Fonte des Alpes : 2200 ans d'histoire sortent de la glace — et personne n'est prêt

700 mètres de recul en trente ans
Le glacier Umbal Kees, dans le Tyrol autrichien, a reculé de plus de 700 mètres depuis 1990. D'ici 2050, il aura disparu — comme presque tous les glaciers des Alpes orientales, selon les climatologues. Le col de Prägraten, encore englacé il y a trente ans, est aujourd'hui libre de glace. Résultat : des objets qui dormaient sous la glace depuis des siècles sont exposés au soleil.
Les archéologues suisses, menés par Antoine Caminada (canton du Valais) et Mathieu Demierre (Université de Lausanne), organisent des expéditions de plusieurs jours pour récupérer ces vestiges. Le groupe — étudiants de Zurich et Lausanne, guides de haute montagne — marche quatre heures pour atteindre le col Collon, à 3000 mètres d'altitude. Selon Caminada, ils essaient de suivre les standards de l'archéologie. Mais le terrain est dangereux : éboulements, crevasses, permafrost qui dégèle.
En 2023, les sauveteurs sont intervenus 3500 fois dans les Alpes suisses. 114 personnes sont mortes. Deux tiers venaient de l'étranger.
Des baguettes de l'âge du fer au salon des alpinistes
Les découvertes s'accumulent. Au col Collon, les archéologues ont trouvé des dizaines de baguettes en bois datant du premier âge du fer (800-400 av. J.-C.). Selon Pierre-Yves Nico, responsable de la collection à l'Office cantonal d'archéologie de Sion, il y en a des centaines au même endroit, comme si on avait perdu tout un fagot de baguettes. Ces baguettes sont intactes grâce à la glace.
La statuette en bois de 2200 ans a été découverte il y a 25 ans par deux alpinistes italiens, qui l'ont gardée pendant des années dans leur salon sans mesurer son importance, selon Nico. Aujourd'hui, elle est conservée au service archéologique.
Selon Caminada, dès que les objets sont à l'air libre, ils peuvent disparaître assez vite. « C'est une course contre la montre. »
Des ossements sans nom
En 2016, des ossements ont été retrouvés sur le glacier du Théodule, près de Zermatt. La médecin légiste Bettina Schrag, à l'hôpital de Sion, les a examinés. Selon elle, ils n'ont qu'une petite partie d'un corps et supposent qu'il y a d'autres restes quelque part.
L'analyse ADN n'a donné aucune correspondance. Le fichier suisse des personnes disparues est incomplet — il ne remonte qu'à 1900. Les experts n'ont pu déterminer que l'âge approximatif du décès : les années 1960. Selon Schrag, la tendance est clairement à la hausse et ils sont confrontés à ce genre de cas tous les ans.
L'épave du Junkers et la mitrailleuse fantôme
Dans le Tyrol oriental, Friedl Steiner, secouriste en montagne, traque un autre vestige : la mitrailleuse d'un Junkers Ju 52 de la Wehrmacht, posé en urgence en 1941. L'avion transportait des munitions et des ravitaillements. Le rapport de police manque d'informations sur sa mission exacte.
Les débris de l'épave ont été retrouvés en 2002 par Conrad Steiner (homonyme, également sauveteur). Depuis, Friedl a récupéré des objets personnels : une gourde, des chocolats, des cartouches, des bombes artisanales désamorcées. Mais la mitrailleuse reste introuvable.
Dans la législation autrichienne, les vestiges archéologiques appartiennent pour moitié à la personne les ayant découverts.
Le coût réel de l'inaction
Les expéditions archéologiques coûtent de l'argent. Les guides, le matériel, les analyses ADN, la conservation — tout cela est payé par les contribuables suisses et autrichiens.
Les experts estiment que presque tous les glaciers des Alpes orientales auront disparu d'ici 2050. Selon Caminada, ils ne sont pas beaucoup à faire ça et il y a énormément d'objets.
ET MAINTENANT ?
Avec la fonte accélérée, des centaines de sites vont émerger. Les archéologues suisses et autrichiens appellent à une coordination transfrontalière.
La question n'est pas de savoir si le changement climatique est réel. Elle est de savoir si nous sommes capables de gérer ses conséquences — y compris les plus inattendues. Des baguettes de l'âge du fer aux ossements des années 1960, en passant par les épaves de la Seconde Guerre mondiale : la glace est une archive. Et cette archive brûle.
—chiffre à retenir— 10 % de glace en moins en deux ans. 700 mètres de recul en trente ans. 114 morts en 2023. Et des centaines d'objets qui attendent d'être découverts — ou de disparaître.
La montre tourne.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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