Chloé Thibault : comment la pop culture fabrique la peur des femmes, de Pandore à l'attaque du 31 octobre

80 % des femmes ont été victimes de harcèlement sexuel dans les lieux publics. 89,3 % ont subi une pression pour un rapport sexuel. 85 % des victimes de violences conjugales sont des femmes. Un viol ou une tentative de viol a lieu toutes les 2 minutes 30. Dans le monde, un homme tue une femme parce qu'elle est une femme toutes les 10 minutes. Ces chiffres — issus du Haut Conseil pour l'Égalité et d'ONU Femmes — sont connus. Ce qui l'est moins, c'est le mécanisme culturel qui les précède et les légitime. La journaliste Chloé Thibault, spécialiste de la pop culture, s'y attaque. Son essai Pourquoi les hommes ont peur des femmes ? La fabrique culturelle de la misogynie vient de paraître aux Éditions Les Insolentes. Son constat ? Implacable. Avant la haine des femmes vient leur peur. Et cette peur s'apprend — à l'école, au cinéma, dans les contes de fées.
Les faits : une peur asymétrique
L'affaire commence ici. Une question avait enflammé les réseaux sociaux en 2023-2024 : « Si vous êtes une femme seule en pleine forêt, préférez-vous croiser un ours ou un homme ? » La majorité des femmes répondaient : l'ours. Le débat, viral, a révélé une réalité que les chiffres confirment. D'après l'entretien accordé par Chloé Thibault à Blast, la peur des femmes face aux hommes est une peur de mort. Celle des hommes face aux femmes ? Une peur de ridicule.
Margaret Atwood, autrice de La Servante écarlate, résumait : « Les femmes ont peur d'être tuées par les hommes. Les hommes ont peur que les femmes se moquent d'eux. » Thibault confirme : « J'ai tout à fait conscience que ça peut être intimidant pour un homme de se retrouver face à une femme indépendante financièrement, qui mène sa carrière, qui est passionnée. Mais que ça fasse peur, j'ai un peu plus de mal. »
Pourtant, 52 % des hommes pensent que la société s'acharne sur eux. 47 % que les hommes ne sont plus respectés — chiffres du Haut Conseil pour l'Égalité cités dans l'entretien. Asymétrie frappante : d'un côté, des violences réelles, documentées, massives. De l'autre, un sentiment de menace — diffus, culturel, mais bien réel dans les têtes.
Le contexte : une fabrique culturelle de la peur
Chloé Thibault ne s'arrête pas aux chiffres. Elle remonte à la source : la culture populaire. Son livre décrypte les archétypes féminins qui imprègnent nos imaginaires depuis l'enfance. Le constat est glaçant.
Pandore, Ève, Méduse : les mythes fondateurs. Dès l'Antiquité, la première femme est présentée comme une menace. Pandore ouvre la boîte qui libère tous les maux de l'humanité. Ève cueille le fruit défendu. Méduse pétrifie ceux qui la regardent. « Dans ces mythes, explique Thibault, la victime est rendue monstrueuse. On inverse la culpabilité : ce n'est pas l'homme qui agresse, c'est la femme qui est dangereuse. »
Les princesses Disney : une école de la peur. Le premier Disney, Blanche-Neige (1937), est un cas d'école. L'héroïne a 13 ou 14 ans. Le prince est majeur. Le baiser final — qui n'existe pas dans le conte original — est donné sans consentement. Et surtout, il y a cette scène où les sept nains, en voyant Blanche-Neige endormie, ont peur. Grincheux s'écrie : « C'est une femme, et comme toutes les femmes, c'est du poison. Elles sont pleines d'artifice. » Ce dialogue, Thibault le souligne, « on l'oublie évidemment, mais quand on le revoit aujourd'hui, on se dit : mais c'est vraiment le comble de la misogynie. »
L'adolescente : entre hypersexualisation et diabolisation. Dans Carrie (1976), adaptation du roman de Stephen King, l'adolescente est une menace. Ses premières règles, son éveil sexuel, tout devient source de peur et de violence. « L'adolescence pour les filles, c'est le moment où nous devenons toutes sexualisées par le regard extérieur », rappelle Thibault. Et dans la pop culture, cette sexualisation se transforme en danger.
