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SociétéÉpisode 4/2

Bruel, Darmon : quand l'action militante remplace la justice

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-08-01
Illustration: Bruel, Darmon : quand l'action militante remplace la justice
© YouTube

La pièce de Gérard Darmon ne se jouera pas. « Un château de cartes » ? Annulée. La société de production a cédé — motif officiel : la crainte de perturbations par des militantes féministes. Aucune plainte pénale n'a été déposée contre l'acteur. Pourtant, neuf femmes l'accusent d'insultes, de gestes ou d'humiliations sexistes et sexuelles, d'après une enquête de Politis. De l'autre côté, Patrick Bruel est visé par 31 plaintes pour viol, tentative de viol, harcèlement sexuel et agression sexuelle. Il est mis en examen dans quatre affaires. L'affaire commence ici.

Les faits

Septembre 2024. La reprise de la pièce « Un château de cartes », écrite et interprétée par Gérard Darmon, est annulée. La société de production invoque un risque de perturbations par des militantes féministes. L'acteur, lui, n'a jamais été condamné. Aucune plainte pénale n'a été déposée à son encontre. Pourtant, neuf femmes — qui ont travaillé avec lui entre 2018 et l'été 2024, pour la plupart âgées de moins de 30 ans à l'époque — l'accusent d'insultes, de gestes ou d'humiliations sexistes et sexuelles. C'est Politis qui a recueilli leurs témoignages.

Invitée sur le plateau de C dans l'air, Stéphanie Chéhab, trésorière de l'association MeTooMedias, assume sans détour. « Certainement », répond-elle quand la journaliste lui demande si elle aurait appelé à manifester devant le théâtre si la pièce avait été maintenue. « Pas de gaieté de cœur. On préférerait passer la soirée ou nos samedis à faire autre chose. Sauf qu'à un moment, quand on n'est pas entendu, écouté, pris en compte, que ce soit en droit pénal ou en droit du travail, en droit civil, il faut trouver d'autres moyens d'action pour attirer l'attention. »

Les faits sont têtus. Pour Gérard Darmon, aucune procédure judiciaire n'est en cours. Pour Patrick Bruel, en revanche, les choses sont différentes. Trente et une plaintes. Viol, tentative de viol, harcèlement sexuel, agression sexuelle. L'artiste est mis en examen dans quatre affaires et sous le statut de témoin assisté dans quatre autres. Deux nouvelles plaintes ont été déposées récemment — l'une pour un viol datant de 1994, l'autre pour une agression sexuelle en 2005. Des faits prescrits. Mais le geste, selon Chéhab, est important : « Pour ces femmes, enfin elles peuvent parler et dire ce qui leur est arrivé. On leur a dit : "Ne dis rien, c'est Bruel, il est intouchable." »

Le déclic, selon l'association, a été la prise de parole de F. Flament, qui a affirmé avoir été violée par Patrick Bruel. « Un immense merci pour son courage », déclare Chéhab. Depuis, trente-six témoignages se sont accumulés. « À mon avis, on n'en est qu'au début », ajoute-t-elle.

Le contexte

Gérard Darmon et Patrick Bruel sont deux figures majeures du cinéma et de la chanson française. Le premier, acteur de La Cité de la peur et des Visiteurs, est connu du grand public. Le second, chanteur adulé, remplit les Zénith depuis quarante ans. Aujourd'hui, tous deux sont au cœur d'une controverse qui dépasse largement leur personne.

Pour Gérard Darmon, les accusations sont exclusivement médiatiques. Aucune plainte. Mais neuf témoignages, recueillis par Politis, décrivent un « mode opératoire » récurrent : insultes, gestes déplacés, humiliations à caractère sexuel. Les faits s'étalent sur six ans, de 2018 à 2024. Les victimes présumées étaient jeunes, souvent en début de carrière. Certaines, selon Chéhab, avaient parlé à l'époque. « Elles ont été écartées. »

Pour Patrick Bruel, le dossier est plus lourd. Trente et une plaintes. Quatre mises en examen. Un contrôle judiciaire que Chéhab juge « extrêmement léger ». « Je ne vois pas ce qui le ferait arrêter, pour l'instant », dit-elle. « Et en plus, pour les victimes, leur dire : "Cet homme qui a agressé, qui a violé, et qui a agressé, de manière supposée, 36, 40, 50 femmes..." Il continue sa vie chez lui alors que leurs vies sont détruites. »

Les deux affaires partagent un point commun : l'absence de sanction pénale pour l'un, des sanctions jugées insuffisantes pour l'autre. C'est sur ce terreau que l'action militante prospère.

