Inens Games : dopage légal, milliardaires et athlète français – notre enquête

Une piste, des stéroïdes et un milliard de promesses
Mohammadoufal s'entraîne depuis des mois. Le couloir. Les starting-blocs. Les chronos. Encore et encore. Six fois champion de France du 100 et du 200 mètres, il a couru sous les couleurs de l'équipe de France. Il sait ce que coûte la préparation d'une grande compétition.
Cette année, il se prépare pour autre chose.
Les Inens Games — « jeux améliorés » — se déroulent à Las Vegas. Un complexe sportif construit à l'intérieur d'un hôtel casino. Un bassin de 50 mètres. Une piste de sprint. Des épreuves de force. Des gradins. Des caméras. Et des primes pouvant atteindre un million de dollars par record battu.
Mais une règle change tout. Ici, le dopage n'est pas interdit. Il est autorisé.
Les organisateurs parlent d'« athlètes améliorés », de « protocoles médicaux », de « transparence ». Leur argument est simple : dans le sport de haut niveau, les produits circulent déjà — dans le secret. Eux proposent de les sortir de l'ombre. En apparence, une promesse de vérité. En réalité, les Inens Games ne sont pas seulement une compétition sportive sous stéroïdes. C'est une vitrine pour vendre une idée : le corps humain peut être optimisé, amélioré, mis à jour — et surtout commercialisé. Ce qui se joue à Las Vegas n'est pas une course de 100 mètres. C'est une question : jusqu'où peut-on transformer le corps humain en produit ?
Une quarantaine d'athlètes doivent participer. Parmi eux, Ben Proud, médaillé d'argent olympique du 50 m nage libre à Paris. Hafþór Júlíus Björnsson, alias Thor, ancien homme le plus fort du monde rendu célèbre par Game of Thrones. D'autres athlètes reconnus, parfois au sommet, parfois en fin de carrière, parfois déjà en rupture avec le sport traditionnel. Tous ont fait le même choix : participer à cette compétition où l'amélioration chimique du corps devient la règle du jeu — et où elle est très bien rémunérée.
Un million de dollars par record du monde. Énorme, surtout dans des disciplines où beaucoup d'athlètes s'entraînent toute leur vie sans jamais devenir riches. L'argument le plus efficace des Inens Games ? Les athlètes prennent déjà des risques, ils font déjà le spectacle. Pourquoi seraient-ils les derniers à profiter de l'argent généré par leur propre corps ?
Peter Thiel, l'homme qui veut vaincre la mort
Pour comprendre cette compétition, il faut regarder qui la finance. Les Inens Games ne sont pas nés dans un stade. Leurs financeurs ne sont pas des sportifs. Ils viennent de la tech, de la biotech, du capital-risque — et surtout d'un mouvement idéologique qui considère le corps humain comme une machine à améliorer.
Parmi les investisseurs et soutiens du projet : Peter Thiel, Christian Angermeyer, Donald Trump Jr., Brian Johnson. Ces hommes ne partagent pas seulement un carnet de chèques. Ils partagent une idée sur ce qu'est le corps humain et sur ce qu'il est possible d'en faire. Ils font partie du mouvement transhumaniste.
« Trans » signifie au-delà, à travers. « Humanisme » provient du latin humanista, la nature humaine. Le transhumanisme prône l'utilisation des sciences et des nouvelles technologies pour améliorer les capacités physiques, intellectuelles et mentales des êtres humains, ralentir le vieillissement — et à terme, vaincre la mort.
Le bailleur de fonds le plus actif de ce mouvement est Peter Thiel. Cofondateur de PayPal, premier investisseur externe de Facebook, il a surtout créé Palantir — la société qui fournit des outils de surveillance à des dizaines de gouvernements dans le monde. C'est l'un des premiers géants de la tech à avoir soutenu Donald Trump en 2016, quand personne d'autre n'osait.
Cet homme a deux ennemis : la démocratie et la mort. En 2009, il écrit : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » La même année, il déclare que la mort n'est pas une condition de l'existence humaine, mais une anomalie, un problème technique. Il a même réservé une séance de cryogénisation — à titre préventif — dans l'espoir d'être ramené à la vie après sa mort. « I don't expect to work. Can death and should we want to conquer death ? »
Fin 2022, Aaron Tusa, le fondateur des Inens Games, présente son idée de jeux améliorés. Peter Thiel signe. Il injecte plusieurs millions de dollars dans la société et fait entrer plusieurs de ses contacts.
Christian Angermeyer et le tatouage hallucinogène
Christian Angermeyer est un milliardaire allemand de la biotechnologie. Cofondateur des Inens Games. Il s'est tatoué la structure chimique de la psilocybine — le principe actif des champignons hallucinogènes — sur son torse et sur son avant-bras. Il investit dans des thérapies géniques, des drogues psychédéliques, et prédit que l'humanité va bientôt se scinder en deux espèces : des immortels augmentés d'un côté, et les autres.
