Dopage amateur : des stéroïdes vendus en boutique à Paris

Des magasins comme les autres
Le 8 juin, le Parisien publie une enquête signée Elsa Marie. La journaliste raconte une expérience simple : pousser la porte de six boutiques de compléments alimentaires à Paris, accompagnée d'un collègue de 19 ans, sportif et crédible.
Première boutique. Le vendeur comprend tout de suite la demande. Il répond : « Il y a rien de plus fort que la créatine. Au-delà, c'est interdit. Je te conseille pas de tomber là-dedans, c'est des produits dangereux. » Deuxième boutique. Même réponse. Les vendeurs disent non. Mais ils disent aussi que d'autres jeunes posent la même question.
Troisième boutique, dans le 15e arrondissement. Le ton change. Le vendeur écoute. Le jeune collègue explique qu'il a repéré sur TikTok une molécule très à la mode : le MK67. Un produit de synthèse qui stimule la sécrétion d'hormones de croissance. Le vendeur répond : « Ah bah ça tombe bien, il me reste une boîte. Elle est dans une autre boutique dans le centre de Paris. »
30 minutes plus tard, la journaliste et son collègue sont dans cette autre boutique. Des clients achètent de la créatine, des protéines. Rien d'anormal. Le vendeur va dans la réserve. Il revient avec une petite boîte de gélules bleu ciel pailleté. Prix : 79,90 €. C'est du MK777, un produit interdit, très proche de ce qu'ils cherchaient. Le vendeur ne dit pas un mot sur l'illégalité du produit. Il se contente de recommander le respect de la posologie.
Un autre magasin, dans le 17e arrondissement. Le vendeur confirme : il a des stéroïdes, des aiguilles, tout le matériel du parfait dopé. Il pose une seule question : l'âge du jeune collègue. 19 ans. Réponse : « Non, non, là tu es trop jeune, il faut d'abord que tu attendes de finir ta croissance. Reviens dans 3-4 ans. » Il était prêt à fournir des stéroïdes à un jeune de 24 ans.
Sur six magasins testés, trois ont proposé des produits interdits.
TikTok, le supermarché du dopage
Ces produits ne s'achètent pas seulement en boutique. Internet est une vitrine. Le Parisien décrit des réseaux sociaux comme TikTok qui diffusent des photos « avant-après ». Des garçons gringalets transformés en bodybuilders en quelques mois. Des codes promo. Des comptes de revendeurs.
Un sociologue ayant collaboré à l'expertise de l'INSERM explique : « On se rend compte qu'il y a une demande très importante et une offre massive. » Il faut imaginer des lycéens qui, après les cours, vont à la salle de sport au lieu de rentrer chez eux. La musculation est devenue une obsession. Les réseaux sociaux lancent des défis esthétiques comme le « summer body ». Avant l'été, il faut avoir un corps parfait. Donc se muscler. Donc maigrir. Donc, parfois, se doper.
Le Parisien identifie des sites d'Europe de l'Est, d'Inde, de Russie. Un site connu des athlètes livre n'importe quelle molécule interdite dans 19 pays. Le colis arrive par la poste. Pas de contrôle. Pas de frontière.
Mathias, 18 ans : la testostérone dans la cuisse
Mathias n'a pas de nom. Il a demandé l'anonymat au Parisien. C'est un jeune intérimaire de 18 ans. Son père était une star du bodybuilding. Mathias a grandi dans ce milieu. Il s'est entraîné dès l'adolescence. Il participe à une première compétition. Il arrive quasiment dernier. Il comprend que tout le monde est dopé sauf lui.
Il demande à son père de lui montrer comment se piquer. Son père accepte.
Deux fois par semaine, Mathias plonge une aiguille dans une fiole de testostérone. Il sélectionne la dose. Il s'injecte dans la cuisse. Résultat : ses capacités physiques sont décuplées. Avant, il soulevait 130 kg à force d'entraînement. Maintenant, sans s'entraîner, il soulève 180 kg. En un an, il a pris 20 kg.
Mais il y a un prix. Mathias décrit une agressivité qu'il ne se connaissait pas. Il raconte avoir « pété un plomb » après avoir appris que son ex l'aurait trompé. Il a tabassé sa voiture, cassé les vitres, les rétroviseurs. « Cette violence m'a fait peur. Je ne me suis pas reconnu. » Il arrête un moment. Puis il reprend.
Sa libido explose. Il parle de dix rapports par jour, et ça ne suffit pas. Il sent que sa copine « en vient même à se forcer ».
Pour contrer les effets secondaires de la testostérone, Mathias s'injecte désormais de l'hormone de croissance tous les matins. Cette hormone provoque d'autres effets : ses mains grossissent, sa mâchoire s'élargit, son nez aussi. Il s'en fiche. Tout ce qui compte, c'est la performance.
