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PolitiqueÉpisode 2/2

CICE : 100 milliards d'impôts, zéro contrôle, emplois fantômes

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-05
Illustration: CICE : 100 milliards d'impôts, zéro contrôle, emplois fantômes
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100 milliards d'euros. Voilà ce que les entreprises françaises ont touché entre 2013 et 2018 grâce au CICE — le Crédit d'Impôt pour la Compétitivité et l'Emploi. Un pactole sans précédent. La promesse ? Créer des emplois. La réalité ? Zéro contrôle, zéro sanction, et un bilan économique dévastateur. Pour financer ce cadeau, François Hollande a inventé une taxe carbone. Pas pour sauver la planète — pour remplir les caisses des entreprises. Les contribuables ont payé. Les actionnaires ont encaissé. Et les emplois ? Disparus.

Chez Carrefour, 755 millions d'euros et 7 000 suppressions de postes

L'affaire commence ici. Philippe Hallard est magasinier chez Carrefour. Délégué syndical CGT, il a tenu les comptes. Depuis un an, il note chaque poste qui disparaît dans le groupe. Les chiffres donnent le tournis.

« Ils ont supprimé 2 300 emplois via le plan de départ volontaire concernant les sièges. 1 500 emplois de la proximité des magasins, ça c'était pour l'année dernière. Et en 2019, ils s'apprêtent à supprimer 3 000 emplois via la rupture conventionnelle collective. Ça fait presque 7 000 salariés. C'est honteux ce qui se passe en France. »

7 000 emplois supprimés. Pendant ce temps, Carrefour encaisse 755 millions d'euros de CICE depuis 2013. Le premier employeur privé de France a reçu une fortune publique. Et qu'en a-t-il fait ?

Réponse : personne ne le sait.

Philippe Hallard nous emmène dans un hypermarché près d'Avignon. Ici, on est passé de 177 à 145 employés en moins d'un an. Une vingtaine de salariés supplémentaires vont signer une rupture conventionnelle collective.

La visite commence. Le rayon high-tech a quasi disparu. « Il y avait toute une partie entière consacrée au wifi, à la télé, tout cet univers là qui a été supprimé avec quatre postes supprimés. Et maintenant ça se résume à un pot de chagrin. »

Direction les caisses. Avant, il y en avait 24. Maintenant, 12. Et au fond, 12 caisses automatiques flambant neuves. « Les caisses automatiques ont remplacé les employés. Désormais, le caissier, c'est vous. »

Le coût de la modernisation ? 1,2 million d'euros, selon les informations syndicales.

Question simple : les caisses automatiques ont-elles été financées par le CICE ? Car avec ce crédit d'impôt, les entreprises ont le droit de financer à peu près tout ce qu'elles veulent — investissement, recherche, innovation. Deux interdictions seulement : pas de dividendes, pas de rémunération des dirigeants.

Philippe Hallard est catégorique : « Je pense que de toute façon, même s'il n'y avait pas eu le CICE, ils auraient mis les caisses automatiques. Sauf que le CICE a porté du cash à l'entreprise pour pouvoir le réaliser. »

Et la preuve ? « Mais non, parce que tout est opaque chez Carrefour. On a fait appel à des experts et ils ne savent pas. »

Pourtant, la loi est claire : le comité d'entreprise doit être informé chaque année sur l'utilisation du crédit d'impôt. Les syndicats ont alors profité d'une réunion pour poser la question. L'un d'eux a enregistré.

« À quoi a servi le CICE dans les magasins Carrefour ? A-t-il servi à la rénovation des magasins et à l'installation des caisses automatiques ? Si oui, à quelle hauteur ? »

La réponse de la direction : « Les 755 millions ne sont pas ventilés. On ne va pas rentrer dans le détail aujourd'hui. »

Nous aussi, nous avons interrogé Carrefour. Leur réponse tient en un courriel : des généralités sur la compétitivité, l'investissement, la préservation de l'emploi. Aucune information précise sur l'affectation du crédit d'impôt.

Oui, vous avez bien lu : 755 millions d'euros d'argent public, et aucune traçabilité.

Le fisc incapable, le secret fiscal intouchable

Qui peut vérifier l'utilisation du CICE ? Les syndicats n'y arrivent pas. Les journalistes non plus. Alors les élus ?

Marie-France Beaufils, ancienne sénatrice communiste, a mené un rapport sur le CICE. Sa mission a tourné au cauchemar administratif. La Direction générale des impôts lui a opposé le secret fiscal.

« Dans votre rapport, il n'y a pas d'exemple d'entreprise précis. Pourquoi ? » lui demandons-nous.

