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DGA : 38 milliards, des obus qui manquent et une start-up dans le viseur de la CIA

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-08-12
Illustration: DGA : 38 milliards, des obus qui manquent et une start-up dans le viseur de la CIA
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Les faits

Le 15 juillet 2026, la DGA attribuait le marché de production de munitions de petit calibre en France à un groupement dont FN Herstal est le mandataire. Une décision technique, en apparence. Mais elle dit tout du basculement stratégique en cours.

Pendant des décennies, la France a considéré que le marché suffirait à fournir ses munitions légères. « On a dit finalement le marché suffit », raconte Emmanuel Chiva, ancien délégué général pour l'armement, dans un entretien à Open Box TV (TV Libertés). Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. La reconstruction d'une filière souveraine se fait « en européen ». Le marché ne délivre plus les capacités nécessaires.

Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Depuis la guerre en Ukraine, la France a pris conscience de ses dépendances. La Covid avait déjà sonné l'alarme. Mais le conflit ukrainien a tout accéléré.

Les chiffres donnent le vertige. En 2025, la DGA a engagé 38 milliards d'euros. Contre 16 à 17 milliards les années précédentes. La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit 430 milliards d'euros — dont 10 milliards dédiés à l'innovation. Selon les données compilées par l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), le budget défense aura doublé en 2027 par rapport à 2017.

Mais l'argent ne fait pas tout.

« Quand vous investissez 38 milliards, faut pas dire les commandes n'arrivent pas », prévient Chiva. Le problème est ailleurs : produire plus vite, produire en masse. Et c'est là que le bât blesse.

Prenez un missile Aster. « C'est de l'horlogerie », explique l'ancien DGA. On a réussi à gagner quelques mois sur le cycle de production. Mais « vous allez jamais pouvoir le produire en masse ». Un missile Aster, c'est plus d'un an et demi de fabrication. Une vis du Rafale nécessite 35 jours de production — pour des raisons physiques, pas administratives.

Paradoxe : la France a multiplié par 60 la cadence de production des charges propulsives pour obus de 155 mm. Mais pour les systèmes complexes, l'industrie bute sur des limites technologiques et industrielles.

La base industrielle et technologique de défense (BITD) française compte environ 4 500 sociétés. Dix grands groupes — Dassault, Naval Group, MBDA, Thales, Airbus, KNDS Nexter — et des milliers de PME. Ces dernières réalisent souvent 20 % de leur chiffre d'affaires dans la défense, le reste dans le civil. Un tissu « extrêmement riche », selon Chiva, et « presque sans équivalent en Europe ».

Mais ce tissu a ses fragilités. Les commandes des grands intégrateurs n'arrivent pas toujours jusqu'aux sous-traitants de rang 3 ou 4. Et les attaques cyber contre les fournisseurs de la défense ont doublé depuis le début de la guerre en Ukraine. L'incendie de l'usine de missiles Taurus à Berlin ? Probablement un acte de sabotage.

Le contexte

Emmanuel Chiva n'est pas un témoin ordinaire. Polytechnicien, ingénieur de l'armement, il a dirigé l'Agence de l'innovation de défense avant de prendre la tête de la DGA en 2022. Il en est parti récemment, remplacé par Patrick Paou. Son parcours en fait l'un des rares Français à avoir eu une vision panoramique de l'industrie de défense.

Créée en 1961 par le général de Gaulle et Pierre Messmer, la DGA est une machine unique. Elle compte aujourd'hui moins de 9 000 agents — contre plus de 140 000 à sa création. Une restructuration massive a transformé un mastodonte industriel en un organisme de maîtrise d'ouvrage et d'expertise.

Son rôle ? Spécifier les besoins des armées, passer les commandes, contrôler la qualité. Et penser le temps long. « Il y a deux catégories de personnes qui imaginent le temps long : les scientifiques et les militaires », rappelle Chiva. La DGA regroupe les deux.

Prenez le porte-avions de nouvelle génération. Mis à la mer en 2036, il naviguera jusqu'en 2080. « C'est quoi la société française en 2080 ? » interroge l'ancien DGA. Personne n'en sait rien. Mais il faut anticiper.

D'où la création de la REPTIME, une cellule de prospective stratégique unique en France. Chiva en a eu l'idée lorsqu'il dirigeait l'Agence de l'innovation de défense. Le principe : recruter des auteurs, dessinateurs, scénaristes, designers de science-fiction pour imaginer des scénarios de rupture.

