Cisjordanie : des colons armés terrorisent des familles palestiniennes

Le quad, le fusil, la peur
Ils descendent la colline en quads, font des allers-retours incessants. Un quad s’approche de la maison de Naïf, berger palestinien installé à Douma. À bord, un homme armé d’un fusil d’assaut. Il remarque le journaliste et fait demi-tour. « En fait, il passe là plusieurs fois par jour pour les intimider », explique Naïf. « Parfois ils viennent deux ou trois fois. Même la nuit. Trois fois, deux fois, c’est ça. Soit on tient le coup, soit on dégage. » — Voilà le quotidien.
Naïf, sa femme et leurs neuf enfants sont bergers depuis des générations. L’armée israélienne a déclaré leurs terres zone militaire. Officiellement pour des raisons de sécurité. Depuis, les visites sont devenues rares. Seuls quelques militants de la cause palestinienne viennent encore.
Comme Sharon. Keffieh autour du cou, elle est pourtant israélienne et juive. Cette chercheuse en sciences sociales leur est venue en aide après l’incendie de la voiture familiale — brûlée par des colons, selon Naïf. « C’était comme d’habitude. Ils étaient une trentaine », raconte-t-il. « Nos voisins nous ont appelés : “Les quads sont chez vous.” On est revenu avec le troupeau. Le feu a fait beaucoup de dégâts, mais les enfants étaient sains et saufs. Le matériel, on s’en remet. »
Pourquoi aide-t-elle cette famille ? « Je ne peux pas ne pas les aider. C’est évident », répond Sharon. « Ils n’ont rien fait de mal. En face, les colons ne pensent qu’à la terre d’Israël. Ils ne voient même pas les êtres humains qui y vivent. »
Naïf le sait : « Si les Israéliens savent qu’elle nous aide, elle peut aller en prison. Ceux qui soutiennent les Palestiniens sont considérés comme des terroristes. » Sharon confirme : « C’est eux les terroristes. Les Juifs ne sont pas meilleurs que les autres. Je préfère mourir que de faire subir ça. »
Une caméra, 24 heures sur 24
Pour protéger la famille, l’association de Sharon a installé une caméra. Elle filme 7 jours sur 7, jour et nuit. « Ça sert à quelque chose ? » demande le journaliste. « C’est tout ce qu’on peut faire, les filmer », répond Sharon. « On récolte un maximum d’images. Preuves pour la police. Ça les protège. Tous les moyens sont bons parce que le système est contre eux. Les colons agissent en toute impunité. » Et pourtant, la caméra tourne.
Voici ce qu’elle a capturé. Un quad, deux jeunes. Naïf raconte : « J’étais devant ma porte. Il m’a donné un coup sur la poitrine. Il a failli me toucher la tête. J’ai encaissé, mais j’étais vraiment pas bien. »
Son fils Salman, 14 ans, a lui aussi été agressé. Un colon tente de lui prendre son portable. Salman se défend, puis reçoit des coups de bâton. L’homme au pull blanc le met en joue.
L’armée israélienne est venue plusieurs fois. Pas pour recueillir leurs plaintes — pour contrôler la famille. « Calmez-vous. Qu’est-ce qui se passe ? » Les militaires repoussent Naïf en pointant un fusil vers lui. Puis son fils est interpellé. « Mon fils Salman revenait de l’école. “Tes mains derrière la tête.” Vous voyez comme il menace mon fils ? »
Naïf a porté plainte à plusieurs reprises. « La police me réclame des preuves. Je les apporte, ça ne sert à rien. Ils mettent ça dans un dossier qui finit aux oubliettes. »
En face, les colons
Qui sont-ils, en face de la ferme de Naïf ? Dans toute la Cisjordanie, ces colonies sont illégales selon le droit international. Derrière la colline, une petite ville, Amir — écoles barricadées, bus aux vitres pare-balles. Une vie sous bonne garde de l’armée israélienne. Plus de 200 colonies comme celle-ci ont été construites à travers la Cisjordanie.
Le journaliste rencontre Tamar. Elle milite pour que cette terre soit juive. « Bonjour. On enlève nos chaussures ? » demande-t-il. « Non. La terre d’Israël est sainte. Donc vos chaussures sont saintes aussi », répond Tamar. D’origine hongroise et autrichienne, elle vit ici depuis neuf ans avec son mari et ses huit enfants. « C’est ma 6e. Elle a 16 ans », dit-elle en montrant Abigaël. Comme elle, 70 familles vivent dans cette colonie.
