Guyane : rejet de la loi pétrole, un député appelle à la désobéissance civile

43 pour, 93 contre. L'amendement 29 est mort. Le texte aussi. Ce jeudi 11 juin 2026, les députés ont enterré la proposition de loi qui devait rouvrir l'exploration pétrolière en Outre-mer. Quelques minutes après le vote, le député de Guyane Davy Rimane a lâché des mots rares dans l'hémicycle : « j'appelle les Guyanais à la désobéissance civile ».
La scène se déroule dans une Assemblée nationale électrique. 139 députés votent. 74 rejettent l'article 1er. La proposition de loi — adoptée au Sénat en janvier 2026 — est définitivement repoussée. Le gouvernement, par la voix du ministre de l'Économie, a tenu ferme. Mais les élus ultramarins crient à la trahison.
Des questions restent sans réponse. Pour l'instant.
Des centaines de kilomètres séparent Cayenne de Paris. Un monde les sépare aussi. Le débat de ce jeudi révèle une fracture qui dépasse la simple opposition gauche-droite. Elle touche au cœur de la République : qui décide du développement d'un territoire ?
Le rejet d'une ambition locale
La proposition de loi — portée par le sénateur Pasti et reprise à l'Assemblée par Jean-Victor Castor (GDR) — abrogeait les interdictions de la loi Hulot de 2017 pour les territoires ultramarins. Objectif : permettre la recherche et l'exploitation d'hydrocarbures en Guyane, à Mayotte, aux Antilles.
Le 3 juin 2026, la commission des affaires économiques avait déjà rejeté le texte (source : info.fr). Les députés l'ont confirmé en séance publique. Le ministre de l'Économie, défendant la position gouvernementale, a martelé : « cette proposition de loi crée un mirage, celui d'une richesse qui tomberait du ciel — ou qui émergerait des bas-fonds ».
Le gouvernement s'appuie sur des données techniques. TotalEnergies a abandonné ses forages exploratoires en Guyane en 2019 après huit ans de recherches. Patrick Pouyanné, PDG du groupe, a déclaré devant le Sénat en 2024 qu'il n'y avait pas d'hydrocarbures exploitables commercialement dans la zone.
Pourtant, les élus guyanais ne lâchent rien.
« Tous les élus de Guyane ont pris position sur ce texte », a affirmé Jean-Victor Castor dans l'hémicycle. « Les 51 élus territoriaux, les quatre parlementaires, les deux sénateurs, les deux députés, les maires, les organisations consulaires. » Une unanimité rare. Mais insuffisante face à la majorité parisienne.
Le député Davy Rimane (GDR) a été plus direct : « vous êtes persuadés de savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous. Le résultat est toujours le même. On décide à notre place. » Il cite alors le rappeur Ky James : « à force de respirer le rejet, j'ai les poumons perforés ».
Un mirage économique ?
Le gouvernement oppose des chiffres à la revendication locale. Selon le ministre, « il n'existe pas de ressources pétrolières exploitables dans des conditions économiquement viables dans les territoires ultramarins ». Il rappelle les échecs des forages : « 1964, 1972, 1975, 1976, 1977. Total a exploré tout au large en 2018, abandonné en 2019. »
Même en cas de découverte, prévient-il, « les coûts et les délais seraient bien trop importants. Aucune exploitation ne pourrait voir le jour avant au moins 20 ans. » Un horizon incompatible avec l'urgence sociale que le texte prétend résoudre.
Du côté des partisans, on rétorque que la France importe 99 % de son pétrole et 98 % de son gaz. La facture énergétique nationale atteint 57 milliards d'euros par an (source : transcript du débat). Le député Mathieu Bloc (UDR) a ironisé : « en France, on a peut-être du pétrole, mais la gauche et la Macronie nous empêchent d'avoir des idées ».
Le précédent du Guyana — l'ancienne colonie britannique voisine — est brandi par les deux camps. Le pays a connu une croissance de 43 % en 2020 et 62 % en 2022, son PIB passant de 4-5 milliards à 26 milliards de dollars grâce au pétrole (source : transcript). Mais les opposants soulignent que ces revenus ne profitent pas aux populations locales.
Le débat prend alors un tour plus radical.
L'appel à la désobéissance
Davy Rimane monte à la tribune. Il dénonce l'isolement de sept communes guyanaises sur vingt-deux, sans routes. « Pendant quatre à cinq mois, plus de 40 000 personnes n'avaient aucun moyen de circuler. Pour aller de Maripasoula à Cayenne, les habitants devaient passer par le Surinam. »
Il accuse l'État d'un « échec total » des politiques publiques en Outre-mer. Le taux de pauvreté en Guyane atteint 53 % en 2022, contre 30 % en 2017 (source : France Guyane). Le chômage oscille entre 15 et 30 % selon les territoires. Le PIB par habitant est de 18 000 euros, contre 41 000 en métropole.
« Vous nous tuez à petit feu en projetant sur nos territoires une vision qui n'est pas la nôtre », lance-t-il.
Puis il franchit une ligne : « j'appelle les Guyanais à la désobéissance civile. Je sais que je n'ai pas le droit de le faire en tant que député, mais on ne peut plus croire aucun gouvernement. »
L'Assemblée retient son souffle. Le ministre réplique : « je regrette ce que vous venez de dire. C'est l'Assemblée nationale qui s'est prononcée. » Il promet de défendre les régions ultrapériphériques au Conseil des ministres des Finances à Luxembourg.
