Dissimulation d’un rapport sur la mortalité infantile : la ministre Rist mise en cause

Sept mois de rétention
Daté de janvier 2026. Intitulé sobrement « Organisation de la périnatalité dans les territoires : affirmer une logique de santé publique ». Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) devait éclairer un phénomène que la France préfère taire : la mortalité infantile.
Il est resté dans les tiroirs de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, pendant sept mois — sept mois sans publication, sans communication, sans débat parlementaire.
Ce n’est pas un oubli de calendrier. C’est un choix. Selon Le Canard enchaîné, qui a révélé l’affaire le 5 août 2026, la ministre a délibérément retenu le document. La question mérite d’être posée : pourquoi ?
Le Canard a forcé sa main. Le 4 août, après la révélation, le rapport a été publié en catimini. Pas de conférence de presse. Pas d’annonce solennelle. Un simple dépôt sur le site de l’Igas, comme on jette un os à la presse.
La suite ? Édifiant.
Un taux qui inquiète — et que l’on cache
Le constat est sans appel. Selon l’INSEE, le taux de mortalité infantile en France atteignait 4,1 pour 1 000 naissances en 2024. L’un des plus élevés d’Europe occidentale. Pire : dans les départements et régions d’outre-mer (DROM), ce taux est resté plus de deux fois supérieur à celui de l’Hexagone entre 2004 et 2022, selon le rapport de l’Igas lui-même.
Faut-il rappeler ce qu’un chiffre pareil signifie ? En 2024, 529 enfants de moins d’un an seraient morts « en trop » si la France avait simplement le taux moyen de l’Union européenne (3,3 pour 1 000), d’après une estimation relayée par le Huffington Post.
Cinq cent vingt-neuf cercueils minuscules. Cinq cent vingt-neuf familles. Cinq cent vingt-neuf vies qui auraient pu être sauvées — avec une politique périnatale digne de ce nom.
Mais au lieu d’agir, on dissimule.
Le rapport Igas pointe des causes connues : inégalités territoriales criantes, déserts médicaux en périnatalité, manque de coordination entre les services de maternité et de réanimation néonatale. Rien de nouveau, diront les professionnels de santé. Mais ces constats, pour être efficaces, doivent être publics, débattus, chiffrés. Pas enterrés sous une pile de documents administratifs.
La ministre face à ses responsabilités
Stéphanie Rist, 53 ans, médecin rhumatologue de formation, députée Renaissance du Loiret depuis 2017, nommée ministre de la Santé le 12 octobre 2025 dans le gouvernement Lecornu II. Elle qui avait brandi l’objectif de « réarmement démographique » — expression reprise par le Canard enchaîné, qui la retourne en « désarmement infantile ».
Ironique ? Cruel ? Les mots ont un poids.
La ministre a-t-elle eu peur du débat ? A-t-elle craint que ce rapport ne ternisse le bilan du gouvernement ? Qu’il alimente les critiques sur l’état des services publics ? Qu’il donne des arguments à ceux qui dénoncent une gestion technocratique de la santé ?
Possible. Mais ce n’est pas une excuse. Un rapport de l’Igas, c’est de l’argent public. Des contribuables ont payé des inspecteurs pour produire une analyse. Et on laisse tout ça pourrir dans un placard parce que ça dérange ?
Regardons les faits : le rapport a été retenu sept mois. Sept mois pendant lesquels des décisions sur la périnatalité ont été prises — sans les données. Des hôpitaux ont fermé des lits, des maternités ont réduit leurs effectifs, des sages-femmes ont tiré la sonnette d’alarme. Sans que le gouvernement ait l’honnêteté de dire : « Oui, la situation est grave, voici comment on va l’améliorer. »
Un rapport trop timide, mais nécessaire
Les professionnels de santé interrogés par Mediapart sont sévères. Ils considèrent que le rapport ne propose rien de révolutionnaire. Qu’il « vise à côté », comme le dit l’un d’eux. Qu’il manque de solutions concrètes.
Peut-être. Après tout, l’Igas est une instance administrative, pas un think tank. Mais le scandale n’est pas dans la faiblesse des propositions. Le scandale est dans la rétention. On cache un rapport jugé insuffisant ? Alors on le publie, on le critique, on l’améliore. On ne le planque pas.
Car le vrai problème n’est pas le rapport. C’est le système qui produit des rapports inutiles. C’est l’État qui finance des études, puis les enterre. C’est la culture administrative du secret — même quand des vies sont en jeu.
En France, on aime les commissions, les inspections, les rapports. On les commande, on les paie, on les lit — parfois. Et on les oublie. Pendant ce temps, les taux de mortalité infantile restent obstinément élevés. Les inégalités territoriales se creusent. Les maternités ferment, faute de moyens ou de personnel.
Et le contribuable paie deux fois : une fois pour le rapport, une fois pour l’absence de décision.
Comparaison internationale : la France décroche
Prenons un peu de recul. La Suède affiche un taux de mortalité infantile de 2,3 pour 1 000. La Finlande : 2,1. L’Estonie, pays de 1,3 million d’habitants, fait mieux que la France avec 3,1. Même la Slovénie — 1,9.
La France est 4,1. Soit presque le double des pays nordiques.
Ce n’est pas une fatalité. Ce n’est pas une question de moyens : le budget de la Santé française est l’un des plus élevés d’Europe en pourcentage du PIB. C’est une question de priorités, d’organisation, de pilotage.
L’Allemagne, avec un taux de 3,3, fait mieux. L’Italie : 2,8. L’Espagne : 2,7. Autant de pays qui ont su maintenir une périnatalité de proximité, des réseaux de soins coordonnés, un suivi de grossesse systématique.
En France, les maternités ferment à un rythme alarmant. Selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), on est passé de 814 maternités en 2000 à environ 460 en 2025. Soit une baisse de plus de 40 %. Loin de se traduire par une amélioration de la qualité, cette concentration a aggravé les inégalités d’accès aux soins.
Les femmes enceintes des zones rurales ou périurbaines doivent parcourir des distances croissantes pour accoucher. Parfois plus d’une heure de route. Et lorsque des complications surviennent, le pronostic vital peut basculer.
Ce n’est pas de l’alarmisme. Ce sont des données.
Et maintenant ?
Le rapport est public. La ministre est mise en cause. Les associations de professionnels de santé réclament des actes. Le Canard enchaîné a fait son travail. Mediapart aussi.
Mais que va-t-il se passer concrètement ? Stéphanie Rist a-t-elle l’intention de présenter des mesures pour réduire la mortalité infantile ? Le gouvernement compte-t-il renforcer la périnatalité dans les territoires ? Ou allons-nous assister à une énième concertation, un énième plan, une énième communication — sans effet sur le terrain ?
Une proposition de loi a déjà été adoptée le 15 mai 2025 par l’Assemblée nationale, déposée par le député Liot Paul-André Colombani. Elle vise à améliorer l’accès aux soins périnatals dans les Outre-mer. Mais elle reste en attente de décrets d’application.
À suivre.
Car derrière les chiffres, il y a des vies. Derrière les rapports, des décisions qui tardent. Derrière le silence, des familles qui pleurent.
Ce n’est pas une question de politique. C’est une question de dignité.
Sources :
- Rapport Igas « Organisation de la périnatalité dans les territoires : affirmer une logique de santé publique » (janvier 2026)
- Le Canard enchaîné, 5 août 2026
- Mediapart, 7 août 2026
- la1ere.franceinfo.fr (données INSEE et Igas sur les DROM)
- Huffington Post (estimation des 529 décès évitables)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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