Franco-Hollywood : l'enquête sur une alliance secrète, des décors de prisonniers aux privilèges du pétrole

Le dictateur et les stars : un mariage de raison
Après 1945, l'Espagne est un paria. La plupart des nations occidentales refusent d'entretenir des relations avec le pouvoir franquiste. Le régime s'est rendu responsable de la mort de dizaines de milliers d'Espagnols durant la guerre civile et la répression qui suit. Sa proximité avec les puissances de l'Axe durant le conflit mondial est dénoncée. Officiellement non belligérant, Franco a longtemps adopté une attitude ambiguë vis-à-vis de ses homologues fascistes.
« La situación de España después del final de la Segunda Guerra Mundial y ese nivel de aislamiento que va a tener a nivel internacional es una cuestión bastante complicada », explique un historien dans le documentaire. « Lógicamente, España es percibida como un antiguo aliado de la Alemania de Hitler y de la Italia de Mussolini. Y entonces es vista como un residuo, un residuo fascista que queda en Europa occidental. »
L'Espagne est privée de l'aide du plan Marshall. Farouchement anticommuniste, Franco profite alors de la guerre froide pour développer opportunément une relation bilatérale avec les États-Unis.
« Despite the fact that Harry Truman personally hated Francisco Franco, he was persuaded by his advisors that Spain was too important to leave out in the cold », raconte un historien américain. « And so you had a move toward an agreement between the United States and Spain, the so-called Madrid pact. »
Les accords de Madrid sont conclus en 1953. Contre la reconnaissance diplomatique de l'Espagne et un soutien économique et militaire, ils prévoient l'installation sur le territoire de quatre bases militaires stratégiques placées sous le double commandement des deux nations. Celles-ci accueillent notamment avions d'entraînement, chasseurs et bombardiers Stratojet B47 dotés de charges nucléaires. En compensation, le pays reçoit une aide économique de près de 1 500 millions de dollars sur une période de 10 ans. Près de 7 000 militaires américains s'installent alors en Espagne dans des logements nouvellement créés, accompagnés de leur famille.
Pour accompagner ce virage économique, le gouvernement entend développer le tourisme. Il est convaincu du rôle que peut et doit jouer le cinéma en offrant une image rassurante de l'Espagne, déconnectée du fascisme. Un guide professionnel est même édité à l'intention des producteurs américains. Il vante la diversité des décors, la richesse du patrimoine historique et la disponibilité d'une main-d'œuvre bon marché.
Le cinéma comme arme de propagande
United Artists est le premier grand studio à engager une production d'envergure sur le sol espagnol. Alexandre le Grand, tourné par le réalisateur Robert Rossen de février à juillet 1955, dispose d'un budget de 4 millions de dollars et d'une distribution internationale. Le scénario a naturellement été approuvé par le ministère de l'Information et du Tourisme, lequel examine attentivement avant chaque tournage les scripts des films proposés par les sociétés étrangères.
Ces dernières sont également encouragées, pour compléter leur financement, à utiliser leurs capitaux conservés en Espagne. N'étant pas convertibles dans une autre monnaie, ces fonds dits « gelés » ne sont disponibles qu'en pesetas et doivent être réinvestis sur le territoire. Leur utilisation dans la production de films permet donc de les récupérer in fine au moment de leur exploitation, grâce aux recettes réalisées dans les salles du monde entier.
Le ministère de l'Information et du Tourisme s'investit de façon encore plus importante dans le projet suivant de United Artists : Orgueil et Passion. Tourné un an plus tard et interprété par Cary Grant, Sophia Loren et Frank Sinatra, le film met à l'honneur les résistants espagnols luttant avec héroïsme contre l'invasion des armées napoléoniennes. Dans ses démarches auprès des autorités, le réalisateur Stanley Kramer déclare être déterminé à produire un film digne de l'Espagne et à ne lésiner sur aucune des dépenses. Pourtant connu pour ses convictions politiques progressistes, Kramer a même sollicité un entretien avec Francisco Franco afin de lui détailler le projet et obtenu de lui la garantie d'une pleine collaboration.
