Ex-pilote de chasse YouTubeur mis en examen pour espionnage au profit de la Chine

Un signalement venu des Armées
Tout commence par un article 40 — cette disposition du code de procédure pénale oblige toute administration à signaler au procureur les faits délictueux dont elle a connaissance. Le ministère des Armées l'a utilisé. Le 19 février 2025, le parquet de Paris reçoit un signalement « portant sur un de leurs anciens effectifs, soupçonné d'intelligence avec une puissance étrangère, divulgation de secret de défense nationale, violation de consignes, cumul d'activités, blanchiment de fraude fiscale » (source : franceinfo.fr).
Le parquet ouvre une enquête préliminaire. Il la confie à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Le Canard enchaîné révèle l'existence de cette enquête dès 2025. Les investigations durent plus d'un an. Le 23 juillet 2026, Pierre-Henri Chuet est présenté à un juge d'instruction. Ce dernier l'a mis en examen pour quatre chefs : divulgation de secret de défense nationale par son dépositaire, intelligence avec une puissance étrangère, collecte d'informations sur les intérêts fondamentaux de la nation et livraison d'information à une puissance étrangère. Le juge l'a placé sous contrôle judiciaire.
Vingt mille euros. C'est le prix de quatre jours de séminaire. — oui, vous avez bien lu. D'après Le Canard enchaîné, c'est la somme que Chuet aurait perçue pour ses conférences en Chine, payée par une société sud-africaine. Deux voyages. Deux séjours à Pékin, en septembre 2018 et août 2019. Zéro autorisation. Comment est-ce possible ?
Mediapart avait révélé l'affaire dès 2023
Les faits reprochés sont précis. En septembre 2018, puis en août 2019, Pierre-Henri Chuet se rend en Chine. Il est alors encore en activité au sein de la Marine nationale. Il n'informe pas ses supérieurs. Pourtant, tout militaire est soumis à une obligation d'autorisation pour ce type d'activité à l'étranger — il ne la demande pas, il ne l'obtient pas.
Sur place, il anime des séminaires devant des militaires chinois. Le contenu exact des conférences n'est pas encore public. Mais selon le parquet, il aurait transmis des informations sur les procédures des armées françaises. Mediapart avait le premier révélé l'existence de ces conférences rémunérées en 2023. À l'époque, Chuet n'avait pas commenté. Aujourd'hui, il est mis en examen.
Le financement des voyages intrigue. Une société sud-africaine — non identifiée publiquement — aurait réglé les billets d'avion et l'hébergement. Pourquoi une société sud-africaine ? Qui sont ses dirigeants ? Les enquêteurs de la DGSI cherchent encore. Le parquet de Paris n'a pas communiqué sur ce point.
De l'uniforme à l'influenceur : itinéraire d'une dérive
Pierre-Henri Chuet n'est pas un anonyme. Ancien pilote de chasse de l'aéronavale, il a servi sur porte-avions et participé à des missions opérationnelles. Il fait partie de cette élite militaire — moins de 3 % des pilotes de chasse, selon les données disponibles (source : wikipedia). La France investit des millions d'euros pour former chaque pilote. Des années d'entraînement, des heures de vol à plusieurs dizaines de milliers d'euros l'heure. Un capital humain et stratégique. Et pourtant.
Après avoir quitté l'armée, Chuet lance une chaîne YouTube spécialisée dans l'aéronautique. Elle compte aujourd'hui plus de 560 000 abonnés. Il y commente l'actualité militaire, décrypte des systèmes d'armes, interviewe d'anciens collègues. Un contenu suivi, apprécié — et potentiellement sensible. Car un ancien pilote de chasse connaît les procédures, les failles, les protocoles. Il sait ce qui est classifié. Il sait ce qui ne doit pas être dit.
C'est là que ça devient intéressant. La frontière entre vulgarisation et divulgation est mince. Un influenceur militaire peut, sans le vouloir, révéler des informations protégées. Mais ici, l'accusation est plus grave : il est soupçonné d'avoir délibérément livré ces informations à une puissance étrangère, contre rémunération. Vingt mille euros pour quatre jours. Voilà.
Le dossier dépasse le cas Chuet
Cette affaire pose une question gênante : comment un officier encore en activité a-t-il pu se rendre deux fois en Chine sans que sa hiérarchie soit informée ? Où étaient les contrôles ? Le ministère des Armées a-t-il des lacunes dans le suivi des déplacements de ses personnels sensibles ?
On forme un pilote de chasse pendant des années, on lui confie les secrets de la défense nationale, et on le laisse partir animer des séminaires à Pékin sans vérifier. Le contribuable français paie la formation. Il paie aussi l'enquête de la DGSI. Et il paiera le procès. Le retour sur investissement est discutable.
Comparaison internationale : aux États-Unis, un ancien pilote de l'US Air Force, Daniel Everette, a été condamné en 2023 à 38 mois de prison pour avoir divulgué des informations classifiées à une femme se faisant passer pour une agent chinoise. La procédure américaine a duré moins de deux ans. En France, le signalement date de février 2025, la mise en examen de juillet 2026. Dix-sept mois pour passer de la dénonciation à l'inculpation. Ce n'est pas un record de lenteur — mais ce n'est pas non plus une rapidité exemplaire.
Et maintenant ?
Pierre-Henri Chuet est sous contrôle judiciaire. Il doit respecter des obligations — probablement l'interdiction de quitter le territoire, l'obligation de pointer, l'interdiction d'entrer en contact avec certaines personnes. Les détails n'ont pas été rendus publics.
L'enquête se poursuit. La DGSI continue d'analyser les supports numériques saisis, les relevés bancaires, les échanges. D'autres personnes pourraient être mises en cause — notamment celles qui ont organisé les séminaires ou financé les voyages. La société sud-africaine reste une zone d'ombre.
Le procès n'aura pas lieu avant plusieurs mois, voire années. Les chefs retenus sont passibles de lourdes peines : trente ans de réclusion criminelle pour intelligence avec une puissance étrangère, selon le code pénal. Mais la justice française est lente. Très lente. Onze juges pour 100 000 habitants, contre vingt-cinq en Allemagne. Les tribunaux sont submergés. Les affaires de sécurité nationale sont prioritaires, mais elles ne sont pas seules.
Ce qu'il faut surveiller : les éventuelles révélations sur le contenu exact des conférences. La nature des informations transmises. Et surtout, les leçons que le ministère des Armées tirera de cette affaire. Car si un ancien pilote de chasse peut vendre ses connaissances pour 20 000 euros, combien d'autres pourraient être tentés ? La question n'est pas rhétorique. Elle est arithmétique.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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