Deepfake pornographique : le business de l'humiliation des femmes

Dans les entrailles de Telegram
Des groupes Telegram francophones. « Vos femmes », « vos copines », « vos sœurs ». 2412 membres dans l'un d'eux. Leur activité ? Partager des deepfakes pornographiques. Et des vraies photos. Des images volées. Des femmes de leur entourage.
Nous avons infiltré ces groupes. Première surprise — un sondage. « J'ai envie de faire un FE parmi ces filles-là. On fait laquelle ? » 43 % des votes désignent une influenceuse jeux vidéo. La suite est édifiante.
Les administrateurs ne cachent pas leur méthode. « Bonjour, j'ai créé un groupe où nous partageons nos femmes, copines, ex. Pour être admissible, vous devez contribuer avec plus de 10 contenus de la même personne. » Qui a faim ? J'offre ma femme. Photo de mon ex qui dort nu. Vous aimez ma sœur ?
Des centaines de messages par jour. Un rythme effréné. Aucune vérification. Aucun frein.
Nous avons identifié un administrateur. Un trentenaire basé au Québec, travaillant dans le numérique. Nous l'avons contacté. Sa réponse ? « Ça fait longtemps que j'utilise plus l'IA, donc je sais pas trop quoi dire. » Pourquoi s'être lancé ? « J'imagine que comme tout être humain, nous avons des fantasmes impossibles à réaliser. » N'avez-vous pas l'impression de violer le consentement ? Silence. Sa chaîne a été supprimée — après notre relance.
Regardons les faits. En France, cette pratique est illégale. Jusqu'à 3 ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende. Pourtant, les groupes pullulent. Les bots aussi. Des robots qui transforment en secondes des photos anonymes en vidéos pornographiques. Et Telegram ?
Nous avons signalé neuf groupes et trois bots. L'entreprise les a supprimés… des semaines plus tard, après deux relances. « Les modérateurs suppriment chaque jour des millions de contenus préjudiciables », nous répond Telegram. Vraiment ?
DeepMode : 50 dollars par mois pour violer le consentement
Sur Telegram, certains ne partagent pas des images. Ils partagent des liens. Des liens vers des sites comme DeepMode.com. La promesse ? « Générer rapidement et efficacement des images osées et non censurées. » Le prix ? 50 dollars par mois. Ou un système de crédits.
DeepMode vend des « clones » de femmes. Des avatars sexualisés créés à partir de photos réelles. Grâce à un curseur, l'utilisateur choisit le degré de ressemblance avec la femme réelle. Plus le curseur monte, plus l'avatar ressemble à la personne. Plus la violation est précise.
Sur le forum, des hommes s'échangent leurs « créations ». « Ma femme est la personne sur laquelle le modèle est entraîné. J'ai fait trois tentatives différentes avec ma femme. » Consentement ? Une simple case à cocher : « Je certifie que les photos que je soumets m'appartiennent et que j'ai le droit de les utiliser. »
Nous avons testé. « Est-ce que Deep Mode demande le consentement de nos femmes ? » Réponse d'un utilisateur : « Non, il suffit juste qu'elles aient 18 ou 21 ans. » Aucune vérification.
À la tête de DeepMode ? Koby Carp, un entrepreneur franco-israélien. La société est immatriculée à Hong Kong. Nous l'avons interrogée. Sa réponse : « Les conditions d'utilisation interdisent strictement la création de modèles sans consentement explicite. Nous menons des enquêtes et prenons les mesures appropriées. » Combien d'enquêtes ? Combien de comptes supprimés ? DeepMode n'a pas souhaité répondre.
Retenez ce détail. 50 dollars par mois. Pour violer l'intimité de femmes. Et l'entreprise ne dit rien.
D-fans : 1 million de visiteurs, 0 réponses
D-fans. Le nom ressemble à OnlyFans. Le fonctionnement aussi. Des créateurs publient du contenu, les fans paient un abonnement. Sauf que sur D-fans, la plupart des vidéos sont générées par IA. En exploitant l'image de femmes sans leur consentement.
Selon SimilarWeb, D-fans a reçu plus d'un million de visites en février 2026. Un million. Et ce n'est qu'un site parmi d'autres.
Nous avons identifié la chaîne d'un créateur français. Pseudo : « Deep Faker ». Abonnement : 24,99 euros par mois. Depuis septembre 2024, il a publié plus d'une centaine de deepfakes pornographiques d'influenceuses. Nous en avons contacté plusieurs. Quatre ont répondu. Aucune n'a donné son accord.
