AP-HP : la chasse aux calots, 25 infirmières radiées pour leur apparence

Une chasse aux sorcières dans les couloirs
Tout commence en 2024. Un médecin remet un rapport au ministère de la Santé : il alerte sur des « atteintes à la laïcité » dans les soins. Les mots sont choisis, la menace brandie. L’AP-HP rédige alors une charte de laïcité. Et du jour au lendemain, le calot devient un signe religieux.
« On était dans le couloir, notre cadre nous a dit : “Faites attention les filles, il va falloir enlever vos calots.” » La scène se répète à la Pitié-Salpêtrière, à Tenon, à Bichat. Les directeurs passent en personne. Ils traquent le moindre bonnet. « Celui qui portait un calot, il devait le retirer immédiatement », raconte une soignante.
Pas de préavis. Pas de discussion. Juste l’ordre. Et derrière, la menace : convocation, sanction, radiation.
L’administration choisit ses cibles : les plus fragiles d’abord. Les intérimaires. « Une intérimaire arrivait le matin, on la renvoyait dans la journée. » Puis les élèves infirmières. « On leur disait que ça allait mettre fin à leur contrat. » Ensuite les CDD. Et enfin les titulaires. « Maintenant c’est également les titulaires », confirme une syndicaliste.
Le motif officiel ? La laïcité. Très vite, le mensonge éclate. « C’était que les femmes qui étaient visées. Des femmes maghrébines ou des femmes noires. Les blanches n’étaient pas visées. » Une infirmière non racisée du même service porte le même calot depuis vingt ans. Jamais inquiétée.
« On m’a dit : “C’est pas contre vous, c’est pour vous protéger des discriminations.” Mais au final, c’est eux qui me discriminent. » Cette phrase, plusieurs soignantes la répètent, comme un mantra amer.
Les cadres de santé exécutent. Certains refusent. « On sait que ça vient d’en haut », souffle une infirmière. « Les cadres sont là depuis des années, ils savaient que ça ne posait pas de problème. » D’où vient la pression ? Du ministère ? De la direction générale ? Les soignantes l’ignorent. Mais le résultat est là : une chasse systématique, organisée, méthodique.
Majdouine, l’infirmière qui a dit non
Elle s’appelle Majdouine. Infirmière à la Pitié-Salpêtrière depuis 2018. Bonnes évaluations, collègues qui la défendent. En octobre 2025, elle est radiée. Motif : « port d’une tenue vestimentaire inadaptée – un couvre-chef – et refus réitéré de l’ôter malgré les demandes ».
Au début, l’administration invoque la laïcité. « Lors du conseil de discipline, ils ont vu que l’argument laïcité n’avait pas lieu d’être. Ils n’avaient aucune preuve. » Alors ils changent de discours. « Ils ont dit que le calot n’était pas hygiénique. » — Un calot dans un hôpital, pas hygiénique. Oui, vous avez bien lu. L’absurdité est totale.
Majdouine conteste. Son avocate dépose un référé devant le tribunal administratif de Paris. Le 18 février 2026, le juge suspend la révocation. Il considère que le motif d’hygiène n’est pas fondé, et que la discrimination est plausible. La décision est claire : l’AP-HP doit réintégrer l’infirmière.
L’AP-HP refuse.
Au lieu de la réintégrer, la direction lui inflige huit mois de mise à pied. Une sanction réservée aux fautes les plus graves. « Huit mois pour un bonnet sur la tête », s’étrangle une collègue. Pendant ces huit mois, Majdouine n’a ni salaire ni indemnités. Sa fille de deux ans perd sa place à la crèche de l’hôpital. « J’ai dû complètement réorganiser ma vie. »
« J’ai été jugée pour mon apparence, pas pour mes compétences. » La phrase résonne. Majdouine n’a aucun regret. « S’il faut, je recommencerai. Il faut dénoncer ce racisme. »
Son avocate décortique le mécanisme : « L’administration avance des motifs d’hygiène. Le juge administratif a un regard très distancié sur ces motifs. Il n’ose pas contredire l’administration sur ses propres protocoles. » Résultat : l’AP-HP contourne la décision de justice en changeant la qualification. La discrimination reste impunie. Et pourtant.