Sa réponse est édifiante : « On a pu donner les tendances, mais on ne peut pas dire par exemple telle et telle société a mal utilisé cette ressource. Je ne peux pas connaître la situation particulière d'une entreprise. C'est couvert par le secret fiscal. »

Une élue de la République ne peut pas savoir comment est dépensé l'argent public. Incroyable, non ?

Mais la sénatrice a découvert pire. Elle a mis la main sur une note de juillet 2013 de la Direction générale des Finances publiques. Cette note est une bombe. La voici : « La remise en cause du crédit d'impôt ne pourra être envisagée au seul motif qu'il a servi à accroître le montant des bénéfices distribués ou la rémunération des dirigeants. »

Traduction : même si le CICE finance des dividendes ou des augmentations de salaire des patrons, les inspecteurs des impôts ne peuvent pas redresser l'entreprise. Le fisc a reçu l'ordre de fermer les yeux.

« C'est inouï, ce n'est pas acceptable, ce n'est pas admissible », dénonce Marie-France Beaufils. « Tout cela parce qu'on considérait que ça pouvait être un frein à l'utilisation du CICE. Or, c'est un crédit d'impôt. C'est comme si c'était des fonds publics. »

La mesure phare de François Hollande était donc un chèque en blanc. Pas de contrôle. Pas de sanction. Les entreprises pouvaient faire ce qu'elles voulaient de l'argent des contribuables.

130 000 emplois créés, 700 000 promis : le grand écart de Hollande

Le CICE a-t-il au moins créé des emplois ? C'est la question centrale. France Stratégie, l'organisme public chargé d'évaluer les réformes, a commandé deux études.

La première, portant sur la période 2013-2015, conclut à environ 100 000 emplois créés ou sauvegardés. Un chiffre modeste pour 60 milliards d'euros déjà dépensés.

La deuxième étude, confiée à l'OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), examine l'impact global sur l'économie française. Les résultats sont encore plus accablants.

L'économiste Éric Heyer explique le mécanisme : le CICE a bien créé environ 260 000 emplois directs. Mais son financement — une hausse de TVA et une baisse des dépenses publiques — a détruit 230 000 emplois. Solde net : 130 000 emplois en six ans.

130 000 emplois pour 100 milliards d'euros. Soit près de 770 000 euros par emploi créé. Un coût astronomique.

Pire : l'argent du CICE n'est pas allé aux ouvriers. Les économistes ont découvert que le crédit d'impôt a surtout servi à augmenter les salaires des cadres. La courbe des salaires des ouvriers reste plate. Celle des cadres grimpe.

« Les entreprises ont partagé le bénéfice du CICE avec leurs salariés les plus qualifiés », explique un des chercheurs. « Ceux qui ont le plus de pouvoir de négociation. »

Quand nous confrontons François Hollande à ces chiffres, l'ancien président change de version. Il affirme d'abord 300 000 emplois créés. Puis nous diffusons une vidéo où il déclare à des gilets jaunes : « On a créé 700 000 emplois dans les trois dernières années de mon quinquennat. »

700 000 ? 300 000 ? 130 000 ? Quel est le bon chiffre ?

Hollande se défend : « Le chiffre de 700 000, il est incontestable. » Quand nous citons l'étude de l'OFCE, il répond : « Je conteste le chiffre de 130 000. Ce n'est pas le chiffre réel. La vérité, c'est le nombre d'emplois qui ont été créés. Il y en a eu 700 000 de plus. »

Question rhétorique : comment 700 000 emplois peuvent-ils être à la fois « le bon chiffre » et « inquantifiable » ? Car quelques minutes plus tard, Hollande admet : « Comment vous pouvez mesurer l'effet d'une mesure par rapport à la vie d'une entreprise ? C'est inquantifiable. »

Inquantifiable. C'est son mot. 100 milliards d'euros. Et c'est inquantifiable.

La confiance, ou l'art de distribuer l'argent public sans filet

« C'était le principe, ça s'appelle la confiance », nous répond François Hollande quand nous évoquons l'absence de sanction.

La confiance. 100 milliards d'euros basés sur la confiance.

Nous insistons. « Vous avez inscrit dans la réforme que l'argent du CICE ne devait pas servir à augmenter les dividendes. Or, la note de la DGFiP dit le contraire. »

Hollande ne bronche pas. « Il ne peut pas y avoir de reprise du CICE au prétexte qu'il aurait servi à augmenter les bénéfices. D'accord ? »

« Vous êtes en train de me dire que l'argent a été distribué sans aucun contrôle et sans aucune sanction ? »

« Il y a des contrôles, pas de sanction. C'était prévu. »

Pas de sanction. C'était prévu.