Le traitement judiciaire

Le cas de Gérard Darmon est juridiquement simple : aucune plainte, aucune enquête. La présomption d'innocence s'applique pleinement. Pourtant, la pièce a été annulée. La société de production a craint des perturbations. La ministre de la Culture a rappelé l'existence d'un délit d'entrave à la liberté de création et de diffusion. Chéhab le reconnaît : « Oui. Même si quelque part, c'est lunaire. Nous réagissons parce qu'aucune sanction concernant les violences sexistes et sexuelles n'est prise. »

Le cas de Patrick Bruel est plus complexe. Mis en examen dans quatre affaires, il reste libre sous contrôle judiciaire. Chéhab s'interroge : « La solution de la détention n'est vraiment pas notre prisme. En revanche, pas une peine alternative, mais pourquoi pas être assigné à résidence ? » Elle estime que le contrôle judiciaire actuel est trop léger pour un homme visé par autant de plaintes.

Les deux nouvelles plaintes, pour des faits prescrits, ne mèneront à aucune condamnation. Mais elles servent, selon Chéhab, à « apporter un éclairage qui confirme qu'il y a un mode opératoire. Ce sont des femmes qui ne se connaissent pas, qui ont vécu, pour beaucoup, des agressions avec des similitudes. »

La question centrale est posée par la journaliste de C dans l'air : « Est-ce que c'est faire justice soi-même quand les féministes, les associations, vont devant un théâtre et empêchent qu'une pièce se joue ? » Réponse de Chéhab : « Non, ça n'a rien à voir avec la justice. C'est un acte militant qui signifie : "Ça suffit, écoutez-nous." »

Ce que ça dit de la France

Cette affaire révèle une tension profonde dans la société française. D'un côté, le droit — avec ses principes, ses lenteurs, ses lacunes. De l'autre, une demande sociale de protection immédiate, portée par des associations qui n'attendent plus la justice.

Le chiffre est éloquent : en 2024, les services de police et de gendarmerie ont enregistré 122 600 victimes de violences sexuelles, dont 71 100 mineures (58 %), selon le ministère de l'Intérieur. Les femmes représentent 85 % des victimes. Les mis en cause sont des hommes dans 96 % des cas. Et pourtant, seules 2 % des victimes de violences sexuelles hors cadre familial portent plainte, d'après l'enquête VRS 2022. Le taux monte à 6 % pour les violences physiques (viol, tentative de viol, agression sexuelle).

Pourquoi si peu de plaintes ? Parce que le processus est long, violent, souvent traumatisant. Parce que les victimes craignent de ne pas être crues. Parce que, comme le dit Chéhab, « avoir pris la parole et parler aux journalistes, c'est une violence supplémentaire avec laquelle il faut vivre. »

Mais le problème est aussi systémique. La France compte 11 juges pour 100 000 habitants, contre 25 en Allemagne, selon le CEPEJ. Résultat : 637 jours pour un procès civil en France, contre 190 outre-Rhin. La justice est lente. Trop lente pour répondre à l'urgence sociale.

Alors, quand la justice n'agit pas, d'autres agissent à sa place. L'action militante devient un palliatif. La présomption d'innocence, brandie pour protéger les accusés, est perçue par les associations comme un bouclier contre toute action. Chéhab le dit crûment : « Dans les prisons, aujourd'hui, il y a des milliers de personnes qui sont incarcérées dans l'attente d'un procès. Elles sont présumées innocentes. La présomption d'innocence n'empêche pas d'agir, de faire des choses, de mettre les gens en examen, de prononcer des mesures de protection. »

C'est un basculement. La présomption d'innocence, pilier du droit pénal, est contestée dans l'espace public. Non pas sur le plan juridique — Chéhab ne demande pas la prison sans procès — mais sur le plan social : un accusé peut être empêché de travailler, de monter sur scène, sans attendre le verdict. La liberté de création, garantie par la loi, cède face à la pression militante.

Et maintenant ? Le mouvement ne faiblit pas. Chéhab annonce que « globalement, un mouvement est en train de se constituer, de grossir pour dire que ça suffit. » Les annulations de spectacles, les appels au boycott, les manifestations devant les théâtres — ces méthodes, dit-elle, « sont de plus en plus utilisées. »

La question n'est pas de savoir si Gérard Darmon ou Patrick Bruel sont coupables. La justice tranchera, un jour. La question est ailleurs : dans une société où la justice est trop lente et trop faible, qui fixe la limite entre l'action légitime et la censure ? Entre la protection des victimes et la présomption d'innocence ? Entre le droit du travail et la liberté de création ?

Les faits sont têtus. La France n'a pas résolu l'équation. Et les prochains mois nous diront si elle en est capable.

Sources :

  • C dans l'air (France 5), émission du 30 juillet 2026
  • Enquête de Politis sur Gérard Darmon (2024)
  • Enquête de Mediapart sur Patrick Bruel (2024)
  • Le Parisien, 30 juillet 2026
  • Ministère de l'Intérieur, chiffres 2024 sur les violences sexuelles
  • Enquête VRS 2022, taux de plainte pour violences sexuelles

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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