25 cas, 9 départs, 30 hôpitaux : l’ampleur du phénomène
Les syndicats SUD Pitié et Ampleur ont fait les comptes. « En 2025, on a trouvé 25 collègues victimes de cette chasse au couvre-chef. Le chiffre est largement sous-estimé. » Neuf d’entre elles ont quitté l’hôpital. Démissions, départs en libéral, arrêts maladie prolongés.
« On a trouvé plus de 30 hôpitaux dans toute la France où il y a eu des cas. » Trente établissements. Publics. Partout, le même scénario : des soignantes racisées convoquées, humiliées, sanctionnées. « Si nous, avec notre petit recensement, on a trouvé ça, imaginez l’ampleur réelle. »
Les témoignages affluent. Une infirmière de Tenon raconte : « Je suis arrivée un matin, on m’a dit que quatre collègues avaient quitté le service après que la cadre leur a demandé d’enlever leur calot. Devant tout le monde, à 7h30. » Des collègues qui pleurent. Des attaques de panique. « Elles changent de direction quand elles voient un cadre supérieur. »
Une autre, contractuelle, a été convoquée deux fois. « On m’a dit que si je continuais à porter le calot, mon contrat ne serait pas reconduit. » Elle a appelé le syndicat. « C’est de l’acharnement. Vous n’avez rien à me reprocher sur mon travail. »
Le recensement syndical ne couvre que les cas déclarés. Combien de soignantes ont cédé, ont retiré leur calot par peur ? Combien sont parties sans témoigner ? « Beaucoup de collègues par peur des sanctions l’ont enlevé », confirme une infirmière. Le chiffre réel, personne ne le connaît. Mais la mécanique est en place.
Un calot ? Non, un prétexte : la discrimination raciale
Le calot n’a jamais été un signe religieux. « C’est un outil de protection, notamment au bloc opératoire. Ça permet de respecter les règles d’hygiène », explique une soignante. « Pendant le Covid, il était obligatoire. » Les calots en papier jetable sont neutres. Ceux en tissu peuvent être personnalisés, mais aucun symbole religieux n’est en cause.
Pourtant, l’administration en fait un marqueur. « Une femme blanche porte le calot pour la mode. Une femme noire ou maghrébine, elle est supposée musulmane. Donc elle doit l’enlever. » Le raisonnement est cynique. Il repose sur l’apparence, le nom, la couleur de peau.
« Une infirmière de mon service me disait : “On me parle parce que je m’appelle un nom arabe.” » C’est flagrant, disent les témoins. « Les excuses ne tiennent pas la route, et ils le savent très bien. »
La discrimination est assumée dans les faits. « Lors de mes entretiens, on m’a dit : “C’est pas contre vous, c’est pour vous éviter qu’un patient pense que vous êtes musulmane et refuse vos soins.” » La direction protège donc les patients de leur propre racisme ? En stigmatisant les soignantes ? « Ils disent qu’ils me protègent des discriminations, mais au final, c’est eux qui me discriminent. »
Le paroxysme : des collègues non racisées portent le même calot, sans jamais être inquiétées. « Moi, en tant que soignant blanc, je porte le calot en permanence. On ne m’a jamais rien dit. » La preuve est là, sous nos yeux. Voilà.
Laïcité détournée, hygiène instrumentalisée
Le principe de laïcité impose la neutralité des agents publics. Mais porter un calot médical, sans signe religieux, n’a rien à voir avec une manifestation de conviction. Le tribunal administratif l’a reconnu en suspendant la révocation de Majdouine. « Le port d’un calot dans un service infirmier ne caractérise pas la méconnaissance du principe de neutralité », a estimé le juge.
Alors l’AP-HP a changé son fusil d’épaule. L’hygiène est devenue l’argument principal. « Depuis quand un surplu d’hygiène serait problématique ? » interroge une infirmière. Les calots sont justement conçus pour éviter la chute de cheveux et de bactéries. Les blocs opératoires en exigent le port. Les services de soins intensifs aussi.