« Ce qui m'intéresse, c'est pas la voiture volante, c'est les embouteillages », résume-t-il. Le scénario n'est pas l'arme du futur — ce sont les conséquences systémiques.

Un exemple frappant : la « balkanisation du réel ». Imaginez une société où chacun perçoit la réalité à travers le prisme de ses abonnements à des prestataires de réalité virtuelle et augmentée. Si vous avez des abonnements différents, vous ne voyez pas la même réalité. Comment exfiltrer des ressortissants d'un pays en crise si la parole officielle n'est pas crue, parce que la vérité n'est plus unique ?

Ce scénario, développé avant que Mark Zuckerberg n'annonce le métaverse, a donné naissance à un programme de lutte contre la guerre cognitive et la désinformation. Classifié « secret défense ». Les auteurs étaient habilités. Le programme continue aujourd'hui sous différentes formes.

Le Pentagone a contacté la DGA pour travailler sur ces sujets. L'Office of Net Assessment — une entité mythique du ministère américain de la Défense — avait dans les années 1980 imaginé le « jour d'après » : le jour après le contact avec une civilisation extraterrestre. Pas pour croire aux extraterrestres, mais pour tester la résilience de l'État face à une surprise stratégique. L'administration Trump vient de démanteler cet office. La France, elle, a pérennisé son programme sous le nom de « Radar ».

Le traitement judiciaire

Pas de procès en cours. Pas de mise en examen. Le sujet n'est pas judiciaire — il est industriel et stratégique. Mais plusieurs décisions récentes méritent d'être signalées.

Le rachat de LMB Aerospace par un groupe américain a été autorisé, mais avec une « golden share » de l'État. Un mécanisme qui permet au gouvernement de bloquer certaines décisions stratégiques. La France a créé des fonds d'investissement — dont le fonds innovation défense — pour sécuriser les entreprises critiques.

Autre signal : la DGA a lancé un appel d'offres simplifié pour des drones, baptisé « Colibri ». Une page de spécifications, pas plus. Objectif : taper une cible non blindée à 5 km, rester 30 minutes sur zone, coût modéré, livraison en 18 mois. Résultat : 70 industriels ont répondu. Certains ne savaient même pas s'il fallait proposer un gros drone ou un petit drone. La DGA leur a répondu : « C'est votre problème ».

Ce changement de modèle est radical. Fini les surspécifications qui tuent l'innovation. Place à la commande directe, sans financer le développement en amont. L'industriel prend le risque, mais il a la certitude d'une commande ferme. Et il peut vendre à l'export sur la même base.

Exemple emblématique : Turgis & Gaillard, une société qui a développé sur fonds propres un drone militaire armé, l'Aarok. Premier vol en 2025. L'État n'a pas payé le développement. Il a juste mis des ingénieurs à disposition.

« C'est quelque chose d'assez sain », commente Chiva. Et cela attire les investisseurs, rassurés par la visibilité des revenus.

Reste un angle mort : les PME de rang 3 et 4. Celles qui fournissent les sous-traitants des grands groupes. Les 38 milliards d'euros engagés ne leur parviennent pas toujours. Le flux financier s'arrête aux intégrateurs. Un problème que la DGA commence à peine à traiter.

Ce que ça dit de la France

La France est un paradoxe vivant. Elle prélève 45,4 % du PIB en impôts et cotisations — record mondial avec le Danemark. Elle dépense 57 % du PIB en dépenses publiques. Et pourtant, elle trouve 430 milliards d'euros pour sa défense sur sept ans.

Où est l'argent ? Il est là, massivement. Le problème n'est pas le manque de moyens — c'est leur allocation.

La DGA, elle, fait figure d'exception dans l'État français. C'est l'un des rares services à penser le temps long. Un porte-avions conçu aujourd'hui naviguera en 2080. Une décision prise en 2026 engage la nation pour trois générations. Dans un monde politique qui vit à l'instant — cycles médiatiques de 24 heures, mandats de cinq ans, urgences permanentes — cette capacité de projection est précieuse.

Mais elle a un coût. Le millefeuille administratif français compte 1 200 agences publiques. La DGA n'en est qu'une. Les doublons État-Région-Département engloutissent des milliards. Le rapport de la Cour des comptes 2023 pointait 150 milliards d'euros de dépenses inefficaces par an.