Les possédées : de l'hystérie à la sorcellerie. Les films de possession — comme L'Exorcisme d'Émilie Rose — mettent majoritairement en scène des femmes. Thibault fait le lien avec les traités de démonologie du XVe siècle et les études de Freud sur l'hystérie. « L'hystérie n'existe pas, rappelle-t-elle. C'est une invention médicale qui a servi à disqualifier et maltraiter des femmes. » Aujourd'hui, les possédées du cinéma perpétuent ce stéréotype : la femme qui dérange est traitée comme une sorcière.
Les « mean girls » et la femme fatale. L'archétype de la fille méchante — popularisé par Mean Girls (2004) — divise les femmes et empêche la sororité. À l'inverse, le « bad boy » est romantisé. « C'est un phénomène contraire mais complémentaire, analyse Thibault. On nous apprend à désirer les mauvais garçons, et à craindre les femmes — même celles qui ne nous font rien de mal. »
Gone Girl : le cauchemar des masculinistes. Le film de David Fincher (2014) est un cas particulier. L'héroïne, Amy, simule sa propre mort et accuse son mari de meurtre. « C'est du pain béni pour les masculinistes, explique Thibault. C'est la mise en image de leur discours : se marier avec une femme, c'est un danger. » Pourtant, les fausses accusations de viol représentent entre 2 et 8 % des cas, selon les chiffres cités dans l'entretien. Mais le cinéma amplifie ce stéréotype.
Les femmes vieilles : invisibles ou monstrueuses. Une étude britannique récente, citée par Thibault, montre qu'au box-office, on a plus de chances de voir un animal qui parle ou un acteur nommé Chris qu'une femme de plus de 60 ans. « Les vieilles qu'on voit à l'écran, ce sont Demi Moore, Nicole Kidman — des femmes qui ne sont pas vieilles comme les autres », ironise-t-elle.
Le traitement judiciaire : une affaire qui dépasse les tribunaux
L'essai de Chloé Thibault n'est pas un livre de droit. Mais il pose une question politique : comment la culture influence-t-elle la justice ? Les chiffres parlent d'eux-mêmes. 94 % des viols classés sans suite en France, selon le ministère de la Justice. Un taux qui interroge, quand la pop culture nous apprend à douter des femmes — à les voir comme des manipulatrices, des menteuses, des « folles ».
L'attaque du 31 octobre 2024 à Paris — un homme a lancé un mortier lors d'une soirée non mixte au Parc de la Villette — est citée par Thibault comme une « concrétisation de la haine des femmes ». Les détails exacts restent à vérifier, mais elle illustre, selon l'autrice, la montée du masculinisme.
Ce que ça dit de la France : une tension culturelle et politique
Voici ce que personne ne vous dit. La France produit de la culture — et importe de la misogynie. Les mêmes archétypes se retrouvent dans les films américains, les séries françaises, les jeux vidéo japonais. La pop culture est globale. Mais ses effets sont locaux.
Les faits sont têtus. 80 % des femmes victimes de harcèlement. Un féminicide toutes les 10 minutes dans le monde. Et en face, 52 % des hommes qui se sentent « acharnés » par la société. Cette asymétrie n'est pas un hasard : elle est construite, entretenue, légitimée par des siècles de récits.
Chloé Thibault ne se contente pas de dénoncer. Elle propose une piste : « Il faut faire un vrai effort de créativité, ne pas toujours réutiliser ces tropes. » Autrement dit, changer les histoires qu'on raconte. Pas par censure — par imagination.
Et maintenant ? Le livre de Thibault est une pièce d'un puzzle plus vaste. Celui d'une société qui découvre que ses peurs ne sont pas naturelles — elles sont culturelles. Et la culture, ça se change. Lentement, mais sûrement. À condition de vouloir regarder en face ce qu'on nous a appris à craindre.
Sources :
- Blast, La fabrique culturelle de la misogynie : quand les femmes font peur (entretien avec Chloé Thibault)
- Haut Conseil pour l'Égalité (chiffres cités dans l'entretien)
- ONU Femmes (chiffres cités dans l'entretien)
- Pourquoi les hommes ont peur des femmes ? La fabrique culturelle de la misogynie, Chloé Thibault, Éditions Les Insolentes, 2023-2024
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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