Guerre d'Espagne : 90 ans après, 6 000 fosses communes et un seul corps identifié

Une date. Un virement. Une question.
Le 17 juillet 2024, L’Humanité publie une enquête signée Louis Regada, spécialiste de l’Espagne et de l’Amérique latine. Le journaliste s’est rendu à Madrid et à Séville pour interroger les derniers témoins, les historiens, les associations. Il en rapporte des images et des chiffres qui donnent le vertige.
Six mille fosses communes. C’est le nombre officiel recensé en Espagne. Quarante-cinq mille corps enterrés rien qu’en Andalousie — selon les données de l’association pour la récupération de la mémoire historique. Dans la fosse de Picora, au cimetière de Séville, 1 700 corps reposent. Un seul a été identifié. Un seul.
Regardons les faits.
Le coup d’État du 17 juillet 1936 n’a pas pris le pouvoir d’un seul coup. Il a échoué à Madrid, à Barcelone, dans les grandes villes. La guerre a duré. Et la violence s’est déchaînée. D’après l’historien Luis Naranro, membre du Parti communiste espagnol, interviewé dans le reportage, la guerre d’Espagne n’était pas seulement un conflit entre républicains et nationalistes. C’était une guerre de classe. Une guerre d’extermination. « Génocide social », écrit-il. Les franquistes parlaient de « purifier l’Espagne du cancer rouge ». Franco lui-même déclarait qu’il était prêt à « liquider la moitié des Espagnols s’il le fallait ».
Les témoins directs se font rares. Dolores Ruiz Estrada, 98 ans, a accepté de parler. Elle a vu. Elle a connu. Elle a subi. Son témoignage, publié par L’Humanité, raconte les exactions dans son village andalou. Ce qu’elle a vécu s’est reproduit dans tout le pays. Queipo de Llano, surnommé le « boucher de Séville », commandait la zone sud. Chaque jour, il faisait 600 émissions de radio où il appelait au meurtre et au viol. Les historiens estiment à 45 000 le nombre de personnes assassinées sous son commandement.
Les faits : ce que l’enquête établit
Louis Regada a croisé plusieurs sources pour reconstituer le tableau. D’abord l’historien Luis Naranro. Puis Emilio Silva, président de l’association pour la récupération de la mémoire historique. Enfin, les archives et les photos de terrain.
La guerre d’Espagne commence le 17 juillet 1936 au Maroc espagnol. Le coup d’État est mené par plusieurs généraux — Franco n’en est pas le chef initial, mais il s’impose politiquement. Le soulèvement échoue à prendre le pouvoir, et le pays se divise en deux camps : les républicains (socialistes, communistes, anarchistes, démocrates) face aux nationalistes (militaires, monarchistes, Église catholique, fascistes). Le camp franquiste est soutenu par l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Portugal de Salazar. Les républicains reçoivent l’aide des Brigades internationales — venues du monde entier — et de l’Union soviétique. La France et le Royaume-Uni, signataires du pacte de non-intervention, ferment les yeux.
Le 26 avril 1937, l’aviation nazie bombarde Guernica, un village du Pays basque, un jour de marché. C’est le premier bombardement de population civile de l’histoire moderne. Un terrain d’essai pour la Seconde Guerre mondiale.
Les chiffres de la violence sont désormais établis. D’après les historiens consultés par L’Humanité, 170 000 civils ont été tués pendant la guerre — les trois quarts par le camp franquiste. La violence n’était pas équidistante. Les franquistes ont systématiquement assassiné les opposants, les syndicalistes, les instituteurs, les femmes engagées. La République, elle, avait mis en place des réformes sociales profondes : répartition des terres, droits des femmes, laïcisation de l’État, éducation populaire. C’est ce projet que le coup d’État visait à détruire.
Après la victoire de Franco en 1939, la dictature dure jusqu’à sa mort en 1975. La transition démocratique qui suit n’a pas soldé les comptes — au contraire, un silence mémoriel a été imposé. Pas de procès. Pas de reconnaissance des victimes républicaines. Les familles n’ont pas osé parler. Les générations suivantes ont grandi dans l’ignorance.
Des monuments qui parlent encore
Le reportage de Louis Regada montre des images saisissantes. À Madrid, dans le parc de l’Ouest, trois bunkers franquistes sont toujours visibles. Aucun panneau explicatif. Les guides touristiques les montrent sans expliquer leur histoire. À la faculté de médecine de Madrid, une maquette des destructions de la cité universitaire est exposée dans le hall. Aucun texte ne précise qu’il s’agit des ruines de la guerre d’Espagne.
L’Arc de la Victoire, monument franquiste, trône toujours dans la capitale. La basilique de la Macarena, à Séville, a été construite sur l’emplacement d’un ancien bar anarchiste. Jusqu’en 2019, le corps de Queipo de Llano y reposait — les visiteurs n’en étaient pas informés. Depuis son exhumation, aucun lieu n’a été transformé pour expliquer ce qu’il représentait.