Nous lui demandons s'il regrette cette confiance. Sa réponse : « Quand on fait confiance, on peut être abusé. C'est arrivé. »

Il reconnaît que certaines entreprises ont fait un usage qu'il n'avait pas souhaité. Mais pour lui, « l'essentiel, la très grande majorité des entreprises, notamment les petites et les moyennes, a bien utilisé le CICE. »

Les faits disent le contraire. Les PME, justement, ont peu bénéficié du dispositif. Les grands groupes — Carrefour, SNCF, La Poste, Veolia — ont englouti l'essentiel des 100 milliards.

Le dossier est loin d'être clos. Car le pire reste à venir.

Taxe carbone : le mensonge écologique qui a financé le CICE

Comment financer 20 milliards d'euros par an ? François Hollande a trouvé une solution : la taxe carbone. Une taxe présentée comme écologique, mais qui n'avait qu'un but : remplir les caisses de l'État pour les reverser aux entreprises.

Delphine Batho, ministre de l'Écologie de l'époque, raconte. C'est un dimanche, elle est en voiture. Matignon l'appelle. On lui demande son avis sur la création d'une taxe carbone pour financer le CICE.

« En fait, on ne m'appelle pas pour l'arbitrage général sur la création du CICE. On m'appelle parce que pour le financer, on va devoir créer une fiscalité écologique. »

Sa colère est encore palpable. « Pour vous, la taxe carbone était perçue comme l'instrument pour financer le CICE ? »

« Elle n'est qu'un prétexte. On aurait pu appeler ça la taxe sur les fenêtres. L'écologie n'était qu'instrumentalisée. »

Batho rédige immédiatement une note au Premier ministre et au président. « Vous ne pouvez pas faire ça. C'est impossible de créer une fiscalité écologique pour autre chose que l'écologie. Tôt ou tard, les Français le verront et se révolteront. »

Elle avait raison. Les gilets jaunes, c'est aussi ça.

Mais ses mises en garde ne sont pas écoutées. La taxe carbone voit le jour en 2014. De 7 euros la tonne de CO2, elle doit monter à 100 euros en 2030. En 2016, elle rapporte 3,8 milliards d'euros. Dont 3 milliards financent le CICE.

3 milliards d'euros prélevés sur les automobilistes, les ménages, pour financer la compétitivité des entreprises. Un transfert fiscal massif.

Nous confrontons Hollande. « Une taxe écologique pour doper la compétitivité des entreprises, est-ce que c'était votre idée ? »

Sa réponse nous laisse sidérés. « C'était une bonne idée. Une idée très forte portée depuis longtemps par des écologistes : augmenter les impôts qui détruisent la nature et diminuer ceux qui détruisent le travail. »

Nous insistons : les automobilistes paient leur essence plus cher pour financer les entreprises. Comment le justifier ?

« La taxe carbone doit financer l'emploi. Faire que la nature soit respectée et que le travail soit encouragé. »

Nous lui rappelons le mot de Delphine Batho : « L'écologie était instrumentalisée. »

Hollande contre-attaque : « Pour la première fois, une fiscalité écologique était créée en France. Le fait qu'on l'ait affectée à la création d'emploi, c'était logique. On aurait pu l'affecter à l'environnement, mais les dépenses publiques pour l'environnement ont aussi progressé. »

C'est faux. Bercy a diminué de moitié les aides aux économies d'énergie. La taxe carbone n'a pas financé la transition écologique. Elle a financé les dividendes et les caisses automatiques.

Delphine Batho résume : « La taxe carbone dans ces conditions, c'est la seule mesure écologique soutenue par Bercy. Bercy diminue les aides aux économies d'énergie, s'oppose à tout progrès de politique écologique, sauf le prélèvement d'un impôt supplémentaire. Parce qu'il est détourné de son objet. C'est faire financer par les ménages une aide aux entreprises. C'est un transfert de fiscalité. »

Un transfert de fiscalité. Voilà le vrai nom du CICE. Les contribuables ont payé. Les actionnaires ont encaissé. Les emplois ont disparu. Et l'écologie a servi d'alibi.

100 milliards d'euros. Zéro contrôle. Zéro sanction. Et un ancien président qui assume.

Le dossier est loin d'être clos.

Sources

  • Rapport de France Stratégie sur l'évaluation du CICE (2016)
  • Étude de l'OFCE sur l'impact macroéconomique du CICE (2018)
  • Note de la Direction générale des Finances publiques (DGFiP) de juillet 2013
  • Enregistrement d'une réunion du comité d'entreprise Carrefour
  • Vidéo de François Hollande rencontrant des gilets jaunes en Ardèche (2018)
  • Témoignage de Delphine Batho, ex-ministre de l'Écologie (2019)
  • Site officiel des impôts : déclarations rectificatives CICE (mai 2026)
  • Wikipedia : Crédit d'Impôt pour la Compétitivité et l'Emploi

📰Source :youtube.com

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