Mais la direction impose une lecture sélective. « Ces exigences devraient être applicables à l’ensemble des personnels. Or, on ne les demande qu’aux personnes racisées. » L’avocate de Majdouine insiste : « L’administration ne peut pas appliquer un protocole d’hygiène de manière discriminatoire. »
Le juge administratif, pourtant, hésite à contrôler les motifs d’hygiène. « Il a un regard très distancié lorsqu’il est confronté à une position de l’administration. » Résultat : l’AP-HP continue à sanctionner sur ce motif, même après avoir été déboutée sur la laïcité. Un jeu de dupes.
Un hôpital en crise : sous-effectifs, manque de matériel, et chasse aux calots
Pendant que l’AP-HP traque les calots, les services se vident. « Il manque au moins 2000 postes d’infirmières à l’AP-HP », dénonce une syndicaliste. À Tenon, un service paramédical compte 8 soignants sur 18. « On ne peut pas prendre en charge tous les patients comme on le souhaiterait. »
Le manque de matériel est criant. « Des fois, on ne peut même pas prendre la température à un patient parce qu’on n’a pas de thermomètre. » En oncologie, le mois dernier, il manquait des tubes à essai. « C’est quand même inquiétant. »
Dans ce contexte, réprimer des soignantes pour un calot est un non-sens. « On est déjà à bout, les collègues sont au bord du burnout. Et on se focalise sur des bonnets. » Les soignantes ne comprennent pas. « Elles nous le disent : à l’heure où il manque du personnel, on se débarrasse littéralement de soignantes pour des motifs de ce genre. »
Le message est clair : obéissez. « Obéissez quand on vous dit d’enlever votre couvre-chef, mais aussi obéissez quand on vous demande de travailler 18 heures par jour, en sous-effectif. » La chasse aux calots n’est pas un accident. C’est un outil de pression. « C’est une manière de détourner les vrais problèmes. Pendant qu’on parle de calots, on ne parle pas du manque de matériel, des conditions de travail dégradées. »
Jusqu’où ira cette répression ?
Le phénomène dépasse l’hôpital. « La semaine dernière, une collègue a été virée à la SNCF pour un calot. À la RATP aussi. » Une note de service à la RATP interdit les « langues étrangères, les bouteilles d’eau, les calots, ou tout carton plié pouvant servir de tapis de prière ». L’absurdité devient système.
« On est face à un État islamophobe, une société de plus en plus raciste. » Les soignantes le disent sans détour. « Ce qui se passe à l’hôpital est le reflet du climat actuel en France. » La laïcité, dévoyée, sert à exclure. Les musulmanes sont les premières visées. Mais demain, ce sera qui ?
Majdouine, malgré la mise à pied, ne plie pas. « Je suis très contente d’avoir levé le voile. Même si j’ai perdu mon travail, je n’ai aucun regret. » Ses collègues continuent le combat. Des vidéos TikTok de soutien circulent. Des rassemblements ont lieu. « On a des droits, il faut les revendiquer. La direction n’a pas le plein pouvoir. »
L’affaire est devenue un symbole. Un test pour la République. L’AP-HP, institution publique censée soigner tout le monde sans discrimination, traque ses propres soignantes pour leur apparence. Et la justice, après avoir donné raison à Majdouine, laisse l’administration contourner sa décision.
Combien de soignantes devront encore partir ? Combien de services devront fermer faute de personnel ? Pendant ce temps, les calots continuent de tomber. Et l’hôpital public, lui, se meurt.
Sources
- Témoignages de soignantes de l’AP-HP (Pitié-Salpêtrière, Tenon) – recueillis par Mediapart et les syndicats
- Recensement syndical SUD Pitié et Ampleur – 25 cas, 9 départs, 30 hôpitaux en 2025
- Décision du tribunal administratif de Paris – ordonnance du 18 février 2026 suspendant la révocation de Majdouine
- Rapport d’un médecin au ministère de la Santé (2024) sur les atteintes à la laïcité dans les soins
- Charte de laïcité de l’AP-HP (2024)
- Témoignage de Majdouine, infirmière radiée puis mise à pied 8 mois
- Témoignages de syndicalistes SUD Pitié et Ampleur
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.