Contre plusieurs changements apportés au scénario, consigne est donnée au ministère des Armées d'offrir toute facilité à la production, tant en hommes qu'en matériel, afin de permettre au film d'atteindre toutes ses ambitions.
« Sí que había contactos políticos de primer orden, porque entre otras cosas se utilizaba el ejército en muchas ocasiones para las grandes escenas de batallas », témoigne un historien. « Para las grandes escenas de masas, pues muchas veces eran soldados del ejército español de caballería, de infantería que aparecían en estas producciones sin coste prácticamente. »
En 1958, une nouvelle production United Artists est initiée : Salomon et la reine de Saba, interprété par Gina Lollobrigida. Une grande fresque biblique dont la thématique religieuse séduit naturellement le pouvoir franquiste.
« Un caso paradigmático fue el del rodaje de Salomón y la reina de Saba en Zaragoza, se rodó en Valdespartera », raconte un historien. « Unos terrenos que en aquellos momentos pertenecían a la base militar norteamericana que estaba instalada precisamente en la capital aragonesa. Siempre el ejército, los cuerpos de seguridad han estado asegurando el buen desarrollo de los rodajes, no solo los terrenos, sino también la mano de obra. »
Ava Gardner, ambassadrice informelle du régime
Dans le sillage des superproductions, la presse internationale traque régulièrement la présence des stars hollywoodiennes en Espagne. De Rita Hayworth à Orson Welles, plusieurs d'entre elles développent un lien privilégié avec le pays et se passionnent pour sa culture et son folklore. Ava Gardner devient certainement à cette époque l'une des ambassadrices de l'Espagne les plus ferventes.
« La historia de Ava Gardner en España es fascinante », explique un historien. « Durante los años 60 ella fue una de las figuras fundamentales de todo el ambiente cultural y también del ocio madrileño. »
Ava Gardner a 27 ans lorsqu'elle tourne le film Pandora à Tossa de Mar sur la Costa Brava. « Rien de ce que j'avais fait avant ni après n'a eu un tel impact sur moi », écrira-t-elle plus tard. « Tous les soirs, le ciel s'emplissait d'étoiles et les bars caves de champagne et de danse gitane. Les courses de taureaux constituaient des spectacles pleins de beauté et de passion, comme les fiestas avec toute la population qui se parait de merveilleux costumes. »
En 1954, Ava Gardner trouve son plus grand rôle lorsqu'elle incarne la danseuse de flamenco Maria Vargas dans La Comtesse aux pieds nus. L'année suivante, elle quitte finalement Hollywood pour s'installer dans la banlieue de Madrid. Celle que la publicité surnomme « le plus bel animal du monde » devient dès lors la reine des nuits de la capitale.
Lors de leur séjour, stars et personnalités publiques prennent leur quartier dans les luxueux palaces madrilènes comme le Ritz ou le Castellana Hilton. Ce dernier est l'un des plus fameux. Première chaîne hôtelière américaine, Hilton a décidé de développer des établissements hors de son territoire. Celui de Madrid est le premier en Europe.
Eisenhower à Madrid : la consécration
Alors que le pouvoir franquiste multiplie les opérations de séduction pour positiver son image, un événement majeur se produit à la fin de l'année 1959 : la visite officielle du président américain Dwight Eisenhower. Engagé dans une grande tournée diplomatique à travers la planète, il a accepté de faire étape à Madrid où il défile triomphalement à côté de Francisco Franco.