Interrogée sur le droit international : « Ouvrez la Bible et lisez. C’est notre terre. Nous avons connu l’exil il y a 2000 ans. Chassés par les Grecs, puis par les Romains, puis dispersés dans le monde entier. Le peuple juif est vraiment unique. »
Et la vie à côté des Palestiniens ? « C’est très dangereux. On doit être vigilant en permanence. Dans ces villages, il y a des terroristes qui veulent nous tuer. Si on s’en va, que va devenir la terre d’Israël ? Qu’est-ce qu’il adviendra du peuple juif ? »
Malgré sa crainte, Tamar tient à montrer sa vie paisible. À quelques centaines de mètres de sa cuisine, un village palestinien. « J’aurais aimé n’avoir aucun ennemi. J’ai un village arabe en face, mais c’est notre vie. On essaie de faire face. On ne suit jamais les infos. La radio, on ne l’allume pas. » Pourtant, ses enfants ont un avis tranché : « On a conscience qu’on a des ennemis. Non, on ne peut pas vivre à côté d’eux. Il y a quelque chose de mauvais en eux. Et puis c’est notre terre, un point c’est tout. »
Un adolescent tué
Au moment de quitter Tamar, le journaliste apprend qu’un jeune Palestinien vient d’être tué par balle, à 7 km de là. Il se rend sur place. Les habitants sont rassemblés. Youssef Kabné, 16 ans, a été tué ce matin. Il doit être enterré le jour même. Le corps arrive dans un corbillard. Le père, les oncles, les petits frères accompagnent l’adolescent.
Aed, un militant qui filme régulièrement les attaques, était présent. « Ce matin, des colons ont attaqué la ferme d’un berger. Ils ont cassé les portes, volé le troupeau. Tout ça sous la protection de l’armée. Ensuite, ils ont conduit les bêtes vers leur nouvelle colonie. »
Les bergers ont tenté de négocier. « Ils ont été accueillis par des tirs — venant des colons et de l’armée. Même moi, on m’a pourchassé. “Bouge, bouge, bouge.” Il avait une arme. »
Contactée, l’armée israélienne dit avoir ouvert une enquête et ne fait pas de commentaires. Dans la presse israélienne, un militaire déclare que les colons seraient venus récupérer des moutons volés, qu’une émeute avec jets de pierre aurait éclaté. L’article précise que l’armée reconnaît avoir tiré, blessé plusieurs personnes et tué une autre. L’adolescent est mort d’une balle dans la poitrine — une balle de mitrailleuse, précisent les témoins.
« C’était très violent, très rapide. Vous entendez ? C’est une mitrailleuse. Juste un enfant qui rêvait de garder son troupeau, de grandir, de fonder une famille. C’était ça, sa vie. »
La procession funéraire démarre. Le père est berger. « Ne pleure pas, ton fils est béni. Tu devrais te féliciter. C’est Dieu qui le reprend », entend-on.
Selon l’ONU, rien que depuis janvier, 57 Palestiniens ont été tués et 1 299 blessés dans des confrontations avec des Israéliens en Cisjordanie.
Un ancien colon radical témoigne
Le soir suivant, le journaliste retourne voir Tamar et son mari Yehoyada, originaire du nord de la France. Il a ouvert un restaurant. Presque tous les clients sont armés. Le patron aussi. « C’est une arme qui tue. Grantion d’Israël », plaisante-t-il. « Tout le monde a des armes, beaucoup. Ma femme et moi, on a demandé un permis. On a tout connu : jets de pierre, cocktails Molotov, tirs à bal réelle sur la route. On doit se défendre. Les juifs doivent se défendre sur leur terre. »
Selon l’ONU, depuis janvier, 17 Israéliens ont été blessés en Cisjordanie face à des Palestiniens. Les clients interrogés disent ne pas avoir entendu parler de la mort de la veille. L’un d’eux affirme : « Je pense que toute personne normalement constituée se sent soulagée quand son ennemi souffre. Ceux qui meurent en face sont souvent des gens qui nous attaquent. Personne ne peut dire qu’on assassine des gens au hasard. C’est une légende. »
La paix est-elle possible ? « Comment ? Si on reste et qu’ils partent, il y aura la paix », répond-il.
