FIFA, JO, sponsors fossiles : le carton rouge du climat

9 millions de tonnes : le poids carbone d'une aberration
C'est le chiffre qui tue. 9 millions de tonnes de CO2. Pour la Coupe du monde 2026, les premières estimations du Shift Project — citées par Alain Lemoyne, chargé de projet sport — donnent le vertige. « Pour avoir un ordre de grandeur, c'est environ 4 à 5 fois les JO de Paris », dit-il. Un record absolu.
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en trois mots : gigantisme décomplexé. Cette édition se déroule dans 16 villes et 3 pays — États-Unis, Canada, Mexique. 48 équipes au lieu de 32. 104 matchs, parfois distants de 4 000 kilomètres. « Il n'y a plus d'équipes, donc ça veut dire qu'il y aura plus de spectateurs qui vont se déplacer », résume un expert dans le débat.
Gianni Infantino, le président de la FIFA, rêve déjà d'une Coupe du monde à 64 équipes pour 2030, sur 3 continents et 6 pays. « La suivante en 2034, on parle de l'Arabie Saoudite », rappelle Pierre Rondeau, économiste du sport. « On n'a pas le sentiment que la FIFA prenne en considération les impératifs environnementaux. »
Pendant que le CIO impose une sobriété — certes imparfaite — aux Jeux olympiques, la FIFA continue d'enfler. « C'est la logique du toujours plus gros », dénonce Alain Lemoyne. Une logique qui multiplie les déplacements, premier poste d'émissions.
Car 90 à 95 % des gaz à effet de serre de ces événements viennent du transport. « L'avion est le mode privilégié », rappelle l'expert. Avec des conséquences directes : chaque supporter international venu de loin pèse des tonnes de CO2. Le rapport ex post de la Coupe du monde de rugby 2023 l'avait déjà montré : 9 % des spectateurs non-européens étaient responsables de 80 % des émissions de transport.
La FIFA choisit de l'ignorer. Elle préfère les records de fréquentation aux records de sobriété. C'est un choix politique. Un choix qui a un prix : celui du climat.
Le transport, ce talon d'Achille qu'on refuse de voir
« 90 à 95 % des émissions de gaz à effet de serre sont rapportées au transport. » Ce chiffre, répété par Alain Lemoyne, est implacable. Il signifie une chose : tant qu'on n'aura pas réglé le problème des déplacements, aucun grand événement sportif ne pourra être vertueux.
Pourtant, les solutions existent. « On peut favoriser des systèmes de fan zones ou de compétitions régionalisées », propose le Shift Project. Mais la FIFA préfère l'inverse : toujours plus de pays, toujours plus de distances. « Le transport des spectateurs est le premier poste d'émission », insiste Lemoyne. « Et c'est principalement dû au fait que ce soit sur plusieurs continents. »
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Pour les JO de Paris 2024, 75 % des visiteurs étaient français. Ils n'ont représenté que 8 % des émissions de CO2 liées au transport. À l'inverse, 9 % des spectateurs venus d'autres continents ont généré 80 % des émissions. « C'est une question de format », conclut Lemoyne.
Mais changer le format, c'est renoncer au gigantisme. Accepter de réduire le nombre d'équipes, de pays, de matchs. Dire non aux 64 équipes rêvées par Infantino. « Il faut que les formats soient adaptés », plaide l'expert. « Faire grossir toujours plus ces événements, ce n'est pas forcément compatible avec la sobriété. »
Un constat que même le Tour de France — pourtant critiqué — commence à intégrer. Christian Prudhomme, son patron, énumère les efforts : véhicules électriques, parkings à vélo, réduction des déchets, baisse de 30 % des émissions. « On peut toujours nous dire que vous n'allez pas assez vite, mais on ne peut sûrement pas nous dire qu'on ne fait rien », se défend-il.
Mais le Tour, comme tous les événements, bute sur le même problème : le transport des spectateurs. « On boucle la boucle », admet le débat. Sans train, sans avion vert, sans sobriété acceptée, le sport restera un pollueur majeur.
La question est simple : jusqu'où est-on prêt à aller ? « On sait faire des événements où ces déplacements sont décarbonés », assure Lemoyne. « Mais pour ça, il faut accepter de réduire la voilure. » La FIFA, elle, préfère gonfler les voiles.
