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Biscarrosse : la mer dévore la côte, propriétaires abandonnés

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-07
Illustration: Biscarrosse : la mer dévore la côte, propriétaires abandonnés
© YouTube

25 mètres engloutis en une nuit

Début février. Biscarrosse plage. Une promenade qui ne mène plus nulle part. Un trou béant. La mer a pris 25 mètres de trait de côte en un seul effondrement. 25 mètres. L'équivalent d'une piscine olympique avalée par les vagues.

Sophie Monteau, directrice générale des services à la ville de Biscarrosse, ne tourne pas autour du pot. « On a perdu effectivement 25 m de falaises de 12 à 15 m de haut. Ça bouscule effectivement. » Ce qui la frappe, ce n'est pas l'érosion elle-même. C'est la vitesse. « On a pratiquement 10 ans d'érosion qui est arrivé en un seul hiver. » Dix ans en quelques mois. (oui, vous avez bien lu)

Les habitués du bord de mer sont sidérés. Un témoin : « C'est pas nouveau mais ça fait peur. Là ça va vite. C'est arrivé, je trouve que c'est quand même assez violent. » Un autre ajoute : « De la nature, on est trop faible. C'est là qu'on se voit bien petit. »

Petit. C'est le mot. Face à l'océan, l'homme ne pèse rien. Mais face aux décisions politiques, les propriétaires pèsent encore moins.

La promenade était fermée depuis quelques jours. Par précaution. Sans ça, on aurait compté des morts. Sur des images de décembre, on devine encore les promeneurs. Aujourd'hui, il ne reste que du vide.

Après les tempêtes, les embruns

L'hiver dernier a été dévastateur. Benjamin, Nils, Pedro — des noms de tempêtes. 120, 130 et même 162 km/h. Des rafales record. Des submersions à répétition. Le littoral de Nouvelle-Aquitaine a pris cher.

Arthur Robinet est ingénieur. Il pilote le réseau tempête de l'Observatoire de la côte de Nouvelle-Aquitaine. Il décrit un enchaînement implacable : « De la mi-janvier à la mi-février, en l'espace de 4 à 5 semaines, il y a eu un enchaînement d'événements assez significatifs sans période de répit pour le littoral. » Pas de répit. Érosion sur érosion sur érosion.

Résultat : la côte a reculé de 50 à 60 mètres par endroits. Les cartes de l'Office national des forêts sont impitoyables. Le trait de côte de 1825 ? Il passait bien plus à l'ouest. Mathieu Bruger, agent ONF, montre des images édifiantes. Une brèche dans le cordon dunaire. Plusieurs brèches, en fait, qui se sont rejointes. L'eau a troué la dune. Elle avance désormais sans obstacle.

« Ce qui nous inquiète, c'est la perte de biodiversité dans ces zones-là, explique Bruger. Quand on a du saupoudrage important ici et de la disparition de dune, c'est forcément préjudiciable pour l'environnement. »

Les mots sont mesurés. La réalité, elle, ne l'est pas.

Propriétaires otages — le scandale silencieux

Parlons des humains.

Brigitte et Patrick Meier possèdent un petit appartement dans les fameuses villas jumelles de 1912. Des arrêtés municipaux d'évacuation ont été pris. Depuis deux ans, ils ne peuvent plus rentrer chez eux. Pour récupérer un objet, ils doivent appeler la mairie. La police municipale les accompagne. Sous surveillance. Comme des voleurs chez eux.

« C'est celui qui fait le coin, avec les terrasses, les volets roulants fermés. C'est notre appartement. On peut plus rentrer. »

Pourquoi ? Un péril imminent, dit la mairie. Deux ans plus tard, le péril n'est plus si imminent. « C'est absurde et irréel, et c'est très prenant. On s'en sort pas. »

Un enrochement des années 80 est toujours là, solide. « Il est costaud notre enrochement ! Ça va pas tomber. » Pourtant, les copropriétaires restent privés de leurs biens. Divisés, aussi. Certains veulent être indemnisés. D'autres veulent profiter encore de leur maison.

Le vrai problème ? L'argent. La mairie a proposé un terrain. Mais qui paiera la reconstruction ?

Sophie Panonacle, députée du bassin d'Arcachon, a déposé un amendement. L'idée : taxer les plateformes de location type Airbnb. Alimenter un fonds. Permettre aux collectivités de racheter les biens menacés. « Les élus locaux pourront négocier, proposer du rétro-littoral, un bail d'adaptation, ou racheter la maison. Il n'y aura pas d'indemnisation directe des particuliers par l'État. »

L'amendement a été voté à l'Assemblée nationale. Mais le gouvernement traîne des pieds. Traîne. Comme si le temps n'était pas compté.

Pendant ce temps, les propriétaires attendent. Sans indemnité. Sans solution.

