CRA : l’État français enferme des enfants, privatise la rétention et cache l’horreur à Mayotte

L’arnaque du mot “rétention”
Ce n’est pas une prison. Juridiquement, vrai. Mais sur le terrain, la différence est infime.
Les centres de rétention administrative — les CRA — enferment des étrangers sans papiers. Pas pour un crime ou un délit. Juste parce qu’ils attendent leur expulsion. Décision administrative, pas judiciaire. Pas de juge. Pas de procès. Un simple préfet.
“Les personnes ici sont privées de leur liberté. Vous l’aurez aussi en maison d’arrêt, mais chaque personne ici se voit signer un lit dans une chambre, mais la porte, elle reste toujours ouverte.”
Un policier parle dans un documentaire. Il décrit le quotidien d’un CRA. La porte est ouverte. Mais impossible de sortir du bâtiment. Libre de vos mouvements — à l’intérieur. Une liberté sous cloche.
Louise Tassin, sociologue et autrice de Comme on enferme (La Découverte), a passé des mois dans un CRA qu’elle appelle Molnet — nom inventé pour garantir l’anonymat. Son constat est impitoyable : l’euphémisation règne. On parle de retenus, pas de détenus. De salles de visite, pas de parloir. De garde, pas de surveillance.
Et pour le personnel privé, pire encore. “Accueil, séjour, prestation hôtelière, hébergement, chambre, buanderie, confort” — le lexique de l’hôtellerie masque la privation de liberté.
Alors, une question : si ce n’est pas une prison, pourquoi faut-il une autorisation pour y entrer ?
2007 : l’année où l’État a sous-traité l’enfermement
- La France ouvre la porte au privé dans ses CRA. Depuis, les policiers ne sont plus les premiers interlocuteurs des retenus. Ce sont des salariés de sociétés privées qui gèrent le quotidien : repas, ménage, accompagnement, “hébergement”.
Les fonctionnaires, eux, se concentrent sur le sécuritaire : escorter, surveiller, intervenir en cas de conflit.
Louise Tassin raconte une réalité glaçante : dans certains CRA, des zones où les policiers n’ont pas le droit d’entrer. Seuls les agents privés ont les clés.
Ces agents privés — qui sont-ils ? Des immigrés. Souvent d’anciens sans-papiers. Parfois des personnes qui auraient pu être de l’autre côté des barreaux. “Ils font même des blagues avec les retenus en leur expliquant qu’ils pourraient être à leur place”, observe la sociologue.
Contradiction monumentale. Pour expulser des étrangers, l’État a besoin d’étrangers. Une main-d’œuvre “corvéable”, selon la chercheuse.
Les policiers, eux, s’ennuient. L’enquête de Tassin le montre : “Ni gratifiante ni stimulante, cette activité se limite à une garde généralement synonyme d’attente.” Les agents passent leur temps sur leur téléphone. Pratique interdite, mais tolérée. Résultat : un fort sentiment de relégation. “Ils s’en foutent de nous. Ils nous respectent moins que les retenus”, confie un policier.
Personne ne choisit de travailler en CRA. C’est une première affectation. Pour les gradés, une sanction — ils ont des “casseroles”.
Alors les tensions montent. Et la violence éclate.
Des cris, du scotch et des enfants enfermés
- 7 à 8 (TF1) montre des images rares : des cris, des corps entravés, du scotch. Un Haïtien, sa demande d’asile rejetée, hurle. Les policiers l’immobilisent. “Ils mettent du scotch, ils scotchent tout le mec”, résume une voix off.
La procédure, expliquent-ils. En cas de “rébellion”.
Mars 2025. Le journal d’investigation normand Le Poulpe révèle un rapport accablant du Contrôleur général des lieux de privation de liberté sur un CRA près de Rouen. Diagnostic sans appel : sous-effectif, violences interpersonnelles récurrentes, pathologies mentales non prises en charge, addictions ignorées, hygiène défaillante, promiscuité forcée.
Les députés insoumis qui visitent le CRA de Sémard confirment. Un retenu témoigne : “On reste enfermé 24h/24. Les repas, c’est pas ça. L’hygiène, les douches, les toilettes — ça fait un an qu’ils nettoient jamais. Franchement, c’est la misère.”
Mais le pire est ailleurs : l’enfermement des enfants.
La Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France à plusieurs reprises. Pour violation de l’article 3 (traitements inhumains et dégradants) et de l’article 8 (vie privée et familiale). Les juges ont motivé leur décision par le jeune âge des enfants, la durée de la détention et les conditions d’enfermement.