Paris 2024 : la preuve qu'on peut faire mieux — mais pas parfait
Paris 2024 a marqué un tournant. « Le bilan carbone a été divisé par deux par rapport à Rio 2016 », rappelle Michel Savin, sénateur LR. « Le ratio CO2 par billet était deux fois moins élevé. » Une performance due à l'utilisation d'infrastructures existantes ou temporaires, et à une volonté politique affichée.
Tony Estanguet, dans son livre, raconte comment il a chassé TotalEnergies des sponsors. « Il y avait une contradiction », résume le débat. « Avoir Total comme sponsor principal pour des Jeux qui se voulaient sobres, c'était incohérent. » La pression de la mairie de Paris et des associations a finalement fait reculer le géant pétrolier. « Ça a coûté plus de 50 millions d'euros de budget », précise un intervenant.
Mais tout n'est pas parfait. La promesse de transports gratuits pour les détenteurs de billets n'a pas été tenue. Les spectateurs venus de loin — les 9 % qui pèsent 80 % des émissions — n'ont pas été découragés. « Les compensations carbone sont insuffisantes », tranche Alain Lemoyne. « Quand vous émettez du CO2, il met des décennies à se décomposer. Planter des arbres ne suffit pas. »
Paris 2024 reste néanmoins un modèle. « La preuve qu'il est possible d'améliorer la qualité de l'organisation », dit Michel Savin. Mais ce modèle a ses limites : il repose sur des pays déjà équipés, déjà riches, déjà sobres. « Ça veut dire qu'on interdit à des pays émergents d'organiser ces compétitions », objecte un participant.
Un dilemme que la FIFA — elle — ne se pose même pas. Elle préfère attribuer la Coupe du monde 2034 à l'Arabie Saoudite, pays fossile par excellence. « Il y a une question de volonté politique », résume le sénateur. « Et aussi de pression populaire. »
Le greenwashing des sponsors : Total, ENI, Aramco, la même famille
« Nous sommes sur la place du Duomo à Milan pour protester contre la présence d'ENI. » Ce représentant de Greenpeace Italie ne mâche pas ses mots. « ENI est l'un des principaux contributeurs au changement climatique. C'est aussi l'un des sponsors des Jeux Olympiques de Milan-Cortina. »
Le paradoxe est grossier. Des Jeux d'hiver sponsorisés par des compagnies pétrolières. « Avec ses émissions de gaz, ENI menace fondamentalement la glace et la neige », dénonce le militant. « Nous avons appelé le CIO à renoncer à tous les parrainages liés aux énergies fossiles. »
Le CIO n'a pas écouté. Pendant ce temps, la FIFA signe avec Aramco, le géant saoudien. « C'est une gigantesque compagnie pétrolière », rappelle le débat. Un choix qui en dit long sur les priorités de l'instance.
Et TotalEnergies dans tout ça ? L'entreprise avait été approchée pour Paris 2024. « Tony Estanguet a fait la chasse aux sponsors fossiles », raconte un intervenant. Sous la pression, Total a renoncé. « Mais ça a coûté plus de 50 millions d'euros au budget », précise-t-on.
La question est posée : ces sponsors sont-ils une opportunité ou un poison ? « Le sport a ce pouvoir formidable d'influencer », répond Alain Lemoyne. « Les entreprises qui exploitent des énergies fossiles donnent une image à la compétition qui ne va pas dans le bon sens. »
Une solution existe : conditionner les financements à des exigences environnementales. « Les financeurs du sport peuvent encourager à la décarbonation en mettant une pression sur les organisations », propose le Shift Project. Mais pour ça, il faut que les organisateurs aient « ce souci-là ».
La FIFA ne l'a pas. Le CIO commence à l'avoir — mais pas assez vite. « Il y a une forme de greenwashing », admet un expert. « On continue comme si de rien n'était, en compensant à la marge. »
Les sponsors fossiles sont le symptôme d'un mal plus profond : le refus de remettre en cause le modèle économique du sport-business. Un modèle qui préfère l'argent sale à la planète propre.
