Eau en France : de Nîmes à Paris, le scandale des fuites, des coupures et de la corruption

Nîmes, bonnet d'âne des fuites
L'affaire commence ici. 70,5 % de rendement. Ce chiffre classe Nîmes en dernière position des 50 villes les plus peuplées de France, selon la base de données des 12 800 collectivités sur le service public de l'eau. Un tiers de l'eau potable pompée disparaît dans les sous-sols avant d'arriver aux robinets.
La moyenne nationale ? 79,3 %. Un écart de près de 9 points.
Pour comprendre, il faut descendre sous les rues de la cité romaine. Alex Gaspard, patron du GIRE (Groupe d'Intervention sur Réseaux Hydrauliques), 20 ans d'expérience, pose son stéthoscope électronique sur une bouche à clé. Le verdict tombe : une fuite sur branchement. Pas une grosse canalisation éclatée — non, le point faible des réseaux, ces petits tuyaux qui relient la conduite principale à chaque logement.
« Une fuite sur branchement, ça fait en moyenne 200 litres par heure », explique l'expert. Plus que la consommation quotidienne d'un foyer.
À Nîmes, il y a plus de 50 000 branchements. Autant de bombes à retardement hydrauliques.
Le pire ? Le taux de renouvellement des canalisations nîmoises est de 0,08 % par an. À ce rythme, il faudrait plus de 1 200 ans pour remplacer l'intégralité du réseau. Une éternité.
Un monopole qui dure depuis 48 ans
Voilà où ça se complique. La Saur gère l'eau de Nîmes depuis près d'un demi-siècle. Sans mise en concurrence régulière. Un délégataire unique, installé, qui a tissé sa toile.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La SOR (Société des Eaux de la Région Nîmoise, filiale de Saur) affiche un taux de marge propre de 12,12 % sur le contrat nîmois. Dans d'autres villes comparables, ce taux oscille entre 4 et 5 %. L'expert Patrick Dufaut est formel : les Nîmois paient leur eau 33 à 40 % trop cher.
Comment est-ce possible ? L'absence de contrôle. Jusqu'en décembre 2017, Nîmes Métropole n'avait pas de commission de contrôle financier — pourtant obligatoire par la loi. Le président Yvan Lachot l'a reconnu lors d'un entretien : « Il y a pas de contrôle, il y a pas effectivement de compte détaillé. »
Un expert indépendant a passé les comptes de la SOR au crible. Sa conclusion : 600 000 euros de frais de siège surfacturés, 300 000 euros de surcoûts divers. Des corrections qui, si elles étaient appliquées, feraient baisser la facture des usagers.
« Les Nîmois vont être scotchés quand ils vont apprendre ça », lâche Lachot.
Une fuite qui dure 4 mois
Le 6 août 2017, l'équipe de Cash Investigation signale une fuite à la Saur. Adresse précise, nature du problème : fuite sur branchement, non visible en surface. L'entreprise envoie un agent qui, selon elle, « n'a pas vu d'eau » et repart sans intervenir.
Le 29 novembre 2017 — quatre mois plus tard — la même fuite n'est toujours pas réparée.
Confronté à ces images, Christophe Piernoël, directeur marketing de Saur, se défend : « Quand on est en période d'astreinte et que les personnes nous appellent, c'est parce qu'il y a une émanation d'eau quelque part. Moi je ne connais aucun particulier qui arrive avec le même niveau de matériel que vous. »
Traduction : un particulier qui détecte une fuite avec du matériel professionnel, ça n'existe pas. Donc on ne le croit pas.
« Vous voulez pas reconnaître que c'est une erreur ? », insiste le journaliste.
« Ah non mais c'est pas une erreur », répond Piernoël.
La fuite représentait pourtant 5 000 à 10 000 m³ par an — l'équivalent de la consommation de 41 foyers.
Coupures d'eau illégales : la Saur condamnée 9 fois
Depuis 2013, une loi interdit les coupures d'eau pour impayé dans les résidences principales. Une protection sociale élémentaire. Mais la réalité est tout autre.
Un rapport confidentiel, obtenu par l'association France Liberté, liste 263 signalements de coupures ou réductions de débit imputables à la Saur depuis l'interdiction. Dont 216 coupures totales. L'entreprise a été condamnée 9 fois pour ces pratiques.
Le cas de Daniel est emblématique. En 2005, la Saur lui coupe l'eau. À l'époque, c'était encore légal. Mais pour rouvrir le branchement, l'entreprise exige le paiement de l'intégralité de la dette. Daniel ne peut pas payer. La Saur bétonne le branchement. Littéralement.
« À l'intérieur, ils ont mis du béton », raconte-t-il. « J'aurais plus jamais d'eau. Pour rouvrir ça, ça va être la loi de la jungle. »
En janvier 2018, le tribunal de Nanterre condamne la Saur. Mais le mal est fait. Daniel vit sans eau courante depuis des années.
Le message d'attente téléphonique de la Saur, en novembre 2017, est encore plus glaçant : il évoque explicitement les coupures pour impayé. Comme si la loi n'existait pas.
