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Justice

Carrier, LeRoux, Agnelet : trois noms, zéro corps, une justice aveugle

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-20
Illustration: Carrier, LeRoux, Agnelet : trois noms, zéro corps, une justice aveugle
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Un couteau. Du sang. Et une petite fille de 8 ans qui se réveille en hurlant chaque nuit. Le cauchemar ne change jamais : son père plante un couteau dans le cœur de sa mère. Personne ne la croit. Pendant dix ans, personne ne la cherche, ne la réclame, ne la pleure. L'autre affaire commence en octobre 1977 sur la Côte d'Azur. Une héritière de casino disparaît sans laisser de traces — sauf un mot d'adieu suspect, des annotations dans cinq livres de la Pléiade, et 300 millions d'euros en portefeuilles d'actions planqués en Suisse. Deux crimes sans cadavre. Deux assassins qui ont cru pouvoir tout effacer. L'un a été démasqué par les cauchemars de sa propre fille. L'autre, Maurice Agnelet, croupit en prison depuis 2007. Mais une révélation revenue de l'enfer mafieux pourrait tout faire basculer. Ce n'est pas une erreur de la justice. C'est un système qui dysfonctionne.

« Je vois papa planter un couteau dans le cœur de maman »

Septembre 2005. La brigade du Vigan, dans le Gard, reçoit une petite fille de 8 ans. Nous l'appellerons Lisa. Elle raconte les attouchements que son père lui fait subir. Christian Carrier, 43 ans, est déjà un récidiviste. En 2002, il a été condamné pour agressions sexuelles sur son fils, âgé de 9 ans, issu d'une précédente union. Lisa est placée en famille d'accueil. Son père conserve un droit de visite. Il la voit. Il la coiffe. Il la modèle. « C'était son petit bout de femme », confiera un proche. Il en abuse sexuellement. Les gendarmes veulent entendre la mère de Lisa, Jamila. Problème : personne ne l'a vue depuis des années. La petite fille se confie au juge d'instruction en charge de l'enquête pour agression sexuelle. Son cri est déchirant : « Aidez-moi, retrouvez ma maman. » Le juge est affecté. Il saisit le procureur. Une enquête pour disparition est ouverte.

Pendant un an, les gendarmes passent au crible les fichiers de la police scientifique, de la Banque de France, des opérateurs téléphoniques. Rien. Aucune trace de Jamila depuis le 9 août 1998. Son compte bancaire est inactif. Elle n'a pas touché son dernier salaire. Aucune administration ne la localise — ni CAF, ni Sécurité sociale, ni assurance maladie. Christian Carrier prétend qu'elle est repartie vivre près de sa famille en région parisienne. Les enquêteurs se tournent vers ses proches. « Je croyais qu'elle avait refait sa vie, qu'elle avait rencontré quelqu'un de bien et puis qu'elle était partie avec », lâche sa grand-mère. Elle ne s'inquiète pas. Jamila a toujours vécu en marge. Ballottée de foyer en foyer depuis ses 13 ans, elle a atterri dans le Gard à l'adolescence. Là, elle rencontre Christian Carrier. L'homme a 15 ans de plus qu'elle. Surnommé « le berger » dans son village d'Avèze, il l'installe dans une maison au confort spartiate. Les habitants l'appellent « la petite rousse ». Elle croit trouver la stabilité. Elle tombe enceinte. Lisa naît. Mais après quatre ans de relation, le couple se sépare. Jamila sombre : drogue, marginalité, fréquentations douteuses. Puis elle disparaît.

Pour les gendarmes, deux éléments sont troublants. Primo : une mère qui aime sa fille n'abandonne pas son enfant de 2 ans sans un sou, sans un mot, sans préparer son départ. Secundo : Lisa fait des cauchemars. Des nuits entières à revivre la même scène. Son père qui poignarde sa mère. Du sang partout. Les enquêteurs hésitent. Une enfant de 8 ans peut-elle inventer un tel récit ? Les psys consultés estiment que oui — c'est possible, mais rare. Le cauchemar est trop précis. Trop récurrent. Et surtout, trop cohérent avec les faits qu'ils commencent à découvrir. « On a appris que le sol était recouvert de lino à l'époque des faits, et que Carrier s'en est débarrassé après », racontera un enquêteur. Une trace de sang sur une chaise. Impossible à identifier formellement. Mais le faisceau d'indices s'épaissit.