Le plus emblématique reste la Vallée de ceux qui sont tombés, le monument à Franco. Une croix de 150 mètres de haut. À l’intérieur, 260 mètres de galeries creusées dans le granit par 14 000 républicains réduits à l’esclavage. Une crypte contient les corps de 33 000 soldats et civils — majoritairement des républicains — enterrés sans le consentement de leurs familles. Le lieu est toujours un haut lieu de pèlerinage pour les fascistes espagnols. Des messes y sont célébrées en l’honneur de Franco.
Le gouvernement de Pedro Sánchez a débloqué 30 millions d’euros pour « ressignifier » le site. Le projet prévoit la construction d’un contre-monument sur l’esplanade. Mais les associations mémorielles critiquent un projet plus cosmétique qu’historique. Elles réclament un musée et des guides formés — comme dans les camps de concentration. Pour l’instant, les touristes continuent de se prendre en photo devant la croix sans savoir ce qu’elle représente.
Une loi, des blocages
L’Espagne a adopté deux lois mémorielles. La première en 2007, sous le gouvernement Zapatero. La seconde en 2022-2023, sous le gouvernement actuel. Elle interdit les lieux glorifiant le franquisme et prévoit l’exhumation des fosses communes. Mais les progrès restent limités.
En Andalousie, la plus grande fosse commune de Séville, à Picora, contient 1 700 corps. Un seul a été identifié. À 30 mètres de là, une stèle sans indication marque l’emplacement où 2 600 personnes auraient été assassinées. L’exhumation de cette fosse était prévue pour 2028. Mais le mois dernier, le Parti populaire (droite) a remporté la présidence de l’Andalousie et s’est allié avec Vox (extrême droite). Les budgets d’exhumation sont menacés. Les associations craignent un arrêt pur et simple des travaux.
Ce n’est pas un cas isolé. Partout où la droite gouverne, elle freine les lois mémorielles. Le Parti populaire s’oppose à la modification de la Vallée de ceux qui sont tombés. Vox, lui, nie les crimes du franquisme et réécrit l’histoire sur les réseaux sociaux. L’historienne Mercedes Yusta, professeure à l’université Paris 8, parle d’un « franquisme sociologique ». Une réinterprétation néofranquiste de l’histoire séduit les jeunes via les réseaux sociaux. On y entend que Franco a construit des logements sociaux, que la dictature n’était pas si dure, que les républicains étaient des terroristes.
Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Ce que ça dit de la France
La guerre d’Espagne n’est pas qu’une affaire espagnole. C’est aussi une affaire française. 500 000 républicains se sont exilés après la défaite — dont une grande partie en France. Ils ont été parqués dans des camps, comme celui d’Argelès-sur-Mer. Beaucoup ont été livrés à Franco après l’occupation allemande. D’autres ont intégré la Résistance française.
Pourtant, la mémoire de cet exil reste lacunaire en France. Les livres d’histoire l’évoquent à peine. Les programmes scolaires — depuis les années 2000 — ont commencé à en parler, mais timidement. Et en face, une contre-offensive s’organise. D’après l’entretien de Mercedes Yusta avec L’Humanité, des livres de pseudo-historiens néofranquistes espagnols sont traduits en France et diffusés sans contre-discours. Le travail de mémoire est entravé par une droite et une extrême droite qui, en France aussi, instrumentalisent l’histoire.
Le racisme, rappelle une députée française dans une vidéo de RFI, « est le déterminant principal du vote Rassemblement National ». La connexion avec l’Espagne n’est pas fortuite. Les mêmes mécanismes de réécriture, de négation, de silence sont à l’œuvre. Les mêmes alliances entre droite conservatrice et extrême droite bloquent toute reconnaissance des crimes passés.
Neuf décennies après le coup d’État du 17 juillet 1936, l’Espagne n’a toujours pas enterré ses morts. La France, qui a accueilli les exilés, n’a pas non plus fait la paix avec cette mémoire. Les fosses communes restent ouvertes. Les monuments aux bourreaux restent debout. Et les questions — elles — restent sans réponse. Pour l’instant.
Sources : Reportage de Louis Regada pour L’Humanité (17 juillet 2024) ; entretien avec Luis Naranro, historien et membre du Parti communiste espagnol ; entretien avec Emilio Silva, association pour la récupération de la mémoire historique ; témoignage de Dolores Ruiz Estrada ; entretien avec Mercedes Yusta, historienne, professeure à l’université Paris 8, coautrice de « La guerre d’Espagne, la démocratie assassinée » (avec Pierre Salmon et François Godichotud) ; reportage d’Antoine Portelz sur les 50 ans de la mort de Franco. Recoupements avec RFI, C dans l’air, Arte, Le Monde, Cercle Aristote.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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