Le banc d'Arguin : un baromètre qui s'affole

Zoom sur un monument naturel. Le banc d'Arguin, face à la dune du Pilat. Il a fait jusqu'à 7 kilomètres. Aujourd'hui, il en fait à peine quatre. Et à chaque grande marée, il disparaît sous les flots.

Benoît Dumotu, conservateur de la réserve naturelle, sonne l'alarme. « On est en train de perdre toute la végétation de la dune. Pour les oiseaux marins nicheurs, ça va être très très compliqué. »

Mais ce n'est pas tout. Le banc d'Arguin protège la dune du Pilat. S'il disparaît, l'érosion se reportera directement sur la dune. La plus haute dune d'Europe — menacée de mort lente.

Le GIEC confirme : « Le changement climatique a causé des dommages considérables, et de plus en plus de pertes irréversibles, dans les écosystèmes terrestres, d'eau douce, côtiers et océaniques » (source : adaptation-changement-climatique.gouv.fr). 14% de pression supplémentaire sur ces milieux déjà fragiles.

Arthur Robinet résume : « Avec le réchauffement climatique, l'atmosphère se charge plus en humidité. Les tempêtes disposent d'un potentiel d'énergie plus important. » Plus d'énergie. Plus de destruction. Plus vite.

Le banc d'Arguin est un baromètre. Il affiche tempête.

La lutte coûte cher — et personne ne veut payer

Revenons aux chiffres.

700 000 euros. Coût du rechargement en sable des plages de Pilat-sur-Mer. 1 315 000 euros pour trois chantiers à Biscarrosse durant l'hiver. Et ce n'est qu'un début.

La lutte est aussi privée. Au Cap Ferret, Benoît Barterotte dépenserait 300 000 euros par an pour sauver la pointe. 470 mètres de digue. Chaque mètre nécessite près de 100 camions de matériaux. Une fortune.

Barterotte est souvent critiqué. Mais son action a stabilisé la zone. Il dit : « Si je n'avais pas capté ce sable, je n'aurais pas pu faire ce cordon de dune. Le fer aurait été envahi. »

Le problème ? Sans lui, demain, la digue ne tiendra plus. Les études du plan de prévention des risques littoraux refusent déjà de tenir compte de ces aménagements privés. Quand Barterotte ne sera plus là, que restera-t-il ?

Retour à Biscarrosse. Depuis l'effondrement, les travaux ne s'arrêtent pas. La dune a été décapitée. « On l'affaiblit pour retravailler son profil, procéder à un écrêtage, être moins friable avec l'érosion », explique un technicien. Pose de branchages. Plantations. Fixation.

La plage prépare l'été. Des camions rapportent du sable. Les blessures de l'hiver seront effacées. Un répit tout tracé.

L'impasse politique et la question qui tue

Où est l'État ?

L'indemnisation des particuliers n'est pas prévue. Le gouvernement refuse de mettre la main à la poche. Sophie Panonacle a fait voter son amendement. Mais rien ne bouge. Les propriétaires de Biscarrosse attendent. Sans perspective. Sans réponse.

Combien de temps encore ?

Les communes n'ont pas les moyens. Le rechargement des plages coûte des millions. Et ce n'est qu'un pansement sur une hémorragie. La dune du Pilat ? Menacée par la disparition du banc d'Arguin. Les villas de 1912 ? Promises à l'engloutissement. Les Meier ? Toujours sans accès à leur appartement.

Alors posons la question : à qui profite le statu quo ?

Pas aux habitants. Pas à la nature. Pas aux contribuables, qui paieront un jour ou l'autre pour les dégâts.

Le GIEC prévient. Les scientifiques alertent. Les élus locaux tirent la sonnette d'alarme. Et le gouvernement temporise.

« Le changement climatique a causé des dommages considérables », dit le GIEC. Traduction : des vies bouleversées, des biens perdus, des écosystèmes détruits. Et nous, on regarde.

Le temps joue contre nous

Biscarrosse n'est qu'un exemple. Un laboratoire à ciel ouvert de ce qui attend toute la côte atlantique. Les tempêtes seront plus violentes. Le niveau de la mer montera. Les bancs de sable disparaîtront. Les falaises s'effondreront.

Les propriétaires paient aujourd'hui. Les collectivités paieront demain. Mais qui paiera pour l'inaction ?

Les travaux de l'été à Biscarrosse sont un répit. Un pansement. La mer reviendra. Elle reprendra ce qui lui appartient.

Et nous, on continuera à regarder. Jusqu'à quand ?

Sources :

  • Observatoire de la côte de Nouvelle-Aquitaine – Réseau tempête piloté par Arthur Robinet
  • Office national des forêts (ONF) – cartes historiques du trait de côte
  • Mairie de Biscarrosse – Sophie Monteau, directrice générale des services
  • Assemblée nationale – Sophie Panonacle, députée du bassin d'Arcachon
  • GIEC – rapport 2023 sur les pertes irréversibles dans les écosystèmes côtiers

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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