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PolitiqueÉpisode 13/11

Le Havre : comment Édouard Philippe a couvert un détournement de 2 millions

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-22
Illustration: Le Havre : comment Édouard Philippe a couvert un détournement de 2 millions
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2 millions d'euros. La somme a disparu entre 2022 et 2024. Pas dans un paradis fiscal — dans les comptes de la communauté urbaine du Havre. Une association créée par une proche d'Édouard Philippe a tout empoché. Deux ans plus tard : liquidation judiciaire. Zéro transparence. Zéro contrôle.

L'ancien Premier ministre, maire du Havre et candidat à la présidentielle de 2027, est visé par une information judiciaire ouverte par le Parquet national financier. Les chefs d'accusation ? Détournement de fonds publics, favoritisme, prise illégale d'intérêt et concussion. La concussion — perception illicite d'argent par un fonctionnaire.

Une lanceuse d'alerte a tout déclenché. Elle s'appelle Judith — c'est un pseudonyme — et elle a parlé. Pour la première fois, son avocat raconte les détails de l'enquête. La suite est édifiante.

2 millions d'euros, zéro transparence, une liquidation

Les faits remontent à 2021. La communauté urbaine du Havre, présidée par Édouard Philippe, lance un projet ambitieux : une cité numérique. L'idée est séduisante — un tiers-lieu dédié à l'innovation, à la technologie, à l'économie digitale. Un lieu qui doit être géré par un organisme tiers.

Sauf que rien ne se passe comme prévu.

Au lieu de confier la gestion à une association indépendante via un appel d'offres public, la collectivité choisit une voie détournée. Un service directement rattaché à la communauté urbaine prend en charge la gestion du lieu. Les fonds publics sont versés directement à ce service — sans aucune mise en concurrence.

"Normalement, il aurait dû y avoir un appel d'offres pour voir si d'autres structures pouvaient prétendre à gérer cette cité numérique", explique maître Jérôme Carsanti, avocat de la lanceuse d'alerte. "En procédant de la sorte, par une sorte de détournement de la loi, on a permis à une proche d'Édouard Philippe d'obtenir toutes les subventions."

Cette proche, c'est Stéphanie de Basler. Adjointe chargée de l'innovation et du numérique à la mairie du Havre. Élue sur la liste d'Édouard Philippe. Et surtout, ancienne cheffe d'entreprise.

La chronologie est troublante. Stéphanie de Basler vend son entreprise — une société florissante sur le port du Havre — à un prix jugé très élevé, "au-dessus du marché". Elle devient candidate sur la liste d'Édouard Philippe, élue 14e. Dans la foulée, elle crée une association — à son nom, domiciliée à son adresse personnelle. Et cette association décroche le contrat de gestion de la cité numérique.

Sans concurrence.

Combien ? 2 millions d'euros de fonds publics. Versés sans transparence, sans contrôle, sans évaluation.

Et pourtant.

Au bout de deux ans, l'association est en liquidation judiciaire. Des salaires mirobolants, une activité quasi inexistante. Des dizaines d'employés payés pour un travail qui n'a jamais été fait. Aujourd'hui, personne ne sait où est passé l'argent.

"2 millions d'euros dont on ne sait pas ce qu'ils sont devenus", résume maître Carsanti. "C'est l'objet de la plainte."

Stéphanie de Basler : l'adjointe devenue patronne sans concurrence

C'est là que ça devient intéressant.

Stéphanie de Basler n'est pas une inconnue dans le microcosme havrais. Ancienne dirigeante d'entreprise, elle a vendu sa société dans des conditions qui interrogent. "Très cher, dit-on au-dessus du marché", glisse l'avocat.

Elle rejoint la liste d'Édouard Philippe pour les municipales. Elle est élue. Et très vite, on lui confie la délégation à l'innovation et au numérique. La cité numérique, justement. Celle qu'elle va gérer via son association personnelle.

Un conflit d'intérêts ? Une prise illégale d'intérêt ? La justice va trancher.

Mais les éléments sont troublants. L'association est créée juste après l'élection de Stéphanie de Basler. Elle est domiciliée à son domicile personnel. Elle est gérée sans aucun contrôle public. Les subventions arrivent sans appel d'offres.