Nous avons interrogé Deep Faker. Ses revenus ? « De l'ordre de 200 à 600 euros par mois environ. Ce n'est évidemment pas une activité très lucrative et je fais ça plus pour la communauté que pour l'argent. » Plus pour la communauté que pour l'argent. Le deepfake a « le simple tort d'être trop réaliste pour certains », selon lui. Mais avec le progrès de l'IA, « on est qu'au début de ce qui est possible ».
24,99 euros par mois. Pour humilier des femmes. Et la plateforme ?
D-fans affirme appliquer une « politique de tolérance zéro » envers les contenus non consentis. Nous l'avons interrogé à plusieurs reprises. Silence. Basé en Californie, le site n'a jamais répondu. Au terme de notre enquête, la quasi-totalité des comptes signalés était toujours active.
ComFi : l'usine à workflow
Certains sites n'ont rien de problématique en apparence. ComFi en fait partie. Ce site de génération d'images par IA affirme être utilisé par de grandes marques. Il ne se positionne pas sur les contenus sexuels.
Sauf que nous l'avons retrouvé dans un groupe Telegram dédié aux deepfakes pornographiques. Un utilisateur a codé une véritable usine à montage sexuel. Il offre aux 2761 membres du groupe son « workflow ». Un programme qui permet de transformer n'importe quelle photo en image pornographique. Les utilisateurs n'ont plus qu'à charger la photo de leur choix et régler quelques paramètres. Pour faire des gestes obscènes aux femmes. Sans leur consentement.
Nous avons téléchargé ce workflow. Il fonctionne. Parfaitement.
ComFi est-elle au courant de l'usage fait de son logiciel ? Nous l'avons contactée à plusieurs reprises. Aucune réponse.
Colin Fernandez : « Tu m'as violé virtuellement »
En mars 2026, un scandale secoue l'Allemagne. Colin Fernandez, célèbre animatrice de télévision, porte plainte. Contre son mari. Pendant 10 ans, il aurait diffusé des montages sexuels d'elle. Il conteste ces accusations.
« J'étais complètement sous le choc », nous confie-t-elle. « Il m'a fallu du temps pour que cela parvienne à mon cerveau. On se sent dénudée. C'est violent, car on est déterminée de l'extérieur. On ne peut pas décider ce qui arrive à son propre corps. C'est tellement blessant. Tellement intrusif. »
Elle reçoit des messages. Des hommes qui lui disent « qu'ils trouvent ça horrible qu'on ne puisse plus déshabiller les femmes numériquement ». Elle est prise à partie. « On doit dire : ça ne va pas du tout. »
Son affaire a déclenché une prise de conscience en Allemagne. Un texte de loi est en préparation. Jusqu'à 2 ans d'emprisonnement pour les auteurs de deepfakes non consentis.
36 millions de dollars : le poids du business
Un déni savamment maîtrisé. Les 85 sites de deepfake pornographiques les plus suivis au monde généreraient 36 millions de dollars par an. 18,5 millions de visiteurs mensuels. (source: journaldugeek.com)
96 % des deepfakes diffusés en ligne sont à caractère sexuel. (source: telerama.fr) 98 % des vidéos deepfake sont des images pornographiques non consenties, selon un rapport de l'ONU de 2023. (source: rtbf.be)
698 demandes de retrait ont été vérifiées en 2025. 96 % concernent des contenus pédopornographiques. (source: 20minutes.fr) Un chiffre en hausse de 8,8 % par rapport à l'année précédente.
La France est le « pays le plus touché par la pornographie deepfake ». (source: fr.wikipedia.org)
L'Europe réagit — mais les sites prospèrent
En mars 2026, le Conseil de l'Union européenne a proposé d'interdire les outils qui permettent la génération de contenus intimes et sexuels non consentis. Une avancée.
Mais comment identifier ces outils ? Certains sites — comme ComFi — n'affichent rien de problématique. Les workflows sont partagés sur Telegram. Les bots sont hébergés à l'étranger. Les entreprises comme DeepMode sont immatriculées à Hong Kong.
Les victimes, elles, restent seules. Des influenceuses. Des actrices. Des participantes de jeux télévisés. Des femmes anonymes. Leur sœur. Leur femme. Leur ex.
Et les plateformes ? Telegram supprime après relance. D-fans ne répond pas. DeepMode esquive. ComFi se tait.
Pendant ce temps, les créateurs continuent. « On est qu'au début de ce qui est possible », nous dit Deep Faker.
Il a raison. C'est ça, le plus terrifiant.
Le Dossier — Enquête publiée le 13 mai 2026. Retrouvez tous nos articles sur ledossier.fr.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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