La loi immigration de 2024 a finalement interdit l’enfermement des mineurs. Sauf à Mayotte. L’article 741-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers le stipule noir sur blanc : l’interdiction s’appliquera à Mayotte… en 2027.
Peut-être.
Mayotte : l’état d’exception permanent
Mayotte. Un territoire 1 450 fois plus petit que la métropole. 200 fois moins peuplé. Et pourtant : 22 325 retenus en 2024. Contre 16 228 dans l’Hexagone.
Majorité des personnes enfermées dans les CRA français ? Sur cette île de l’océan Indien.
Le sociologue Nicolas Rinsard, auteur d’Une situation post-coloniale : Mayotte ou le gouvernement des marges, parle d’un “véritable état d’exception permanent”. Mayotte est un laboratoire pour les lois sécuritaires : enfermement massif d’enfants, restrictions de circulation, dérogations sur l’accès au séjour et à l’asile, expulsions facilitées.
Le CRA de Mayotte expulse plus vite que tous les autres. En 2024, 25 380 personnes ont été reconduites à la frontière. Le centre tourne à 76 % de sa capacité.
Et pourtant, les enquêtes sont rares. Très rares. “C’est un appel à projet sans argent”, ironise un sociologue. Les chercheurs qui travaillent sur les CRA hexagonaux peinent à obtenir des accès. À Mayotte, c’est le vide.
Cette situation n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une histoire coloniale longue. L’internement administratif est né dans les colonies. Avant 1981 — date de l’institutionnalisation des CRA sous Mitterrand — les personnes étaient enfermées dans des camps ou des entrepôts cachés. Comme le hangar d’Arenc, à Marseille, une prison clandestine où l’on faisait disparaître les interpellés sans en informer leurs proches.
Les CRA ont institutionnalisé ces pratiques. Ils les ont normalisées.
Des visites parlementaires… à géométrie variable
Depuis 2000, les parlementaires peuvent visiter à tout moment les lieux de privation de liberté. Depuis 2015, ils peuvent être accompagnés de journalistes. En théorie, un droit d’accès sans entrave.
En pratique, ça dépend de qui visite.
Les députés insoumis arrivent à l’improviste. Le personnel panique. Les images montrent des policiers qui courent, qui tentent de cacher des retenus, qui improvisent. Tension.
Julien Odoul (RN), lui, visite avec le média d’extrême droite Frontières. Ambiance différente. Odoul — condamné en première instance pour recel de détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires du FN, mais présumé innocent en appel — s’étonne que les retenus aient accès à des loisirs et à des juristes.
“J’ai eu droit à deux personnes qui étaient très orientées à gauche, pour ne pas dire à l’extrême gauche, et qui étaient plus soucieuses des droits des retenus que des droits des Français à vivre en sécurité”, déclare-t-il.
Les retenus, eux, n’ont pas le luxe du conditionnel. Ils sont enfermés. Sans jugement. Sans procès. Parfois sans savoir pourquoi.
La banalisation de l’arbitraire
L’enfermement administratif est supposé exceptionnel. Dans un État de droit, priver quelqu’un de sa liberté sans décision judiciaire — c’est une rupture fondamentale.
La France l’a banalisé.
4 592 personnes en 2024. 22 325 à Mayotte. Des enfants. Des familles. Des hommes et des femmes qui n’ont commis aucun crime.
L’Union européenne se barricade. Les accords avec des pays tiers se multiplient — comme celui entre l’Italie et l’Albanie. La rétention s’externalise. Les centres se privatisent.
Et pendant ce temps, les politiques durcissent le ton.
Bruno Retailleau, figure de LR, propose de “mettre l’Espagne au ban des nations européennes” parce qu’elle régularise 500 000 sans-papiers. Julien Odoul s’indigne que les retenus aient des avocats.
Personne ne parle des conditions. Personne ne parle des enfants enfermés.
L’enquête de Louise Tassin montre un système où des salariés privés, souvent immigrés, gèrent le quotidien en utilisant le vocabulaire de l’hôtellerie pour se convaincre qu’ils ne participent pas à une machine d’expulsion. Où des policiers s’ennuient et deviennent violents. Où l’hygiène est déplorable. Où les droits sont bafoués.
Ce n’est pas une erreur de gestion. C’est un système.
Et ce système a des noms : Bruno Retailleau, Julien Odoul, les sociétés privées qui empochent les contrats, l’administration qui ferme les yeux.
Les portes des CRA restent ouvertes. Mais personne ne peut sortir.
Sauf les journalistes, quand on les autorise.
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Cet article fait partie du dossier “L’étonnante proximité dans les centres de rétention : enquête sur les conditions de vie” (épisode 2).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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