Jean-Claude Romand : 20 ans de mensonges, cinq meurtres pour tout effacer

4 heures du matin, lundi 11 janvier 1993. La sirène incendie retentit à Prévessin-Moëns, dans l'Ain. La maison des Romand flambe. Les pompiers arrivent en dix minutes. Le feu dévore déjà la toiture. Ils font le tour : tout est fermé. Portes closes, volets verrouillés. Sauf un, au premier étage, entrouvert. La grande échelle se déploie. Un pompier monte avec une lance. Il arrose. Dans la fumée, une forme bouge. C'est Jean-Claude Romand, inconscient mais vivant. Les pompiers l'évacuent vers l'hôpital de Genève. Florence, sa femme, 37 ans, a le crâne fracassé. Les enfants — Antoine, 5 ans, Caroline, 7 ans — sont morts. Sur le moment, les pompiers parlent d'un accident : un plafond effondré, des gravats. Les gendarmes, eux, ne sont pas dupes.
Un seul survivant, les portes fermées de l'intérieur
Les enquêteurs fouillent les décombres. Ils trouvent des bidons d'essence. Plusieurs foyers de départ de feu. Des traces d'hydrocarbure sur les pyjamas des enfants. « On a des jerricanes d'essence, raconte un enquêteur dans le documentaire. C'est autant d'éléments qui permettent de dire que ça peut pas être autre que criminel. » Dans la chambre des parents, un détail intrigue : des vêtements glissés sous la porte. Comme si quelqu'un avait voulu calfeutrer la pièce de l'intérieur. Toutes les portes sont fermées à clé. De l'intérieur. « Les portes fermées dans un incendie criminel, c'est étonnant, explique un gendarme. Ça empêche la propagation du feu. Alors qu'habituellement, le criminel veut que ça s'enflamme le plus vite possible. » La seule personne qui a pu fermer ces portes ? Le seul survivant. Je vous laisse deviner qui.
Pendant ce temps, à Clairvaux-les-Lacs, dans le Jura, à 85 kilomètres de là, la famille de Romand s'inquiète. Les parents, Aimé et Anne-Marie, n'ont pas donné signe de vie. Des proches se présentent chez eux. Personne ne répond. Ils fracturent la porte. L'horreur. Les deux corps gisent sur le sol, baignant dans des mares de sang. Ils ont été criblés de balles. Le chien aussi. Les gendarmes relèvent des douilles de calibre .22 long rifle. Dans la maison, une carabine de ce calibre est rangée dans son râtelier — propre. Les parents ont été tués par balle dans le dos. « Il y a aucun désordre apparent, pas de cambriolage, pas de vol », note un enquêteur. La porte d'entrée est fermée à clé de l'intérieur. Les douilles sont envoyées au labo. Mais dès le début, les gendarmes flairent la même arme. Le même tueur.
Le brillant médecin qui n'existait pas
En attendant de pouvoir interroger Romand — plongé dans un coma artificiel — les gendarmes se renseignent. On leur raconte toujours la même histoire : Jean-Claude est un grand médecin, un chercheur international. Il travaille à l'INSERM et à l'OMS, l'Organisation mondiale de la santé à Genève. Spécialiste des cultures cellulaires et des maladies cardio-vasculaires. « Il était dans cette mouvance de chercheurs multiples sur Genève, se souvient un voisin. C'était vraiment le haut du panier de la médecine. » Régulièrement, il tient des conférences en France et à l'étranger. Il donne des cours à l'université de Lyon. Une vie brillante. Une réussite sociale.
Sauf que rien de tout cela n'est vrai. Jean-Claude Romand n'a jamais été médecin. Jamais dépassé la deuxième année de médecine. Il a abandonné en 1975 après avoir raté son examen. Depuis, il ment. Vingt ans. Chaque matin, il se lève, quitte la maison, et passe ses journées dans des bibliothèques, des parkings, ou à lire des revues médicales. Il invente des conférences, des colloques, des dîners avec des sommités. Un dîner chez Bernard Kouchner, l'ancien ministre ? Une invention pour rassurer une amie à qui il devait de l'argent. « Il était dans cette mouvance de chercheurs multiples », répétait son entourage. Personne n'a jamais vérifié.
Trois millions de francs détournés, une dette de 900 000 francs
L'imposture coûtait cher. Très cher. Pour maintenir l'illusion, Romand avait besoin d'argent. Il a escroqué plus de trois millions de francs à ses proches — sa famille, ses amis, les parents de sa femme. Il promettait des placements en Suisse, des investissements miraculeux. En juin 1992, une amie parisienne lui réclame 900 000 francs qu'elle lui a prêtés. Romand, acculé, invente un dîner avec Bernard Kouchner pour la rassurer. Le dîner n'a jamais eu lieu. Fin 1992, les parents de Romand reçoivent une lettre de leur banque : leur compte présente un découvert de 40 000 francs. Romand gérait leurs finances. Il avait tout pris. (Oui, vous avez bien lu.)