La défense, elle, a été sanctuarisée. La dissuasion nucléaire irrigue tout le secteur. Les investissements n'ont jamais vraiment baissé. Mais le tissu industriel, lui, s'est effiloché. La DGA comptait 140 000 agents en 1961. Elle en a moins de 9 000 aujourd'hui. La production s'est externalisée. Les compétences se sont dispersées.

Résultat : quand il faut produire en masse, l'industrie française bute sur des goulots d'étranglement physiques. Une vis de Rafale met 35 jours à sortir. Un missile Aster, 18 mois. La France sait faire des systèmes complexes — sous-marins nucléaires, avions de combat, missiles hypersoniques. Mais produire en série, vite et pas cher, n'est plus son métier.

C'est là que le bât blesse. L'Ukraine a montré que la guerre moderne consomme des quantités industrielles de munitions. Les drones à fibre optique — impossibles à brouiller — sont fabriqués par kilomètres. Les obus de 155 mm se comptent par centaines de milliers. La France a multiplié par 60 sa production de charges propulsives. Mais c'est encore insuffisant.

Et maintenant ? La France doit choisir. Rester un pays de haute technologie, avec des systèmes complexes produits en petite série. Ou réapprendre la production de masse. Les deux sont difficiles à concilier.

L'ancien DGA le dit sans détour : il faut arrêter les surspécifications. Arrêter de payer deux fois — une fois pour le développement, une fois pour la production. Et accepter que l'industriel prenne des risques, en échange d'une commande ferme.

C'est un changement culturel. La DGA, historiquement, spécifiait tout dans le détail. Aujourd'hui, elle dit aux industriels : « Voilà l'effet militaire que je veux. Débrouillez-vous. »

Cela fonctionne pour les drones. Pour les sous-marins nucléaires, c'est plus compliqué.

La France a une carte maîtresse : sa dissuasion nucléaire. Elle lui donne une autonomie stratégique que peu de pays possèdent. Mais cette autonomie a un prix. Et elle ne protège pas contre les vulnérabilités industrielles.

Le témoignage de Chiva révèle aussi une face plus sombre : la guerre économique. Une start-up française spécialisée dans le dark web a été approchée par In-Q-Tel, le fonds d'investissement de la CIA. Une autre par des investisseurs israéliens de Libertad Venture. La France, via le groupement des industriels de l'armement terrestre (J4), a créé un programme d'accélération « Generit » pour former les start-up aux enjeux de défense. Mais la compétition est rude.

« Pourquoi ne pas utiliser ce que nos compétiteurs utilisent aussi ? » demande Chiva. La réponse est dans la question.

La France est une grande nation militaire, technologique, scientifique. Mais elle doit apprendre à protéger ses pépites. Et à penser le temps long dans un monde qui ne pense qu'à l'instant.

« Ce serait jouer avec le feu », prévient une autre source, issue de l'émission C dans l'air consacrée au réchauffement climatique. La phrase, prononcée à propos de la hausse des températures, pourrait s'appliquer à la défense : « Il est raisonnable de regarder ce que l'on pourrait faire pour s'adapter, mais il vaut mieux tout faire pour l'éviter. »

La France a doublé son budget défense. Elle a créé des fonds d'innovation. Elle collabore avec l'Ukraine via l'agence Brave One. Elle expérimente des systèmes sur le théâtre d'opération. Elle pense la guerre cognitive, la balkanisation du réel, la résilience face aux surprises stratégiques.

Reste à savoir si tout cela suffira. Le monde change vite. Les menaces aussi. Et l'administration Trump vient de démanteler l'Office of Net Assessment — celui-là même qui avait imaginé le « jour d'après ». La France, elle, a pérennisé son programme Radar. Pour combien de temps ?

Une certitude : la DGA est l'un des rares endroits de l'État où l'on pense encore en 2080. Dans un pays qui vit à crédit — 113 % du PIB de dette, 3 200 milliards d'euros — c'est presque une anomalie. Une anomalie précieuse.

Sources : entretien d'Emmanuel Chiva sur Open Box TV (TV Libertés), données SIPRI 2026, communiqué DGA du 15 juillet 2026, émission C dans l'air (France 5).

📰Source :youtube.com

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