« La visita de Eisenhower se produce a finales, 21-22 de diciembre de 1959, y es verdaderamente un antes y un después en lo que es la política exterior y la imagen exterior del régimen franquista », analyse un historien. « Y es una manera de decir, bueno, ya estamos plenamente integrados en la comunidad internacional. El presidente de Estados Unidos, el gran general de la Segunda Guerra Mundial, viene a visitarnos y se pasea por todo el centro de Madrid en un coche descapotable junto a Francisco Franco, saludando a la multitud. »
« Eisenhower made clear to the foreign minister Castiella that unless there was movement on the part of Francisco Franco in terms of liberalizing policies towards non-Catholic minorities in Spain, there wouldn't be a visit », précise un historien américain. « And ultimately Francisco Franco promised that a process would begin — a process that would go on for more than a half decade until 1967. »
Samuel Bronston : le producteur qui valait 10% du pétrole espagnol
À la même époque, l'incursion d'Hollywood en Espagne franchit une nouvelle étape avec l'arrivée de Samuel Bronston, un producteur hollywoodien indépendant. Fresque patriotique à la gloire de la Navy, son film est parrainé par l'amiral Nimitz et Rockefeller. Du Pont de Nemours et plusieurs grandes fortunes américaines ont investi dans sa production.
« Bronston found himself seated at a state department dinner next to the Spanish ambassador to the United States », raconte un historien. « And in the course of their conversation, the ambassador suggested, "Well, why don't you come to Spain to make your film? We have the facilities for you." And Bronston could see that the opportunity was there. Moreover, his investors included people who had money tied up in Spain, who had frozen funds of their own. »
Très vite, Samuel Bronston comprend que cette expérience au sud de l'Europe constitue en réalité l'opportunité de sa vie. Il réalise qu'au lieu d'avoir une « runaway production » — ces productions américaines en Europe qu'on appelait ainsi parce qu'elles fuyaient Hollywood — il pouvait complètement s'installer, établir un studio américain basé en Espagne.
Bronston est un personnage fascinant. De son vrai nom Samuel Bronstein, il est né le 26 mars 1908 en Bessarabie, actuelle Moldavie. Issu d'une famille pauvre de neuf enfants de confession juive, il serait aussi le neveu de Léon Trotsky. Émigré en France, il a finalement rejoint Hollywood où, après quelques succès d'estime, sa carrière marque le pas depuis quelques années.
Installé à Madrid, Bronston s'adjoint plusieurs collaborateurs. Philippe Jordan, notamment, célèbre scénariste américain qui supervise l'écriture des scripts et fait bénéficier les productions de son carnet d'adresses hollywoodien. Michal Waszynski, également, véritable numéro 2 qui prend en charge nombre des questions artistiques tandis que Bronston se concentre sur le montage financier. Juif polonais, ancien réalisateur, il se prétend prince de sang et catholique. À Rome, il s'est imposé dans le milieu du cinéma en collaborant au casting de prestigieuses productions américaines.
« Pour les Américains, Michal Waszynski est notre homme sur place », explique un historien. « C'est l'homme qui sait trouver les comédiens et les comédiennes. Entre autres choses, on peut attribuer à Michal Waszynski — c'est compliqué d'attribuer de manière certaine la paternité de certaines choses, mais c'est très vraisemblablement lui qui découvre Sophia Loren. C'est un mythomane mais il y a un véritable talent chez lui pour se faire apprécier des grands réalisateurs. »
Le Roi des rois : le Vatican donne son aval
Le tournage du Roi des rois, première production en Espagne de l'équipe Bronston, commence au printemps 1960. Réalisé par le vétéran Nicholas Ray, le film est inspiré du Nouveau Testament et fait le récit de la vie du Christ, de sa naissance à sa crucifixion. Un sujet propice à une fresque cinématographique ambitieuse, mais aussi capable d'emporter l'adhésion du pouvoir dont la ferveur catholique est connue. Il permet aussi de magnifier les paysages espagnols, de la Sierra de Guadarrama à la région de Tède, aux collines de Chinchón près de Madrid, du haut desquelles le comédien Jeffrey Hunter prononce le fameux sermon sur la montagne du Christ devant 5 000 figurants.