Les comptes bancaires sont vides. Le compte UBS à Genève ne contient que 500 francs. Celui de l'épouse, 1 000 francs. Aucun argent retrouvé dans la maison. Romand a tout dépensé. Pour maintenir le mensonge, il a même simulé un cancer — un lymphome. Pour susciter la sympathie. Pour éviter les questions. Florence, sa femme, commençait à avoir des doutes. Elle s'étonnait que l'arbre de Noël de l'OMS ne soit jamais évoqué. Elle posait des questions. Romand éludait. Le 9 janvier 1993, il a choisi de tout effacer.
Un jeu macabre, un déjeuner de sang-froid
La chronologie donne le frisson. Le mardi 5 janvier, Romand achète des barbituriques à la pharmacie de Prévessin. Le mercredi 6, il achète deux bombes lacrymogènes et des balles .22 long rifle dans une armurerie à Lyon. Le vendredi 8, il achète deux jerricanes et de l'essence. Le samedi 9 janvier, il passe à l'acte. Il tue d'abord sa femme, Florence — frappée à la tête. Puis ses enfants. Antoine, 5 ans, et Caroline, 7 ans. Il leur demande de mettre la tête sous l'oreiller. Sous prétexte d'un jeu. Il les abat. Les autopsies montreront qu'ils ont été tués par balle dans le dos. Ensuite, Romand déjeune calmement avec ses parents. Il les abat dans le dos, lui aussi. Puis il met le feu à sa maison. Il se couche dans sa chambre, calfeutre la porte, et attend la mort. Il a pris des barbituriques. Il a mis des bombes lacrymogènes. Mais il survit. Et pourtant.
La veille, il avait agressé une amie en forêt de Fontainebleau. Frappée, ligotée. Elle avait réussi à s'enfuir. Romand avait téléphoné à un ami pour confirmer un dîner chez Bernard Kouchner — le dîner n'a jamais existé. C'était un alibi. Une mise en scène. Après les meurtres, les gendarmes retrouvent une cassette vidéo dans le magnétoscope. Elle montre Romand en train de zapper. Tranquillement. Comme si de rien n'était.
L'homme en noir, puis les aveux
À l'hôpital, Romand est dans le coma. Quand il se réveille, il invente une histoire. Un homme en noir. Un agresseur. Il prétend avoir été victime d'une attaque. Les gendarmes ne le croient pas une seconde. Les portes fermées de l'intérieur. Les vêtements qui calfeutrent la chambre. Les bidons d'essence. Les douilles. Tout l'accuse. Romand finit par avouer. Il raconte tout : les mensonges, les dettes, les meurtres. Il explique avoir voulu tout effacer. Sa famille était un obstacle. Il les considérait comme des extensions de lui-même, selon le psychiatre Daniel Célène. Un « narcissisme criminel ». Les experts le décrivent comme responsable de ses actes, avec une responsabilité atténuée.
Lors de la reconstitution, Romand montre des signes d'émotion. Il gémit. Il vomit. Il tremble. Mais au procès, en juin 1996 à Bourg-en-Bresse, son comportement déconcerte. Il montre de l'émotion uniquement lorsqu'on évoque son chien. Pas pour sa femme. Pas pour ses enfants. Pas pour ses parents. « C'était un vrai moment d'incompréhension », se souvient un témoin. Les experts psychiatres le décrivent comme un mythomane narcissique. Mais ils le jugent responsable.
Vingt-deux ans de sûreté
Le 25 juin 1996, le procès s'ouvre aux assises de Bourg-en-Bresse. Romand est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, avec une période de sûreté de 22 ans. Aujourd'hui, il a 72 ans. Il est toujours incarcéré. L'affaire a inspiré le film L'Emploi du temps de Laurent Cantet, sorti en 2001. Mais le vrai Romand dépasse la fiction. Vingt ans de mensonges. Cinq morts. Une famille anéantie. Pourquoi ? Pour maintenir une illusion. Pour ne pas avouer qu'il n'était pas médecin. Pour ne pas perdre la face. « C'était la maison du bonheur, se souvient le substitut du procureur Jean-Yves Coquilla. Et c'est la maison du drame. » Dans la cuisine, il y avait un dessin d'enfant. La légende disait : « Papa, je t'aime. » Voilà.
Sources : Documentaire YouTube (enquête criminelle), archives judiciaires, témoignages des gendarmes et du substitut du procureur Jean-Yves Coquilla.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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