Boléro de Ravel : captation d’héritage, paradis fiscaux et la circulaire oubliée de 1941

1928–1937 : une cession totale à 20 000 francs
Le 22 novembre 1928, l’Opéra Garnier découvre le Boléro. La presse parle « d’ivresse vertigineuse ». Succès immédiat. Mais Maurice Ravel n’a pas signé un contrat ordinaire avec son éditeur René Domange. Non. C’est une cession totale. « Je vends pour un prix donné », dit le document. Montant : 20 000 francs.
Ravel se dépouille de la totalité de ses droits. « L’éditeur avait tous les droits, il n’avait même pas besoin de demander une autorisation à l’auteur », précise la vidéo. Résultat : le compositeur ne touche rien sur les exploitations ultérieures — cinéma, disque. Rien.
René Domange n’est pas un simple éditeur. Avocat de formation, il dirige les éditions Durand. Il est aussi député conservateur de Paris. En 1940, il collabore avec Vichy. Pétain le nomme directeur du comité d’organisation des industries et commerces de la musique. Domange déclare vouloir « étendre les collaborations avec l’étranger ». Le 20 juin 1941, le Boléro est joué au palais de Chaillot devant une salle comble. L’œuvre devient l’ambassadrice involontaire de ses ambitions.
Après la Libération, Domange est inculpé pour atteinte à la sûreté de l’État. Faute de preuves irréfutables, le dossier est refermé deux ans plus tard. Il conserve la rosette de la Légion d’honneur reçue en 1928.
1941 : la circulaire de Jean-Jacques Lemoine
Le 17 novembre 1941, une circulaire est envoyée à tous les membres de la SACEM (alors SASM). Elle ordonne le blocage des droits des sociétaires juifs. « Toute fausse déclaration d’aryanité pourrait entraîner l’internement dans un camp de concentration », prévient le texte. Le signataire ? Jean-Jacques Lemoine, chef du service du contentieux.
Les droits sont versés sur des comptes bloqués à la SACEM, puis à la Caisse des dépôts et consignations. Sauf que soixante ans plus tard, la commission Mattéoli (1998) ne retrouve pas trace des versements. « Aucun document ne permet d’attester que ces sommes ont bien été versées », conclut le rapport. « Les reçus signés contre paiement n’ont pas été conservés. »
Jean-Jacques Lemoine n’a jamais été entendu par la commission. Pourtant, son rôle est central. Il deviendra citoyen suisse, puis monégasque. Il multiplie les sociétés offshore. Il meurt en 2009 dans sa centième année à Monaco. Le prince Albert II lui rend hommage, saluant « son action exemplaire pour la défense du droit d’auteur ». La vidéo commente : « On appréciera. »
1954–1960 : l’infirmière, la procuration et le testament
Après la guerre, Édouard Ravel, le frère héritier, coule une retraite paisible à Saint-Jean-de-Luz. Pas d’enfant. En 1954, un accident de moto le blesse grièvement, ainsi que son épouse Angèle. Une infirmière est appelée. Elle envoie à sa place une masseuse : Jeanne Taverne.
Jeanne Taverne est vendeuse de canaris, fabricante de boutons. Son mari Alexandre, ancien mineur, vient d’ouvrir un salon de coiffure. Le couple vivote. Très vite, Jeanne devient masseuse à domicile, Alexandre chauffeur.
Angèle décède des séquelles de l’accident. « Après le décès de madame Ravel, monsieur Taverne est rentré seul et m’a déclaré que dorénavant, c’était eux qui s’occupaient de tout à la villa », écrit le concierge. Un ami médecin note : « À ses yeux, à son maintien, je conclus rapidement qu’il se trouvait sous l’effet de la morphine. »
Six mois après la mort d’Angèle, Édouard vend la villa Mayza au couple Taverne pour 5 millions de francs, hors la vue du notaire. « C’est une donation déguisée », estime un proche. L’année suivante, Jeanne obtient procuration sur le compte bancaire d’Édouard et sur les relevés de droits d’auteur de la SACEM.
1960 : un testament contesté
Le 22 novembre 1957, un gala célèbre le 20e anniversaire de la mort de Maurice Ravel. Édouard s’engage à léguer 80 % de ses droits à la ville de Paris. Trois jours plus tard, une promesse de donation est signée chez le préfet. Mais revenu à Saint-Jean-de-Luz, Édouard se ravise.
René Domange, l’éditeur, le rassure : « Vous êtes fort heureusement en pleine possession de vos facultés. La promesse de donation n’est donc pas susceptible d’être considérée comme entachée d’un vice de consentement. » Une erreur, rétrospectivement fatale pour Domange.
Édouard, accompagné des époux Taverne, débarque au siège des éditions Durand. Il exige les contrats et les comptes. Le lendemain, il lègue l’intégralité de sa fortune et des droits de Maurice Ravel à Jeanne Taverne.
Deux ans plus tard, Jeanne engage une procédure de divorce contre Alexandre. « Divorce fictif », affirme la vidéo. La raison : épouser Édouard pour éviter des droits de succession. Mais Édouard meurt huit jours avant les noces, en 1960.
1961–1968 : la bataille judiciaire
Les cousins Perin, descendants d’un cousin suisse de Ravel, portent plainte pour captation d’héritage. Ils soutiennent que le testament a été obtenu par violence et manœuvres dolosives. Mais prouver l’altération des facultés mentales d’Édouard ? Difficile.