Un meurtre presque parfait — 10 ans de mensonges

Christian Carrier est un illusionniste. Pas de tour de passe-passe — de la manipulation psychologique. Il a tué Jamila un jour d'août 1998. Il l'a poignardée en plein cœur. Puis il a démembré le corps. Il a jeté des parties aux chiens. Et il a envoyé des lettres à la famille en imitant l'écriture de Jamila. « Tout va bien, je refais ma vie ailleurs. » Personne ne vérifie. Personne ne pose de questions. Le crime parfait, c'est ça : faire en sorte que personne ne s'inquiète, que le temps passe, qu'aucune preuve ne subsiste. Pendant près de 10 ans, Carrier a réussi. Il a même gardé la garde de Lisa. Il l'a abusée sexuellement. Il a continué à vivre dans son village comme si de rien n'était.

L'enquête pour disparition s'intensifie en 2006. La Section de recherche de la gendarmerie de Nîmes est saisie. Les gendarmes fouillent la maison. Ils découvrent la trace de sang sur la chaise. Le lino a disparu. Ils interrogent le dernier compagnon de Jamila, François Dupuit. Il raconte l'avoir accompagnée chez Carrier le 9 août 1998 pour chercher Lisa. Il est reparti. Il ne l'a jamais revue. « Bon, de toute façon, c'était pas non plus une relation d'une grande stabilité », lance-t-il. Dupuit est placé en garde à vue, mis sur écoute. Rien. Il n'est pas impliqué. Carrier, lui, reste calme. Il nie tout. Il raconte que Jamila est partie, qu'elle l'a quitté, qu'il n'a pas de nouvelles. Les gendarmes le laissent filer. Ils n'ont pas assez de preuves.

Décembre 2008. Le juge d'instruction convoque Carrier. Il le confronte aux éléments du dossier : la trace de sang, le lino disparu, les lettres suspectes. Et surtout, le cauchemar de Lisa. Carrier craque. Il avoue tout. Un coup de couteau. Le démembrement. Les chiens. « J'ai commis le meurtre parfait », lâche-t-il. Le juge le met en examen pour homicide volontaire. Mais Carrier se rétracte aussitôt. Il ne supporte pas la médiatisation de l'affaire. Les journaux le présentent comme un monstre. Il prend conscience de la portée de ses aveux. Il nie à nouveau. Il clame que le juge l'a manipulé. Que les gendarmes l'ont harcelé. Que Lisa a été influencée par des psys. Un retournement classique dans les affaires criminelles. Mais les faits sont là. Et ils tiennent.

Procès d'un crime sans cadavre — le face-à-face avec Lisa

Juin 2011. Cour d'assises de Nîmes. Treize ans après la disparition de Jamila, Christian Carrier comparaît. Il doit faire face à sa fille, Lisa, désormais âgée de 15 ans. L'adolescente n'a pas vu son père depuis 2005. Elle lui écrit en prison. Elle veut comprendre. Elle veut savoir. Carrier la regarde fixement pendant toute l'audience. Il lui sourit. Il cherche son regard. Il est obsédé par elle. « Il avait qu'une préoccupation : regarder Lisa », raconte un journaliste présent. Lisa, elle, veut croire que sa mère est encore en vie. Elle pose des questions directes : « Est-ce que tu m'aimais ? Où est maman ? Pourquoi tu as fait ça ? » Carrier se dérobe. Il prétend ne pas savoir. Il parle de légitime défense. Il invoque la protection de sa fille. Les experts démontent son argumentaire. Le vrai mobile, c'est la garde de Lisa. Carrier ne supportait pas l'idée que Jamila puisse récupérer l'enfant.

Le procès dure plusieurs jours. Les habitants d'Avèze défilent à la barre. Ils décrivent l'emprise de Carrier sur Jamila. « Elle avait une peur bleue. Elle était dans son coin, toujours. Il la mettait contre le mur. Chaque fois qu'elle voulait dire quelque chose, elle demandait la permission de Christian. » Les témoignages s'accumulent. L'image d'un homme violent, manipulateur, possessif. Trois femmes ont partagé sa vie. Toutes ont subi des violences. La première, étouffée par la belle-mère. La deuxième, décrite comme « changeant d'homme tout le temps ». La troisième — Jamila —, « une droguée qui s'occupait pas des bêtes ». La seule femme que Carrier idéalise, c'est sa fille. Sa poupée. Son jouet. Son bien.