"On a préféré, pour des raisons tout à fait stratégiques, faire gérer ce tiers-lieu par un service qui dépendait directement de la collectivité", explique l'avocat. "De sorte que les fonds allaient directement à ce service, sans appel à la concurrence."

Une méthode qui, selon la lanceuse d'alerte, constitue un détournement de la loi. Et un détournement de fonds publics.

Car l'association n'a jamais justifié ses dépenses. Les salaires étaient élevés. Les effectifs pléthoriques. L'activité, elle, était quasi inexistante. Résultat : la liquidation judiciaire après deux ans d'existence.

"Aujourd'hui, on ne sait pas ce que sont devenus ces 2 millions d'euros", répète maître Carsanti. "C'est tout le problème."

Judith, la lanceuse d'alerte : harcèlement et reconnaissance

Judith est haut fonctionnaire. Directrice générale adjointe à la communauté urbaine du Havre. Énarque. Elle a fait son travail : elle a signalé des irrégularités.

C'était en 2023. Elle constate que des fonds publics sont versés sans contrôle à l'association de Stéphanie de Basler. Elle alerte sa hiérarchie. Rien ne se passe. Elle insiste. Elle écrit. Elle documente.

La suite est édifiante.

Au lieu d'être écoutée, Judith est marginalisée. Discréditée. Harcelée. "On va vous discréditer professionnellement, vous marginaliser, vous discriminer, vous priver d'accès à certaines réunions, vous délocaliser, vous priver de délégation de signature", raconte son avocat. "Ce sont des microvexations qui font qu'au final, vous avez le sentiment d'avoir dit la vérité, d'avoir fait votre travail — et vous n'êtes que celui qu'on va reléguer et qui va souffrir."

Judith a subi un harcèlement qui a dégradé sa santé psychique et physique. Elle a dû demander la rupture de son contrat de travail pour accident du travail. Un accident directement lié à ses dénonciations.

Mais elle ne s'est pas tue.

En 2025, elle obtient un avis favorable du Défenseur des droits. Une reconnaissance officielle de son statut de lanceuse d'alerte. Une première dans ce type d'affaire.

"Le Défenseur des droits a reconnu que ma cliente avait dénoncé des faits justes, des faits vrais, et qu'en représailles, elle avait subi un harcèlement", précise maître Carsanti. "On a véritablement un dossier très important."

Édouard Philippe a contesté cet avis. Il a saisi le tribunal administratif pour faire annuler cette reconnaissance. "Je n'ai encore jamais vu qu'un avis du Défenseur des droits était attaqué", s'étonne l'avocat. "Mais monsieur Philippe sait très bien que c'est déjà une présomption."

Le PNF sous pression : un an pour un réquisitoire

Judith a déposé une plainte en 2023. Le Parquet national financier ouvre une enquête préliminaire. Des perquisitions ont lieu en 2024. Mais l'enquête traîne. Deux ans passent. La lanceuse d'alerte n'a aucune information sur l'avancement du dossier.

Alors en juin 2025, elle décide de reprendre la main. Elle dépose une plainte avec constitution de partie civile. Une procédure qui oblige le parquet à saisir un juge d'instruction.

Normalement, le procureur n'a pas le choix. Il doit rendre un réquisitoire introductif automatiquement. Pourtant, le Parquet national financier met près d'un an pour le faire.

"Il a mis presque un an", constate maître Carsanti. "Il y a eu probablement des résistances, je ne sais pas de quelle nature. Le changement du procureur national financier à la tête du PNF a peut-être eu des conséquences."

Ce n'est que très récemment — en juillet 2025 — que le réquisitoire est enfin rendu. Il reprend l'ensemble des préventions visées dans la plainte : détournement de fonds publics, favoritisme, prise illégale d'intérêt, concussion.

Un juge d'instruction va être désigné. Pour la première fois, Judith aura accès au dossier. Elle pourra orienter les investigations.

"À partir du moment où un juge d'instruction sera désigné, je saurai ce qu'il y a dans cette enquête", explique l'avocat. "Et je pourrai orienter les investigations en faisant des demandes d'acte."

La question se pose : pourquoi le PNF a-t-il tant traîné ? Pourquoi un réquisitoire automatique a-t-il mis un an à être rendu ? Le changement à la tête du parquet ? Les pressions politiques ? Le poids d'un ancien Premier ministre ?

Autant de questions qui restent ouvertes.