Pour donner toutes ses chances au projet, Bronston a même sollicité le parrainage du Saint-Siège avec lequel il a tissé des liens étroits depuis quelques années.
« He was not a religious man and he essentially adopted an identity as a Catholic penitent so to speak in this relationship with the Vatican », raconte un historien. « He became very close with John XXIII and he essentially signed off on the King of Kings script. John signed off on the script. »
Le Roi des rois rapporte près de trois fois son coût dans la seule Amérique du Nord. Le tournage, qui a duré des mois, a constitué une véritable manne financière pour le gouvernement espagnol.
Le Cid : déclaré d'intérêt national par Franco
Mais le projet suivant de Bronston va rencontrer un écho encore plus grand auprès de Francisco Franco, qui déclare même sa production d'intérêt national. Le choix du producteur s'est porté sur le personnage historique de Rodrigo Díaz de Vivar, dit « El Cid ». Au fil du temps, ce chevalier mercenaire qui s'illustra au XIe siècle en s'emparant de Valence pour en chasser l'envahisseur maure est devenu une figure légendaire. Il a inspiré toute une littérature de fiction qui amplifie ses exploits et romance sa vie amoureuse au côté de son épouse Chimène.
Bronston sait qu'il tient un vrai héros espagnol renvoyant à un grand récit national. Autour d'Anthony Mann, metteur en scène chevronné, auteur de westerns de grande classe, le producteur dispose cette fois d'un casting haut de gamme : Sophia Loren, étoile montante du cinéma italien tout juste âgée de 26 ans, et l'imposant Charlton Heston, qui vient de remporter l'Oscar du meilleur acteur pour son rôle dans Ben-Hur. L'un des plus éminents médiévistes d'Espagne, Ramón Menéndez Pidal, est sollicité pour son expertise.
Pour donner toute sa dimension à l'épopée du Cid, les besoins en figuration sont énormes.
« Mi padre en el cine lo que se dedicaba era a gente extras, se necesitaba mucha gente », témoigne un habitant. « En cada pueblo había un jefe de grupo que se dedicaba a tantas personas. Llegaba la orden: "Mañana necesitamos 500 personas." Un autobús al Bellón, otro autobús a Pedrezuela, otro autobús a Navarofuente, otro autobús a Cominar Viejo. Se cogían esas 400 personas de cada pueblo y se iban a los rodajes. »
« Una familia que a lo mejor trabajaba tres de la misma familia en un día ganaban 15 pesetas », poursuit-il. « En una semana se sacaban a lo mejor 7 500 pesetas cuando el sueldo de un mes eran 3 500. Era fantástico. »
Dans le film, Heston et Loren partagent la vedette avec les plus beaux fleurons du patrimoine architectural espagnol : Ávila, Toro, Beratón, Manzanares ou encore Belmonte, où la scène du tournoi nécessite une semaine entière de tournage et mobilise la totalité de la population.
« Empezamos a grabar a las 10 de la mañana, parábamos a la hora de comer y después por la tarde otra vez a rodar hasta las 5, 5:30 de la tarde », se souvient un figurant. « Estuvimos como 15 o 20 días grabando. Por el dinero que yo gané, pues hombre, yo me sentía muy importante. »
« Casi todos los extras y la gente que trabajaba se quedó aquí en Belmonte », ajoute un habitant. « En todas las casas tenían casi siempre unas personas cogidas como si fuera un hotel, una pensión. En casa de mis padres había dos extras y un periodista. El pueblo entero se volcó en el Cid. »
La muraille artificielle et l'armée mobilisée
Pour figurer l'ancienne cité fortifiée de Valence, la ville de Peñíscola sur le littoral méditerranéen a été choisie. Cette séquence — la grande bataille contre les envahisseurs maures qui précipitera la fin du Cid — doit constituer le clou du film. Son tournage est celui de tous les records. Là encore, les besoins en figuration sont énormes, à tel point que la récolte des oranges aurait été retardée. Il a fallu dissimuler tous les bâtiments
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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