raconte une anecdote qui en dit long.
Sur France Info, pendant les frappes israéliennes sur Gaza, le rédacteur en chef d'une émission invite un promoteur immobilier pour commenter le projet de Donald Trump — un promoteur, pas un expert géopolitique. Le scandale est tel que la direction de France Télévisions envisage de le virer. Finalement, il est juste déplacé. Protégé.
« Il y a une grosse lutte à France Télévisions sur cette question, explique Mami. On a sorti une enquête là-dessus sur Blast. » Les journalistes de France Télévisions qui veulent couvrir Gaza se heurtent à des obstacles constants. Certains confient à Mami qu'ils ne peuvent pas faire leur travail.
Même chose pour l'affaire Quentin Desquedias, ce néonazi tué à Lyon en 2024. « Tous les journalistes les avaient les informations », assure Mami. « Moi je sais que des collègues à France Télévisions ne pouvaient pas sortir l'info. Ils savaient que c'était un néonazi. Ils savaient qu'il y avait quelque chose qui clochait. Tout le monde le savait et personne n'a rien fait. »
Pourquoi ? Pression de la direction. Peur de déplaire. Conflits d'intérêts. Les journalistes d'investigation dans les grands médias sont souvent réduits au silence.
La concentration des médias, le vrai danger
Le vrai danger ? La concentration des médias. Quelques milliardaires — Bolloré, Drahi, Niel, Arnault — contrôlent la quasi-totalité des médias français. Ils ont leurs intérêts. Leurs amis politiques. Leurs ennemis.
Résultat : le nombre de journalistes d'investigation diminue, les émissions d'enquête disparaissent, les postes sont supprimés. Les rédactions sont sous pression pour produire du contenu rentable — pas des révélations qui fâchent.
« Moi je trouve qu'il y a beaucoup moins d'investigations qu'avant, regrette Yanis Mami. Quand on voit les multimilliardaires qui rachètent les médias, je prends l'exemple de Bolloré... » La boucle est bouclée.
Simon Guichard, de L'Humanité, insiste sur l'importance de l'impact : « Le but c'est de leur donner des clés pour que les militants, les syndicalistes puissent faire bouger les choses. » Mais sans médias indépendants pour révéler les faits, ces clés n'existent pas.
Et les journalistes indépendants, eux, sont les plus vulnérables. Sans rédaction pour les soutenir, sans budget pour les procès, ils préfèrent garder leurs informations pour eux. « C'est très dur aujourd'hui, conclut Mami. Il y a pas de soutien du pouvoir politique en place vis-à-vis du journalisme. »
Une journaliste de Blast en garde à vue : l'exemple qui glace
Dernier exemple, glaçant. Une journaliste de Blast enquête sur la vente d'armes de la France à Israël. Elle est placée en garde à vue. Plus de 24 heures. Sans motif valable. On lui demande son téléphone. On cherche ses contacts. Ses sources.
« On a essayé de trouver ses contacts, ses sources, comment elle avait eu les informations, raconte Mami. C'est très dur aujourd'hui. » La journaliste n'a rien lâché. Mais le message est clair : enquêtez sur des sujets sensibles, et vous finirez derrière les barreaux.
Cette garde à vue n'est pas un accident. Elle s'inscrit dans une stratégie d'intimidation qui vise à décourager les journalistes. À leur faire comprendre que le prix à payer est trop élevé.
Et pourtant. Les enquêtes continuent de sortir. Blast, L'Humanité, Mediapart, le Canard Enchaîné tiennent bon. Mais à quel prix ?
Conclusion : qui arrêtera la machine ?
Le journalisme d'investigation est le dernier rempart contre l'impunité. Il a fait tomber Fillon, Sarkozy, Cahuzac. Il a révélé les emplois fictifs, les fraudes fiscales, les violences policières. Mais ce rempart s'effrite.
Les procès-bâillons de Macron. Les hommes de main de Bolloré. Les consignes de France Télévisions. Les gardes à vue arbitraires. Tout un système se met en place pour museler l'investigation.
Le journalisme d'investigation survivra-t-il ? La vraie question est : à quel prix ? Et surtout : qui osera encore enquêter demain ?
Les noms sont là. Les faits aussi. Reste à savoir si la justice et l'opinion publique auront le courage de les regarder en face.
Sources :
- Blast, échange avec Yanis Mami (grand reporter)
- L'Humanité, échange avec Simon Guichard (journaliste d'investigation)
- Canard Enchaîné (Christophe Nobili, affaire Dati)
- Mediapart (enquêtes politiques)
- France Télévisions (Complément d'enquête, refus du portrait Darmanin)
- Tristan Alex, documentaire Bolloré, un ami qui vous veut du bien
- Le Monde, citation « accélération de la répression »
- 01net / mychromebook.fr (90 millions de comptes touchés début 2026)
- Blast Info, procès en appel des prévenus du 8 décembre 2020 (4 mai 2026)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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