Christophe Béchu minimise, l'avocat contre-attaque

Face à ces accusations, le camp d'Édouard Philippe affiche une sérénité de façade. Christophe Béchu, secrétaire général du parti Horizons et directeur de campagne du candidat, a minimisé l'affaire. "Rien de nouveau, c'est une vieille affaire", a-t-il lancé. "La justice n'a rien trouvé."

Une déclaration que maître Carsanti qualifie de "mauvaise foi".

"La problématique de l'enquête préliminaire, c'est qu'elle est couverte par le secret de l'enquête", répond l'avocat. "Ni lui, ni Édouard Philippe, ni moi ne savons ce qu'il s'est passé. Il n'y a pas eu de classement sans suite. Absolument pas. L'enquête était toujours en cours."

Christophe Béchu affirme que la constitution de partie civile n'est qu'un "acte de procédure" pour relancer une enquête qui n'a rien donné. En réalité, la plainte avec constitution de partie civile change la nature de l'enquête. On passe d'une enquête préliminaire sous l'autorité du parquet — dépendant du pouvoir exécutif — à une information judiciaire confiée à un juge indépendant.

"Ce monsieur lit dans le marc de café", lance maître Carsanti. "Il parle alors qu'il ne sait rien du dossier."

Une chose est sûre : si la justice n'avait rien trouvé, l'enquête aurait été classée sans suite. Ce n'est pas le cas. Au contraire, le réquisitoire introductif confirme que les soupçons sont suffisamment sérieux pour justifier une instruction.

La corruption en France : 451 faits en 2025, trois fois plus qu'il y a 10 ans

Cette affaire s'inscrit dans un contexte plus large. La corruption en France explose. Un article récent recense 451 faits de corruption en 2025. Trois fois plus qu'il y a dix ans.

"La corruption se banalise", constate maître Carsanti, auteur d'un livre sur le sujet. "La justice est trop lente, les moyens manquent. Et c'est une volonté politique de déshabiller la justice économique et financière."

L'avocat pointe un paradoxe : alors que la lutte anticorruption était au cœur des programmes politiques entre 2002 et 2016, elle a aujourd'hui disparu des discours. "La corruption n'est plus au cœur du débat", regrette-t-il. "Et pourtant, on sent qu'il y a une aspiration citoyenne au principe d'égalité : que le responsable public soit traité comme le justiciable lambda."

Mais les affaires se multiplient. Et avec elles, le sentiment d'impunité. "Corruption et inégalité fabriquent un vote populiste", prévient l'avocat. "Et ça, c'est tragique pour la démocratie."

Édouard Philippe peut-il encore être candidat à la présidentielle de 2027 ? L'avocat n'en sait rien. "J'ai beaucoup de mal à comprendre comment fonctionne la société française au regard de la lutte anticorruption", admet-il. "Mais ce qui est tragique, c'est pour la démocratie."

Jusqu'où ira l'enquête ?

L'information judiciaire est ouverte. Un juge d'instruction va être désigné. Les auditions vont commencer. Édouard Philippe sera entendu. Son adjointe aussi. Les comptes de l'association seront examinés.

2 millions d'euros ont disparu. Une lanceuse d'alerte a été brisée. Un ancien Premier ministre est sous le coup de quatre chefs d'accusation.

Les questions restent nombreuses. Qui a signé les conventions ? Qui a validé les versements ? Où est passé l'argent ? Pourquoi le PNF a-t-il traîné ? Pourquoi Édouard Philippe conteste-t-il l'avis du Défenseur des droits ?

La justice va devoir répondre. Et le candidat à la présidentielle aussi.

Car en 2027, les électeurs auront peut-être une autre question à poser : peut-on confier la France à un homme que la justice soupçonne d'avoir détourné des fonds publics ?

Sources

  • Entretien avec maître Jérôme Carsanti, avocat de la lanceuse d'alerte Judith
  • Avis favorable du Défenseur des droits reconnaissant le statut de lanceuse d'alerte
  • Réquisitoire introductif du Parquet national financier
  • Article sur 451 faits de corruption recensés en 2025
  • Déclarations de Christophe Béchu, secrétaire général d'Horizons
  • Chronologie judiciaire : plainte 2023, perquisition 2024, constitution de partie civile juin 2025, réquisitoire juillet 2025

📰Source :youtube.com

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