Un homme a pourtant fait partie de ces groupes violents pendant des années. Dov, 32 ans, a grandi en Cisjordanie dans le conflit. Radical, violent. « Je ne veux pas rentrer dans les détails, mais on brûlait des mosquées, on déracinait des oliviers, on lançait des pierres sur les voitures. Les plus extrêmes incendiaient des maisons. Si j’en suis arrivé là, c’est parce qu’à l’époque je ne les considérais pas comme des êtres humains. »
Des photos le montrent à 17 ans, un fusil factice à l’apparence réelle, intimidant des Palestiniens en pleine récolte d’olives. Aujourd’hui, Dov vit toujours dans une colonie, mais regrette. « J’étais convaincu qu’il fallait se débarrasser de tous les non-juifs d’Israël, et que la seule manière, c’était la violence. Une mission religieuse. Je le regrette profondément. »
Il emmène le journaliste dans une nouvelle colonie. « C’est illégal de s’installer ici ? » « Bien sûr, selon le droit international. Mais pour les lois israéliennes, ça fait partie des avant-postes qui travaillent en étroite collaboration avec les autorités. La plupart de ces quads sont donnés aux colonies par le gouvernement. Ils sont censés patrouiller et protéger, mais la plupart du temps, ils les utilisent pour harceler les Palestiniens. » — oui, vous avez bien lu. Bezalel Smotrich, ministre israélien des Finances, assume avoir fourni des quads aux colonies.
Pendant l’interview, un quad s’approche. « Il y a un problème ? Tu as une autorisation ? » demande l’homme armé. « C’est une propriété privée. » Dov rétorque : « Tu peux me montrer le titre de propriété ? » L’autre répond : « C’est pas ma propriété, mais celle de quelqu’un. » Un militaire vient ensuite : « Faut qu’on bouge la voiture. » La colonie est surveillée par l’armée. Juste après le départ, le militaire ferme l’accès.
Dov ne supporte plus cette vie. Il envisage de quitter la Cisjordanie.
Une famille de cœur
Le soir, Naïf attend sa femme Maison. Sharon, qui habite Jérusalem à une heure de route, est allée la chercher. « Merci ma chérie. C’est toi qui m’as acheté ça ? » dit Naïf en recevant des chocolats. La mère de famille est terrorisée à l’idée de rentrer seule. « Ah non, impossible. Ce serait la panique. Rouler avec une voiture palestinienne, c’est trop dangereux. Les colons nous guettent sur les routes. Avec une plaque israélienne, ça passe beaucoup mieux. »
Sharon reste dormir chez eux très souvent. « Si les colons savent qu’il y a un juif dans la maison, ils ne la brûleront sans doute pas. Et si quelque chose nous arrive, on a des droits. On peut appeler la police ou l’armée. On peut témoigner que ce sont les colons qui ont attaqué, pas les Palestiniens. À tout point de vue, on a 5000 fois plus de droits qu’eux. »
Chaque jour, leur village s’enferme un peu plus. En prenant la route pour sortir, le journaliste tombe sur un groupe de jeunes colons équipés de marteaux piqueurs, de barrières. Ils bloquent une route d’accès au village. L’un d’eux — Dov — a fait partie de ce genre de groupe pendant des années.
Les enfants de Naïf profitent d’un dernier instant avec Sharon. Elle doit rentrer à Jérusalem. « Comment vous sentez-vous quand vous partez ? » demande-t-on. « C’est jamais facile. Je me sens coupable. Je ne peux pas les amener avec moi. C’est nul. »
Naïf, lui, tient bon : « Tant que je suis debout sur ma terre, les colons peuvent tout prendre. Tant que je suis là, je suis content. Je ne bougerai pas. Je suis palestinien. »
Les enfants grandissent au milieu de cette guerre qui ne dit pas son nom.
Sources :
- Envoyé Spécial (France 2) – reportage complet visionné
- Organisation des Nations Unies – données sur les victimes en Cisjordanie
- Presse israélienne – déclarations de l’armée sur l’incident ayant causé la mort de Youssef Kabné
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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