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Excuses inédites : l'armateur nantais face au descendant d’esclave

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-23
Illustration: Excuses inédites : l'armateur nantais face au descendant d’esclave
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Le jour où tout a basculé

Ils n’ont pas le même âge, pas le même nom, pas la même histoire. Pourtant, ils se tiennent côte à côte au pied d’un mât de la fraternité. Pierre Guillon de Princé a 80 ans passés. Dieudonné Boutrin est un ancien syndicaliste nantais. Le premier descend d’une famille d’armateurs négriers — une fortune bâtie sur le dos de milliers d’Africains arrachés à leur terre. Le second est le fils de ceux qui ont survécu à l’enfer.

Rien ne prédestinait ces deux hommes à se rencontrer. Et pourtant.

« C’est vers l’ensemble des communautés des Caraïbes que je présente mes excuses pour l’impact du racisme sur leur quotidien, leur santé, leur bien-être. » Des mots précis. Pesés. Pierre les a répétés plusieurs fois avant, seul chez lui. Mais sur le moment, l’émotion le submerge. « J’avais pas imaginé que j’allais ressentir cette émotion quand j’ai présenté mes excuses », confie-t-il.

Dieudonné écoute. Il ne répond pas tout de suite. Il regarde cet homme blanc, âgé, issu d’une des familles les plus puissantes de Nantes au XVIIIe siècle. Et il pense à ses ancêtres. À ceux qui ont été vendus. À ceux qui ont survécu.

C’est la première fois en France qu’un descendant d’armateur négrier s’excuse publiquement. Pas dans un livre. Pas dans un colloque universitaire. En chair et en os, devant des témoins, au pied du mât de la fraternité.

Pourquoi maintenant ?

Nantes, capitale négrière : 42 % de la traite française

Nantes n’a pas seulement participé à la traite négrière. Elle en a été le poumon. Entre 1707 et la fin du XVIIIe siècle, la ville a armé plus de 1 700 expéditions négrières. Soit 42 % de la traite française totale. Vertigineux.

Les chiffres vérifiés le confirment : l’activité négrière nantaise a représenté un peu plus d’un dixième de l’armement total de la ville, sans jamais dépasser 22 %. Cela reste massif. Des milliers d’Africains entassés dans les cales, morts de faim, de maladie, de désespoir. Pendant que les armateurs empilaient les bénéfices.

La famille Guillon était de ceux-là. Six bateaux. Des destinations précises. Des milliers d’esclaves achetés et vendus. Pierre a retrouvé les traces : il a fouillé les archives, compulsé les registres, réalisé un plan du bateau négrier. À la clé, un livret pour sa famille — une mine d’informations glaçantes.

« Le premier habitait rue Contrescarpe. Il est pas sur les quais de la Fosse ni dans l’île Fedeau, mais c’est quand même pas très loin de la loi », raconte-t-il. Il ne minimise rien. Il ne se cache pas derrière son grand-père. Il assume.

Mais tout le monde ne fait pas ce chemin. Pendant des décennies, Nantes a préféré regarder ailleurs. Les plaques de rue, les noms de familles, les châteaux — tout rappelle la richesse construite sur la traite. Personne n’en parlait. Ni à l’école, ni dans les médias. « On nous a appris que nos ancêtres sont des Gaulois », dit Dieudonné Boutrin. Une phrase qui en dit long.

1998 marque un tournant : le 150ᵉ anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Jacques Chirac organise la première commémoration nationale. La parole commence à se libérer. Lentement.

Trop lentement, pour certains.

Dieudonné Boutrin : la colère tranquille

Dieudonné Boutrin est arrivé à Nantes il y a plus de quarante ans. Par hasard. Là, il a découvert le lien entre ses ancêtres et le passé de la ville. Un choc. Un déclic.

Ancien syndicaliste à Nantes Métropole, il est devenu un acteur incontournable de la lutte contre les discriminations. Membre du comité de pilotage du mémorial nantais de l’abolition de l’esclavage, il a fondé des associations, lancé des projets. Le plus ambitieux : construire une réplique de bateau négrier — un musée itinérant prévu pour 2029.

Mais le projet dérange. Vouloir raconter l’esclavage sans filtre, sans langue de bois — ça ne plaît pas à tout le monde. « J’ai subi des moments de menaces, c’est des menaces en me disant “On va vous faire crever, on va s’occuper de votre famille” », raconte-t-il. Violence verbale, parfois physique. On lui a même dit : « Si vous voulez que ce projet aille au bout, il faudrait le donner à un blanc. »

Il n’a pas cédé. Au contraire.

Dieudonné a transmis le combat à ses enfants. « On a toujours su l’histoire du racisme, l’esclavage, papa il nous l’a expliqué, il faut se battre », témoigne l’un d’eux. La famille est debout. Soudée. Prête à en découdre.

Mais le racisme ne s’arrête pas aux portes du musée. « Le racisme fait rage aujourd’hui et donc il faut bouger, il faut faire quelque chose », insiste Dieudonné. Sa conviction : le racisme contemporain est directement lié à ce passé esclavagiste — un passé que la France n’a jamais vraiment regardé en face.