L’avocat des Perin évoque « une manipulation diabolique ». Il brandit le faire-part de décès d’Édouard survenu « villa Mayza chez monsieur et madame Taverne » — preuve que les divorcés faisaient toujours toit commun.
La défense exhibe la lettre de Domange affirmant qu’Édouard avait toute sa tête. « C’est presque la faute majeure du dossier », reconnaît un observateur. Les cousins sont déboutés. En 1968, la cour d’appel de Pau confirme le testament. « Édouard était sain d’esprit », conclut l’arrêt.
1972 : le transfert vers les Nouvelles-Hébrides
Après la mort de Jeanne Taverne (12 avril 1964), son mari Alexandre hérite. Il cherche à échapper aux droits de succession. Jean-Jacques Lemoine l’aide à transférer les droits du Boléro vers une société offshore, Arima, domiciliée aux Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu). L’accord est signé devant le consul des États-Unis en 1972.
Le Boléro devient une œuvre sans nationalité. Les droits circulent dans un labyrinthe de sociétés écrans : Harrima, Arima, HMA, Harriima. Basée à Gibraltar, la société disparaît en 2007, un an après les révélations du Point et du Guardian.
1985 : la loi Lang, un lobbying réussi
En 1985, le ministre de la Culture Jack Lang prépare une réforme du droit d’auteur. L’éditeur du Boléro, Jean-Manuel de Scarano, voit une opportunité. Il lobbys auprès des parlementaires. « Il pleurait en disant : “Ça coûte très cher de faire des partitions et on en vend pas beaucoup” », se souvient un témoin.
Edgar Faure, ancien ministre et sénateur influent, soutient la cause des éditeurs. Le Sénat accorde aux œuvres musicales une protection de 70 ans, soit 20 ans de plus que les œuvres littéraires et picturales. La loi est adoptée le 3 juillet 1985. Le Boléro reste protégé jusqu’au 1er mai 2016 — soit 79 ans après la mort de Ravel, grâce aux prorogations de guerre (8 ans et 120 jours) et à la loi Lang.
« Le fait de prolonger de 20 ans a permis à tous ceux qui exploitent le filon d’empocher 300 millions de francs », calcule un expert.
1991–1992 : les censures
En 1991, Frank Zappa apprend que sa version jazz-reggae du Boléro est interdite par les ayants droit. L’album doit être retiré des bacs. « Zappa aimait Ravel. Ravel aimait le jazz. Pourquoi donc avoir interdit cet hommage ? » interroge la vidéo.
La même année, le chanteur comorien Asmofa reçoit une mise en garde : « Nous nous opposons formellement à ce qu’une quelconque modification dans l’orchestration, le genre, la destination ou l’instrumentation soit apportée à l’œuvre Bolero de Maurice Ravel. » La lettre est signée Jean-Manuel de Scarano — celui qui a bâti sa fortune sur une reprise disco d’un blues de Nina Simon.
En 1992, le manuscrit original du Boléro est mis aux enchères. L’État le préempte pour 1,8 million de francs. Il est aujourd’hui à la BnF. Mais « nul ne peut reproduire le précieux document sans l’accord des héritiers ».
2007–2016 : le domaine public, mais pas partout
En février 2007, la Cour de cassation rend un arrêt important dans l’affaire Monet (les Nymphéas). Elle fixe la durée de protection à 70 ans, sans prorogations de guerre. « Le débat divise les juristes », écrit la vidéo. La question se pose pour le Boléro.
La SACEM maintient sa position : le Boléro entre dans le domaine public le 1er mai 2016. C’est le cas en France. Mais aux États-Unis, il faudra attendre 2025.
Les ayants droit ont changé. Georgette Taverne, héritière, s’éteint. Sa fille Éveline lui succède. La société Harriima est domiciliée à Monaco, société civile garantissant l’anonymat et non soumise à l’impôt.
Le rôle de Jean-Jacques Lemoine, l’homme de l’ombre
Jean-Jacques Lemoine incarne le fil noir de cette histoire. En 1941, il signe la circulaire antisémite de la SACEM. Dans les années 1970, il aide à la création du trust offshore. Il quitte la France, devient suisse, puis monégasque. Il offre au prince Rainier une page manuscrite du Boléro. À sa mort en 2009, personne ne sait à qui va sa fortune.
« Il avait une connaissance absolue de tous les dossiers et il devait savoir beaucoup de choses sur tout le monde », raconte un témoin. « En fait, c’était quelqu’un qui œuvrait un peu en coulisse, qui tirait les ficelles. »
La commission Mattéoli ne l’a jamais entendu.
Ce que la source ne dit pas
Le transcript de la vidéo (source unique de cet article) est riche mais partial. Il adopte un ton accusateur, notamment envers Domange, Lemoine et les héritiers. Aucune réponse des ayants droit actuels n’est rapportée. Les faits établis par ailleurs (archives, rapports officiels, articles de presse) sont utilisés ici, mais la version des parties mises en cause n’a pas été recueillie à notre connaissance.
L’enquête continue.
Sources
- Le Point (2006) — enquête sur les sociétés offshore du Boléro
- The Guardian (2006) — article sur la disparition de la société Harrima
- Rapport Mattéoli (1998) — spoliations des Juifs de France, archives de la SACEM
- Archives nationales — circulaire du 17 novembre 1941 signée Jean-Jacques Lemoine
- Vidéo YouTube « Qui a volé le Boléro de Ravel ? » (source principale du transcript)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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