Mais Rimane n'en démord pas : « vous allez créer des troubles à l'ordre public. Quand la démocratie représentative s'exprime et que vous la rejetez de cette façon, vous donnez une autre trajectoire aux formes d'expression. »
Le dossier est loin d'être clos.
Les chiffres d'une dépendance
Les données économiques donnent du poids aux revendications. Selon la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) publiée en février 2025, 1,1 milliard d'euros sont prévus pour la transition écologique en Guyane — mais seulement 30 millions d'euros publics (source : France Guyane). Le reste doit venir du privé.
Un gouffre.
Pendant ce temps, la France importe massivement. Le député Alexandre Loubé (RN) a résumé : « depuis 2017, les crises géopolitiques se multiplient. Les cours du gaz s'envolent. Les prix des carburants explosent. Par idéologie, on finance les monarchies pétrolières, les États-Unis, l'Algérie et la Russie. »
Le gouvernement oppose des objectifs chiffrés : la Guyane produit déjà 64 % de son énergie à partir de renouvelables. L'objectif est d'atteindre 100 % d'énergie renouvelable dès 2027 et l'autonomie énergétique d'ici 2030. Le ministre cite la centrale de l'Ouest guyanais, qui stockera l'énergie photovoltaïque par transformation en hydrogène, et la centrale de l'Arrivo, qui utilisera une biomasse certifiée durable.
Mais les élus locaux contestent ces projections. « 100 % d'énergies renouvelables en Guyane, ça représente 25 % de notre consommation. Les 75 % restants sont des hydrocarbures pour l'énergie », a rétorqué Rimane.
Et pourtant.
La contradiction écologique
Le débat révèle des incohérences qui exaspèrent les Guyanais. « Vous coupez un arbre en Guyane, vous avez des problèmes avec l'ONF », s'emporte Davy Rimane. « Mais dans le même temps, on importe du bois du Surinam et du Brésil. »
Même schéma pour l'orpaillage illégal : 18 000 km² de forêt guyanaise sont détruits, avec une pollution au mercure qui remonte jusqu'à la ville de Kourou. « Où est la lutte des écologistes là-dessus ? », interroge le député.
La question de la souveraineté économique devient centrale. « Le sujet aujourd'hui n'est pas de savoir si le pétrole est l'avenir de la Guyane », a déclaré Jean-Victor Castor. « Le sujet est de savoir si les Guyanais ont le droit d'en décider eux-mêmes. »
Cette revendication d'autodétermination traverse tous les camps politiques locaux. Selon un sondage récent (source : Le Figaro), 64 % des sympathisants de gauche s'opposent à la proposition de loi. Mais chez les Guyanais, le rejet est encore plus fort : 66 % des proches de La France insoumise, 59 % de ceux du Parti socialiste, 60 % des écologistes — tous se déclarent opposés.
Une situation paradoxale. Les élus locaux, eux, sont unanimes. Elle révèle la complexité du lien entre la Guyane et la métropole.
Qui décide ?
Le gouvernement a beau jeu de rappeler les engagements climatiques. « La France a pris des engagements environnementaux pionniers », a souligné le ministre. « L'Accord de Paris en 2015, la stratégie nationale bas-carbone, la loi Hulot de 2017. Revenir là-dessus entamerait notre crédibilité. »
Mais pour les ultramarins, ces engagements ressemblent à une nouvelle forme de colonialisme vert. « C'est une façon paternaliste de nous dire ce qui est bon et ce qui n'est pas bon pour nous », a résumé Jean-Victor Castor (citation reprise par Le Télégramme).
Le député Karim Benbrahim (PS) a tenté une position intermédiaire : « je comprends la frustration, mais le pétrole n'est pas la solution. Il faut un fonds d'investissement massif pour les territoires ultramarins. » Mais les élus guyanais n'ont pas été convaincus.
Le sort du texte est scellé en quelques minutes. 43 voix pour l'amendement 29, 93 contre. 64 voix pour l'article 1er, 74 contre. La proposition de loi est rejetée.
Et maintenant ?
Le ministre a promis d'être « au rendez-vous » sur les énergies renouvelables et l'exploitation minière responsable. Il a annoncé la relance des discussions sur la PPE de la Guyane, avec un objectif de publication avant début 2027. Une mission parlementaire au Guyana a été mentionnée.
Mais les députés ultramarins, eux, menacent. « Vous donnez une autre trajectoire à la prise de parole », a averti Davy Rimane. « N'oubliez jamais cela. » Les appels à la désobéissance civile restent sans réponse officielle. Pour l'instant.
La Nouvelle-Zélande, citée comme précédent par les partisans du texte, est revenue sur son interdiction d'exploration pétrolière en juillet 2025. Le débat n'est donc pas clos — ni en Guyane, ni ailleurs.
Ce qui s'est joué ce jeudi 11 juin 2026 dépasse un simple rejet législatif. C'est la confrontation entre deux visions de la République : l'une, centralisée, qui pense le développement depuis Paris ; l'autre, locale, qui veut décider de son propre avenir. Les fractures, elles, restent béantes. Et les appels à la désobéissance civile pourraient bien n'être que le début.
Sources
- LCP (chaîne parlementaire) : intégralité des débats du 11 juin 2026
- Le Figaro : sondage sur l'opposition à la proposition de loi
- Le Télégramme : citation de Jean-Victor Castor sur le « paternalisme »
- France Guyane : chiffres de la PPE et données économiques guyanaises
- Info.fr : rejet du texte en commission le 3 juin 2026
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.