Pierre Guillon de Princé : le poids du nom

À 80 ans, Pierre Guillon de Princé aurait pu choisir le silence. La discrétion. Nombre de familles d’anciens armateurs ont préféré enterrer leur histoire, changer de nom, oublier. Lui a pris le chemin inverse.

Cet ancien ingénieur au service des eaux de Nantes est aussi militant dans des ONG et des associations humanitaires. Il a passé des années à fouiller les archives. Pour comprendre. Pour transmettre. « Je l’ai su très tôt en fait, mais j’ai presque envie de dire que ça s’est rentré par une oreille, c’est sorti par l’autre », confie-t-il. « Ça ne représentait rien d’autre qu’une histoire passée. »

Puis le déclic est venu. Peut-être en rencontrant Dieudonné. Peut-être en mesurant l’écart entre le silence de sa famille et la souffrance encore vive des descendants d’esclaves. Il a décidé d’agir.

Le livret qu’il a édité est un document rare. Il comptabilise les six bateaux de ses ancêtres, leur destination, les milliers d’esclaves achetés ou vendus. Pas d’euphémismes. Pas de fioritures. Les faits, nus. « C’étaient peut-être des marchands ou des choses comme ça. Non. »

Pierre ne cherche pas à se racheter une conscience. Il cherche la réconciliation. « Il faut que les deux communautés se parlent. On peut pas envisager de justice réparatrice sans cette première démarche de reconnaissance des descendants d’esclavagistes comme moi. » Une reconnaissance qui passe par l’acceptation de la responsabilité historique.

Mais il y a un autre acteur, plus gros, plus puissant, qui manque à l’appel.

L’État français : absent du banc des accusés

Les excuses de Pierre Guillon de Princé sont un geste individuel. Fort. Inédit. Mais elles ne remplacent pas ce que Dieudonné Boutrin attend depuis des années : un programme de réparation de l’État français.

« Moi, je trouve qu’il faut que chacun puisse prendre sa part de responsabilité, surtout l’État français », lance-t-il. « S’il y avait un vrai programme de réparation, ça pourrait accompagner des acteurs de la cité qui ont des projets pour aller vers l’éducation, vers l’apaisement. »

Où est l’État ? Depuis 1998, les commémorations se succèdent. Les discours présidentiels s’enchaînent. Les circulaires du ministère de l’Éducation nationale se multiplient. Mais aucun budget spécifique pour la mémoire de l’esclavage. Aucune politique de réparation digne de ce nom.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la France est l’un des rares pays européens à ne pas avoir mis en place un programme de réparation pour les descendants de victimes de la traite négrière. Le Royaume-Uni a versé des compensations aux propriétaires d’esclaves en 1833. Les Pays-Bas ont reconnu leur implication. La France, elle, préfère les discours.

« Le sujet de la traite négrière et de l’esclavage reste encore douloureux », reconnaît Dieudonné. Mais la douleur ne se soigne pas avec des paroles. Elle se soigne avec des actes.

La fédération internationale : un pas de plus vers la justice

Les deux hommes ne se sont pas arrêtés aux excuses. Ensemble, ils ont créé une fédération internationale des descendants de l’histoire de l’esclavage. Huit familles de l’Ouest de la France ont déjà adhéré. L’objectif : réconcilier les communautés dans une perspective de justice réparatrice.

« Il faut que les deux communautés se parlent », insiste Pierre. « On peut pas envisager de justice réparatrice sans cette première démarche qui est une démarche de reconnaissance des descendants d’esclavagistes comme moi et de guérison de la blessure psychologique des descendants de personnes mises en esclavage. »

La guérison psychologique. Voilà le mot clé. Dieudonné et Pierre ne se font pas d’illusions : ils ne changeront pas le monde à eux deux. Mais ils ouvrent une porte. Ils créent un précédent.

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.

Combien d’autres descendants d’armateurs suivront ? L’État finira-t-il par bouger ? Le musée itinérant verra-t-il le jour en 2029 ?

Une chose est certaine : le 18 avril dernier, au pied du mât de la fraternité, quelque chose a changé. Un descendant d’armateur négrier a regardé un descendant d’esclave dans les yeux et a dit « pardon ». Pas pour lui. Pour l’histoire.

Ce n’est qu’un début. Mais c’est un début nécessaire.

Sources

  • Témoignage de Dieudonné Boutrin, descendant d’esclaves martiniquais, ancien syndicaliste, membre du comité de pilotage du mémorial nantais de l’abolition de l’esclavage.
  • Témoignage de Pierre Guillon de Princé, descendant d’une famille d’armateurs négriers nantais, auteur d’un livret familial détaillant les voyages des six bateaux négriers de ses ancêtres.
  • Livret familial édité par Pierre Guillon de Princé, comptabilisant les six bateaux, leurs destinations et le nombre d’esclaves achetés/vendus.
  • Recherches généalogiques et historiques personnelles de Pierre Guillon de Princé, incluant un plan du bateau négrier.
  • Thèse d’Olivier Grenouilleau (1961) sur le milieu négrier nantais, confirmant l’ampleur de l’activité négrière à Nantes.
  • Données vérifiées : l’activité négrière nantaise a représenté un peu plus d’un dixième de l’armement total de la ville, sans dépasser 22 % de celui-ci.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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