Valentin, 17 ans : le petit génie et les dix médicaments
Valentin a 17 ans. Prénom d'emprunt, lui aussi. Le Parisien le décrit comme un « petit génie qui s'ennuie à l'école ». Il se dope par esthétisme. Il veut de belles épaules, un corps musclé, paraître viril. Il a l'impression que pour être un vrai homme, il faut être costaud.
Sa mère a trouvé ses produits dans un petit frigo dans sa chambre. Elle ne sait pas exactement ce que c'est. De l'hormone de croissance, sans doute. Elle jette tout à la poubelle.
Valentin raconte ça en se marrant au journaliste. Il dit : « Bah oui, elle les a jetés mais j'ai tout de suite racheté tout ce dont j'avais besoin sur internet. » L'air de dire : aucun problème, tout est accessible.
Le problème, c'est ce qui vient après. Valentin explique au Parisien qu'en utilisant ses stéroïdes, il se sent « comme Alexandre le Grand ». Ça lui donne envie de conquérir le monde. Mais pour éviter les effets secondaires, il prend une batterie de médicaments. Il en énumère plus de dix par jour. Des médicaments sur prescription, qu'il se procure en un clic sur TikTok.
L'INSERM alerte : entre 2 et 39 % de dopés
Le 24 avril, l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) a publié un long rapport sur le dopage amateur. Le constat est alarmant. Mais les données sont contradictoires. Les études donnent des chiffres qui varient de 2 % à 39 % de consommateurs selon les disciplines. C'est le grand écart.
Pourquoi ? Parce que le dopage amateur est clandestin. Il est difficile à mesurer. Selon un sociologue ayant collaboré à l'expertise de l'INSERM, cité par le Parisien, la demande est forte et l'offre est massive. Le phénomène est réel, même si les chiffres sont flous.
Les risques : AVC, diabète, infertilité, cancer
Les stéroïdes anabolisants peuvent provoquer des attaques cérébrales, des crises cardiaques. Sans aller jusqu'à la mort, ils causent du diabète, des dérèglements hormonaux, des cancers, de l'infertilité, des risques psychiatriques.
Même la créatine, produit légal vendu en libre-service dans les salles de sport, a ses dangers. Plusieurs addictologues interrogés par le Parisien mettent en garde contre le surdosage. Un excès peut aboutir à une insuffisance rénale grave. Un médecin raconte : des patients arrivaient avec des symptômes — difficultés à uriner, douleurs aux reins. Le laboratoire l'appelait en disant : « Votre patient est en danger, son taux de créatine est hallucinant. »
Et ce n'est que la partie légale.
Où sont les autorités ?
La détention de stéroïdes ou d'hormones de croissance sans raison médicale est passible d'un an de prison et de 3 750 € d'amende. C'est la loi. Mais dans les faits, rien ne se passe.
Trois magasins sur six à Paris vendent ces produits au comptoir. Personne ne les contrôle. Les vendeurs ne cachent rien. Ils sortent les boîtes de la réserve. Ils donnent des conseils de posologie. Ils fixent un prix.
Et les parents ? La mère de Valentin a jeté les produits à la poubelle. Le fils a tout racheté sur internet le soir même. Pas de dialogue. Pas de suivi. Pas d'intervention médicale.
Le Parisien pose la question : que vont devenir tous ces corps ? Des jeunes qui n'ont pas fini leur croissance, qui s'entraînent trois heures par jour à la salle, qui avalent des hormones comme des bonbons.
Un addictologue répond : ils sont « condamnés à s'entraîner ». Mais ils ne pourront pas continuer à ce rythme. Alors ils finiront malades. Obèses. Infertiles. Parfois morts.
La machine à fabriquer des hommes
Retenez ce chiffre : 79,90 €. C'est le prix d'une boîte de MK777 achetée dans une boutique du 15e arrondissement. 79,90 € pour un produit interdit, sans ordonnance, sans contrôle, sans conseil médical. Le vendeur n'a même pas demandé une pièce d'identité.
Le Parisien a mis en lumière un trafic qui prospère en plein jour. Dans des magasins où des familles viennent acheter des protéines. Où des jeunes de 17 ans se fournissent en aiguilles.
L'INSERM alerte. Les addictologues voient arriver des patients de plus en plus jeunes. Mais les autorités semblent absentes.
Où est la police ? Où est la douane ? Où sont les maires d'arrondissement ?
Le dopage amateur n'est plus une affaire de sportifs de haut niveau. C'est une épidémie silencieuse qui touche des lycéens, des intérimaires, des jeunes qui veulent juste ressembler à ce qu'ils voient sur TikTok. Et personne ne les arrête.
Sources
- Le Parisien (podcast Code Source, 8 juin 2026) – enquête d'Elsa Marie
- INSERM (rapport du 24 avril 2026) – expertise sur le dopage amateur
- Dr Laurent Carilla, psychiatre addictologue à l'hôpital Paul Brousse (Villejuif)
- Sociologue ayant collaboré à l'expertise de l'INSERM (cité anonymement)
- Un addictologue non nommé (cité dans l'article du Parisien)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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