Le SIAP : un système opaque au cœur de Paris
On change de décor. Direction l'Île-de-France, le SIAP (Syndicat interdépartemental d'assainissement de l'agglomération parisienne). Un mastodonte public qui gère l'assainissement de 9 millions de Franciliens. Budget : plusieurs centaines de millions d'euros par an.
Le problème ? L'opacité. Et des soupçons de corruption qui remontent à 2011.
Cette année-là, un corbeau commence à envoyer des lettres anonymes. Il dénonce des marchés truqués, des ententes entre le SIAP et Veolia (via sa filiale OTV), des surcoûts massifs. « Quand ça va éclater, ça risque d'éclabousser pas mal de monde », confie un ancien haut responsable.
En 2010, Christian Vernet, ancien directeur des exploitations du SIAP, est condamné pour atteinte à la liberté d'accès aux marchés publics. Il avait participé à un déjeuner avec un entrepreneur proposant une entente. Une première alerte.
Mais le système continue. En 2013, une information judiciaire est ouverte pour soupçons de corruption. Le SIAP, lui, reste muet. Les dirigeants refusent de répondre aux questions pendant 8 mois.
70 millions d'euros d'écart sur un marché
Le cœur du scandale, c'est l'attribution des marchés de construction de méga-stations d'épuration. Le plus emblématique : l'usine de Clichy, d'une valeur de plusieurs centaines de millions d'euros.
Une entreprise italienne, Passavant Impianti, dépose une offre. Elle est 70 millions d'euros moins chère que celle de Veolia. Pourtant, c'est Veolia qui obtient le marché.
Comment est-ce possible ? Selon la plainte pénale déposée par Passavant au procureur de la République de Paris, Veolia aurait tenté d'écarter son concurrent par des moyens illégaux.
Acte 1 : février 2014. Patrick Barbala, directeur général adjoint d'OTV (filiale de Veolia), rencontre le PDG de Passavant dans un hôtel parisien. Proposition : augmenter l'offre de Passavant de 100 millions d'euros en échange d'un million d'euros. « En clair, 1 million d'euros pour perdre un contrat, comment ça s'appelle ? », demande le journaliste. « Ça s'appelle de la corruption », répond l'élu.
Acte 2 : Veolia gagne le marché, Passavant s'apprête à déposer un recours. Nouvelle rencontre dans un hôtel parisien. Cette fois, Didier Lealek, directeur grand projet d'OTV, propose 20 à 25 millions d'euros sous forme de contrats de sous-traitance en échange de l'abandon du recours.
Acte 3 : pour un autre marché, celui de Sénaval, un homme politique entre en scène. Dominique Paillet, ancien député, propose 13 500 euros à Passavant pour ne pas présenter d'offre. Dans un enregistrement téléphonique, il précise : « C'est à la demande de l'autorité qui passe les marchés. »
L'autorité qui passe les marchés, c'est le SIAP.
Des repas à 4 778 euros
Le SIAP, c'est aussi des notes de frais qui donnent le tournis. Une note de 4 778 euros pour un repas au restaurant trois étoiles, imputée au syndicat. Des voyages, des cadeaux. De l'argent public qui file dans des dépenses somptuaires.
Interrogé, Mao Péninou, adjoint au maire de Paris et vice-président du SIAP, reconnaît : « On a découvert une toute autre version de l'histoire. » Il confirme que les marchés attribués à Veolia étaient systématiquement plus chers que ceux des concurrents étrangers recalés.
« C'est un document exclusif », dit-il. « On voit à chaque fois les entreprises qui ont obtenu le marché sont plus chères — mais alors beaucoup plus chères — que celles qui n'ont pas obtenu le marché. »
Pourquoi le SIAP accepterait-il de payer plus cher ? Le corbeau avance une hypothèse : les surcoûts serviraient à financer des organisations politiques proches des dirigeants du SIAP.
La redevance d'assainissement augmente de 60 %
Pendant ce temps, les usagers trinquent. La redevance d'assainissement en Île-de-France a augmenté de 60 % en 10 ans. Une hausse massive qui pèse sur 9 millions de foyers.
« C'est une question », admet Mao Péninou. « Est-ce que ces investissements ont été trop hauts du fait de problèmes dans l'attribution des marchés ? C'est une vraie question. »
Le Parquet National Financier a ouvert une enquête préliminaire suite à la plainte italienne. Les juges devront déterminer si les soupçons de corruption, d'entente et de trucage de marchés sont fondés.
Et maintenant ?
Le système de l'eau en France est un océan opaque où se mêlent monopoles privés, carences de contrôle public et soupçons de corruption. À Nîmes, la Saur engrange des marges excessives pendant que le réseau fuit. En Île-de-France, le SIAP attribue des marchés à des prix gonflés, et Veolia est accusé d'avoir tenté d'écarter ses concurrents par des pots-de-vin.
Les chiffres ne mentent pas : 5 milliards de litres d'eau perdus chaque année à Nîmes, 9 condamnations de la Saur pour coupures illégales, 70 millions d'euros d'écart sur un seul marché, 60 % d'augmentation de la redevance en 10 ans.
Le contribuable paie. L'entrepreneur étranger est écarté. L'élu local contrôle mal. Et les géants de l'eau prospèrent.
La question est simple : qui va nettoyer les tuyaux ?
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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