Alpes 2030 : la montagne qui fond sous les Jeux
La France organise les JO d'hiver 2030 dans les Alpes. « Par défaut », précise Michel Savin. « Parce que certains pays renoncent aujourd'hui à organiser ce type de compétition. » Les habitants, eux, n'ont pas été consultés.
Valérie Pommier, de l'association Résilience Montagne, est catégorique. « Les gens sont inquiets. En février dernier, il faisait 21 degrés à Chamonix, à 1000 mètres d'altitude. » La montagne se réchauffe. L'enneigement devient aléatoire. « On va renforcer l'image d'une mono-activité touristique qui dépend du ski. Ce n'est pas la réalité. »
Les chiffres donnent le vertige. « À Val d'Isère, 94 % des émissions sont dues à la mobilité », rapporte Pommier. « On n'aura jamais réglé ce sujet-là. » Et les solutions sont coûteuses : 30 millions d'euros minimum pour rénover le bobsleigh, 70 millions pour les tremplins. « Comment on fait pour mettre des trains d'ici 2030 jusqu'en haut des montagnes ? Ce ne sera pas possible. »
Le problème est systémique. « 82 % des logements dans certains villages sont des résidences secondaires », dénonce l'association. « Les habitants sont en restriction d'eau, même entourés de neige et de cascades. » Les JO renforcent ce modèle. « Ils ne le remettent pas en cause. »
Pourtant, le CIO anticipe qu'en 2050, seules 15 villes pourront accueillir les JO d'hiver. Le réchauffement climatique réduit le champ des possibles. Mais au lieu d'encourager la sobriété, on continue à construire des infrastructures surdimensionnées.
« Les habitants n'ont pas été consultés », insiste Pommier. « Les collectivités qui auront la charge de l'exploitation après les Jeux, comment ça va se passer ? » La question reste sans réponse.
Le sénateur Savin tente de rassurer. « Tout le monde est conscient qu'on ne peut pas organiser des Jeux comme il y a 20 ou 30 ans. » Mais la pression médiatique et associative suffira-t-elle ? Rien n'est moins sûr.
La pression citoyenne : seule arme contre le gigantisme
Michel Savin le dit sans détour : « La pression populaire est un phénomène important. Les habitants de certains pays ne sont plus d'accord sur l'organisation de ces grandes compétitions qui coûtent cher et ont un impact environnemental négatif. »
Cette pression s'est déjà manifestée en Italie, avec les manifestations de Greenpeace contre ENI. Elle s'exprime en France, avec Résilience Montagne. « Les gens sont inquiets », confirme Valérie Pommier. « Ils ne se sentent pas consultés. »
Mais cette pression a ses limites. « Les gouvernants n'ont pas la volonté politique de réguler sérieusement ces événements », constate Mickaël Darmon, éditorialiste. « Si un jour ils le faisaient, ça voudrait dire que la prise de conscience aurait déjà eu lieu sur beaucoup d'autres sujets. »
En attendant, les solutions existent. « On peut conditionner l'attribution des compétitions à des critères environnementaux », propose Darmon. « On peut imposer des compensations. On peut arrêter les rotations sur plusieurs continents. » Mais tout cela suppose une volonté que la FIFA n'a pas.
« La Coupe du monde est à un carrefour », conclut l'éditorialiste. « Continuer dans cette logique de gigantisme carboné, ce n'est plus possible. Il faut réinventer l'événement. » Sinon, le sport risque de se réfugier dans le Métaverse — « et les milliards de fans vivront leur champion en restant sur le canapé ».
Une perspective qui fait sourire. Mais qui dit aussi l'urgence. « Le dossier est loin d'être clos », comme on dit. Et tant que la FIFA préférera les records aux responsabilités, le carton rouge du climat restera sur la table.
Sources :
- Shift Project — rapport « Décarbonons le football » (copiloté par Alain Lemoyne)
- Greenpeace Italie — témoignage lors des JO Milan-Cortina
- Résilience Montagne — association citoyenne (Valérie Pommier)
- Rapport ex post Coupe du monde de rugby 2023 (cabinet Ersten Jung)
- Données Paris 2024 — bilan carbone
- Débat Public Sénat — « Faut-il interdire les grands événements sportifs au nom de la planète ? » (mai 2026)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.


