Eau potable : 20% des volumes traités s'évaporent dans des canalisations vieillissantes

900 000 kilomètres de fuites
Vingt-deux fois le tour de la Terre. C'est la longueur cumulée du réseau d'eau potable français. 900 000 km de canalisations enterrées. Une partie massive a été posée après la Seconde Guerre mondiale. À l'époque, il fallait aller vite. Les villes s'étendaient, les lotissements poussaient comme des champignons. Personne ne se demandait ce qui se passerait soixante-dix ans plus tard.
Aujourd'hui, on le sait.
Le PVC a une durée de vie théorique de 60 ans, selon Bruno Carbonel, responsable du pôle études et travaux au syndicat départemental de l'eau de la Manche. La fonte tient 100 à 120 ans. Mais ce sont des moyennes. Dans la réalité, la corrosion, les mouvements de sol, la pression de l'eau et la circulation routière accélèrent le vieillissement. Résultat : 20% de l'eau potable traitée se perd en chemin. Dans certaines communes, le taux monte à 40 ou 50%.
Un verre sur deux qui s'enfuit dans le sol.
Le chlorure de vinyle monomère (CVM) dans les canalisations
Les fuites ne sont pas le seul problème. Le vieillissement des canalisations en PVC libère du chlorure de vinyle monomère (CVM). Une substance classée cancérogène. Des dépassements des limites de qualité ont été constatés dans plusieurs réseaux ruraux, parfois longtemps après la pose des canalisations.
Une habitante témoigne : « On a régulièrement du manganèse et puis le CVM qu'on peut pas voir parce que c'est un gaz. Il est là depuis longtemps donc ça veut dire qu'on a été exposé depuis des années sans le savoir. » Elle est tombée enceinte en 2019, pile au moment où les taux de CVM étaient élevés. « J'ai une grossesse assez facile. Heureusement, ma fille jusqu'à maintenant, elle a pas de problème de santé mais dans 50 ans, je sais pas si elle va pas avoir un cancer du foie comme provoque le CVM. »
Le CVM est un gaz incolore, inodore, invisible. Il s'infiltre dans l'eau quand celle-ci stagne trop longtemps dans des canalisations en PVC vieillissantes.
Détecter les fuites
Pour trouver les fuites, il faut des hommes comme Emmanuel Renault, chercheur de fuites chez Veolia. Casque sur les oreilles, détecteur électroacoustique à la main, il traque le moindre bruit suspect dans le centre de la Manche. « Là, j'entends là, je suis en train de la trouver », dit-il en peaufmant la localisation.
Il utilise un aquaphone, une canne qui amplifie les vibrations transmises par le sol. « C'est des micros qui amplifient énormément le bruit. À l'oreille, on l'entend pas beaucoup mais avec l'aquaphone, ça permet d'entendre beaucoup mieux. »
Mais certaines canalisations résistent. Le PVC, justement, amortit le bruit. « C'est la recherche de fuite la plus difficile, le PVC », explique Emmanuel. « Le plastique amortit énormément le bruit, donc on l'entend moins et c'est vraiment plus compliqué. »
Pour les fuites les plus tenaces, il combine plusieurs technologies. Des capteurs placés directement sur les vannes. Une fois la position confirmée, il marque l'endroit à la peinture. Une autre équipe viendra ouvrir la chaussée et réparer.
18 personnes pour 635 km de réseau
Dans la Manche et l'Orne, Veolia mobilise 18 personnes dédiées à la recherche de fuites. Un expert volant vient en renfort. Chaque chercheur a sa zone géographique prédéfinie. Les réseaux sont cartographiés, coloriés, sectorisés. « Là on a la cartographie de ces trois secteurs avec la Jè, Montpinchon et Cerisy », montre un technicien. « On a sous-sectorisé tous ces 635 km pour pouvoir ensuite nous aider à aller au bon endroit chercher. »
C'est une course contre la montre. « On est d'autant plus mobilisé pour aller réparer ces fuites d'une part parce qu'il y en a plus et aussi parce que on est dans une période tendue », explique un responsable.
Mais détecter une fuite ne remplace pas une canalisation.
La France manque-t-elle d'eau ?
Pierre Brigode, hydrologue et enseignant-chercheur, répond : « La France manque d'eau non à l'échelle nationale, mais localement oui. Il y a des zones où il y a des restrictions. Donc actuellement, il y a des zones pour lesquelles on est en manque d'eau effectivement et on n'arrive pas à satisfaire de manière entière les besoins. »
Les territoires les plus exposés ? Ceux au climat méditerranéen, où il fait chaud l'été et où il pleut peu. Ceux où la géologie ne permet pas un grand stockage dans les nappes. Ceux où les besoins sont importants — agriculture, population, tourisme.
« C'est un croisement de ces différentes vulnérabilités », résume Brigode.
Mais derrière cette moyenne nationale se cachent des inégalités profondes.
Outre-mer : des pertes encore plus élevées
La Guadeloupe illustre la crise. Sur l'île, environ 60% de l'eau produite disparaît dans les fuites. Dans certaines parties de Basse-Terre, les pertes atteignent 80%. À titre de comparaison, en Bretagne, c'est 15%.
La Cour des comptes, dans son rapport de 2025, rappelle que l'accès à l'eau potable constitue un enjeu vital, un droit « pourtant encore très inégalement respecté dans les outre-mer ». Dans certains secteurs, les habitants subissent depuis les années 2010 des coupures d'eau plus d'un jour sur deux.
Les écarts s'expliquent par l'usure des réseaux ultramarins, mais aussi par les aléas climatiques qui fragilisent davantage des infrastructures déjà dégradées.
Le défi de l'eau : un enjeu de long terme
Pierre Brigode insiste : « Il y a évidemment le temps de la crise dans les jours, semaines à venir. Comment gérer cela ? Mais ce qu'il est nécessaire maintenant de faire collectivement, c'est travailler sur ces temps longs, sur l'atténuation du changement climatique, l'adaptation au sein des territoires. »
La France n'est donc pas à sec, mais son système d'approvisionnement en eau a été conçu pour une époque où le climat était plus stable, où les sécheresses étaient moins fréquentes et où la ressource paraissait presque intarissable. Aujourd'hui, ce modèle atteint ses limites. Bien sûr, nous devons continuer à économiser nos ressources d'eau potable au quotidien. Mais le véritable défi ne consiste pas seulement à consommer moins. Il faut également réparer les fuites, renouveler les canalisations, protéger les points de captage et adapter chaque territoire à une ressource devenue plus incertaine. Car pendant qu'on nous demande de fermer le robinet, des milliards de litres d'eau potable continuent chaque année de disparaître en silence sous nos pieds.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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