Au terme du procès, Carrier est reconnu coupable de meurtre. Il écope de 30 ans de réclusion criminelle avec une période de sûreté de 20 ans — la peine maximale. Il n'a aucune réaction. Il reste impassible. Mais il fait appel. En juin 2012, devant la cour d'appel de Versailles, il change de stratégie. Dès le premier jour, il prend la parole : « J'ai fait appel pour avouer. » Silence de mort dans la salle. Lisa s'effondre en larmes. Elle espérait encore que sa mère soit vivante. Carrier confirme : le 9 août 1998, il y a eu une dispute. Jamila aurait saisi un couteau. Il se serait senti menacé. Il a retourné l'arme contre elle. Un coup en plein cœur. Puis le démembrement. Le corps jeté aux chiens. Il demande pardon à sa fille. Lisa le regarde dans les yeux. Elle lui repose les mêmes questions. Il tente de la manipuler — « Ma fille, tu ne comprends pas. » Elle ne cède pas. La cour rend son verdict : 30 ans de réclusion, sans période de sûreté. Carrier encaisse. Il est retourné en détention, où il a entamé un suivi psychiatrique. Lisa repart sans corps, sans sépulture, sans certitude sur les derniers instants de sa mère. Juste une date : le 9 août 1998. Et un cauchemar qui a mis fin à un crime presque parfait.

L'affaire Agnès LeRoux : l'héritière disparue et l'avocat véreux

Octobre 1977. Agnès LeRoux a 27 ans. Elle est l'héritière du Palais de la Méditerranée, un casino mythique de Nice. Sa mère, Renée LeRoux, dirige l'établissement. Mais un conflit familial fait rage. Un homme d'affaires véreux, Jean-Dominique Fratoni, veut racheter le casino. Il promet des millions à Agnès si elle vend ses parts. Elle accepte. 3 millions de francs. Elle les dépose sur un compte en Suisse. Maurice Agnelet, son amant et avocat, la conseille. Il l'accompagne à Genève pour l'ouverture du compte. Puis il fait transférer l'argent sur son propre compte personnel, à son nom. Le 27 octobre 1977, Agnès disparaît. Elle a rendez-vous avec Agnelet ce jour-là. Elle ne donne plus jamais signe de vie.

Sa mère porte plainte en mars 1978. Les policiers perquisitionnent l'appartement d'Agnès. Ils découvrent une lettre d'adieu. L'écriture est tremblante, le ton pathétique. Trop parfait. Trop préparé. Surtout, Agnelet en possède une photocopie dans son cabinet d'avocat. Pourquoi un avocat conserverait-il une copie du mot d'adieu de sa maîtresse disparue ? Les enquêteurs perquisitionnent sa maison à Cantaron, près de Nice, en septembre 1979. Ils y découvrent cinq livres de la Pléiade. Tous annotés de la main d'Agnelet. Avec des dates précises. La date du dépôt en Suisse. La date de la tentative de suicide d'Agnès. La date de l'assemblée générale du casino. Cinq dates clés qui correspondent exactement aux événements de la disparition. Le juge d'instruction interroge Agnelet en février 1980 — cinq mois après la découverte. Il le ménage. Il accepte ses explications absurdes : « Ces annotations font référence aux auteurs et à ma personnalité. » Le magistrat avouera plus tard avoir raté l'interrogatoire.

L'affaire tombe aux oubliettes jusqu'en 1983. Un nouveau préfet à Nice, Étienne Caldi, relance l'enquête. Il craint qu'Agnelet ne s'enfuie au Canada, où il prépare un mariage blanc. Deux mandats d'arrêt internationaux sont lancés pour homicide volontaire et abus de confiance. Agnelet se rend. Il rentre en France. Il est arrêté à l'aéroport de Paris. La une du Monde titre : « Agnelet rentre en France » — le même jour où le pape Jean-Paul II fait son premier voyage. L'affaire devient nationale. Mais en septembre 1985, Agnelet bénéficie d'un non-lieu. Pas de corps. Pas de preuve. Pas de charges. Il est libre. Jusqu'en décembre 2000.

La piste mafieuse : une révélation venue de l'enfer

Françoise Laussure, l'ex-femme d'Agnelet, est convoquée par la juge d'instruction en décembre 2000. Elle avait fourni un alibi à son ex-mari pour le week-end de la disparition d'Agnès. Elle jure aujourd'hui qu'elle a menti. « J'ai dit que j'étais allée avec Maurice à Genève. C'est faux. J'y étais toute seule. C'est Maurice qui me l'a demandé. » La juge est stupéfaite. L'alibi s'effondre. Le dossier est rouvert. En 2006, Agnelet est jugé pour la première fois. Il est acquitté. Pas de preuve matérielle, toujours pas de corps, pas de voiture, pas de trace de sang. « Rien de rien de rien. Où, quand, comment ? On n'en sait strict

📰Source :youtube.com

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