Brian Johnson, milliardaire américain, fait également partie de l'équipe de diffusion des Inens Games. Son projet personnel : devenir le premier homme à vivre plus de 200 ans. Pour ça, il avale plus d'une centaine de compléments alimentaires par jour, mesure en permanence chaque organe de son corps, et se fait perfuser avec le sang de son propre fils de 19 ans pour étudier les effets sur son vieillissement.
« Your body is not just 47. You know, for example, my heart is in the 30s. My DNA, my caps on my telomeres, is age 10. »
Donald Trump Jr., dont le fonds d'investissement 1789 Capital a rejoint l'aventure en 2025.
Pourquoi tous ces milliardaires investissent-ils dans une compétition sportive ? La réponse est simple : ce n'est pas pour le sport.
Le protocole Magnussen : la testostérone en vitrine
Le raisonnement est implacable. Un spectateur regarde Mohammadoufal courir le 100 mètres sous stéroïdes. Il voit la performance. Il voit le corps. Après la course, il peut acheter le même protocole. La compétition devient une publicité. Les athlètes sont des arguments de vente.
Angermeyer est encore plus explicite : il voit dans les Inens Games un moteur économique significatif pour l'industrie biopharmaceutique. Ce que ces hommes construisent, c'est un marché — celui de l'amélioration humaine.
Pour comprendre ce que ce marché représente concrètement, il suffit de regarder ce que James Magnussen a révélé. Le nageur australien, double champion du monde du 100 m libre, est le premier athlète ayant accepté de concourir aux Inens Games. Voici ce qu'il prend :
- De la testostérone pour augmenter sa masse musculaire et sa densité osseuse.
- Du BPC 157 et de la timosine, des peptides pour accélérer la récupération.
- De l'hypamoréline et du CGC 1295 pour stimuler la production d'hormones de croissance.
Ce sont exactement ces substances — ou leurs équivalents — que les Inens Games prévoient de commercialiser via leur plateforme en ligne. Un marché estimé à plusieurs milliers de milliards de dollars. Les jeux en sont la vitrine.
Eugénisme 2.0 : le génisme libéral
Derrière ce marché, il y a une conviction : celle d'une humanité qui se prend en main, qui refuse ses limites biologiques, qui décide elle-même de ce que doit être un corps humain.
Pour comprendre d'où ça vient, il faut remonter à la source du transhumanisme. Le terme a été forgé en 1957 par Julian Huxley — biologiste et l'un des principaux représentants du mouvement eugéniste britannique.
L'eugénisme, c'est l'idée que l'espèce humaine doit être améliorée biologiquement, soit en favorisant la reproduction des individus jugés supérieurs, soit en décourageant — ou en interdisant — celle des individus jugés inférieurs. Au XXe siècle, cette idéologie a conduit à des programmes de stérilisation forcée aux États-Unis, en Suède, au Canada. Elle a fourni une base pseudo-scientifique aux lois raciales du régime nazi.
L'eugénisme d'État a été condamné par l'histoire. Mais l'idée n'a pas disparu. Elle a changé de vocabulaire. On ne parle plus de « race supérieure » mais d'« humain augmenté ». On ne parle plus de sélection forcée mais de « liberté corporelle ». On ne parle plus d'État, on parle de marché.
Peter Thiel a investi dans Orchide, une start-up qui permet aux parents de sélectionner les embryons selon leurs caractéristiques génétiques. Christian Angermeyer finance des recherches sur la thérapie génique dans une enclave libertarienne au Honduras — Prospera — hors de portée des régulations américaines et européennes.
C'est ce que les philosophes appellent le « génisme libéral » : la même logique, mais dans un autre emballage. La sélection n'est plus imposée, elle est achetée.
La carte en plastique qui dit tout
La critique philosophique rejoint la critique historique. Le transhumanisme tel que le pratiquent Thiel, Angermeyer et les autres ne promet pas un avenir meilleur pour l'humanité. Il promet un avenir meilleur pour une fraction d'entre elle.
La scission entre augmentés et non-augmentés n'est pas une crainte formulée par les opposants au transhumanisme. C'est un programme assumé.
Aaron Tusa l'a fait imprimer sur des petites cartes en plastique que chaque membre de son équipe garde précieusement dans sa poche. Inscrit dessus : « Notre mission est de faire transitionner l'humanité en toute sécurité vers une nouvelle superhumanité. »
Voilà. L'objectif est assumé : créer une catégorie supérieure — et vendre le ticket d'entrée.
Mohammadoufal s'entraîne. Il court. Il gagnera peut-être un million de dollars. Mais il est aussi le visage d'un projet qui dépasse largement le sport. Les questions restent sans réponse. Pour l'instant. — L'enquête continue.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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