Bobigny : 200 locataires sans dignité face à la marchande de sommeil

Une date. Un pavillon. Des bougies.
Février 2026. Bondy, Seine-Saint-Denis. Un pavillon sans électricité. Les habitants allument des bougies pour voir leurs enfants. Le froid s’infiltre par les fenêtres mal jointes. L’humidité ronge les murs. Ce n’est pas un bidonville — c’est un logement déclaré, loué par une propriétaire qui possède six SCI. « J’ai vécu six mois sans électricité », lâche Yaci. Un témoignage brut.
Six mois. Vous avez bien lu. Pas une semaine, pas un mois. Six mois sans brancher un frigo, sans lumière pour faire les devoirs, sans chauffage en plein hiver. La propriétaire, elle, encaissait les loyers. Elle n’a jamais rétabli le courant. Ni proposé de relogement. Son argument, rapporté par les parties civiles, tient en une phrase : « Ils n’avaient qu’à partir. »
C’est cette phrase qui résume tout. Un mépris de classe brut. Une logique de rente absolue. Les locataires ne sont pas des êtres humains, ce sont des flux de trésorerie. Quand le flux devient gênant — plainte, inspection, coupure — on les jette. Mais partir, pour une famille avec enfants, sans appui, sans logement social, sans garant ? Ce n’est pas une option. C’est une impasse.
200 parties civiles : l’ampleur du désastre
Deux cents. Le chiffre fait mal. Deux cents personnes se sont constituées parties civiles. Autant de victimes ayant subi des conditions indignes. C’est l’un des plus grands procès pour marchand de sommeil jamais organisé à Bobigny. Le tribunal en a vu d’autres — affaires de logement insalubre, procès de propriétaires véreux — mais rarement avec un tel volume.
Comment une seule femme, via six SCI, a-t-elle pu loger autant de personnes dans l’indignité ? Le système est rodé. Les SCI permettent de morceler la propriété, de masquer le patrimoine réel, de compliquer les procédures d’expulsion ou de saisie. Chaque société est une coquille. Chaque coquille abrite un ou plusieurs logements insalubres. Et les victimes, isolées, ignorent souvent qu’elles font partie d’un réseau bien plus vaste.
Une question simple : où est passé l’argent des loyers ? Les comptes des six SCI n’ont pas été rendus publics. L’instruction devra les éplucher. Mais le temps presse — le procès ne dure que quelques jours. Les parties civiles espèrent une décision rapide. Certaines attendent des dommages et intérêts depuis des années. Leurs conditions de vie, elles, ne se réparent pas avec un chèque.
L’opération coup de poing de l’État : un an après, les mêmes causes
Mai 2025. L’État annonce une « opération coup de poing » en Seine-Saint-Denis contre les marchands de sommeil. Les caméras filment les descentes. Les ministres posent devant les immeubles vétustes. Promesses de sanctions, de contrôles renforcés, de protection des locataires. Un an plus tard, le procès de Bobigny montre les limites de l’opération.
Les opérations coup de poing sont spectaculaires, mais rarement durables. Elles frappent un immeuble, un propriétaire. Mais les réseaux de SCI, les montages juridiques, les prête-noms — tout cela reste en place. La prévenue de Bobigny a continué à percevoir des loyers après l’opération. Les coupures d’électricité n’ont pas été rétablies immédiatement. Il a fallu des mois, des signalements, une mobilisation d’associations pour que la justice agisse.
Le décalage est saisissant. D’un côté, un État qui communique sur la fermeté. De l’autre, des familles qui vivent à la bougie six mois après les annonces. Qui a coordonné ? Qui a suivi ? Où sont les rapports d’inspection ? Les réponses, pour l’instant, sont floues. Le procès les éclairera peut-être. Mais les victimes, elles, n’ont pas le luxe d’attendre.
Le système des SCI : une machine à broyer la dignité
Six SCI. Une seule main derrière le rideau. Chacune porte un nom différent, un siège social différent. Chacune achète, loue, facture. Mais derrière, une seule main : celle de la prévenue. Le montage est classique. La SCI permet de limiter la responsabilité personnelle, de fractionner les dettes, de rendre la traque plus complexe pour les huissiers et les juges.
Les locataires, eux, ne voient qu’un propriétaire. Ils paient leur loyer à une boîte aux lettres — parfois en espèces, parfois sans reçu. Le compteur d’électricité reste au nom de la SCI. Quand le fournisseur coupe pour impayés, les familles trinquent. Mais la loi, jusqu’à récemment, protégeait peu les occupants face aux coupures collectives.
Une date à retenir : la loi ELAN (2018) a renforcé les obligations des bailleurs. Mais son application en Seine-Saint-Denis reste un parcours du combattant. Les procédures d’insalubrité prennent des mois, parfois des années. Pendant ce temps, les marchands de sommeil touchent leurs loyers. Et les familles s’éclairent à la bougie.
Un procès symbole, mais pas une fin
Bobigny, 20 mai 2026. Ce n’est pas un théâtre. C’est l’aboutissement d’un parcours de combattant pour 200 victimes. La prévenue risque jusqu’à trois ans de prison et 100 000 euros d’amende. Mais les peines prononcées dans les affaires de logement indigne sont souvent légères — parfois du sursis. Les parties civiles le savent.
Ce procès est aussi un test pour l’État. L’opération coup de poing de 2025 a-t-elle servi à quelque chose ? Les contrôles se multiplient-ils ? Les expulsions de marchands de sommeil sont-elles devenues plus rapides ? Les chiffres parlent. En 2024, la Seine-Saint-Denis comptait encore plus de 40 000 logements potentiellement indignes. Le nombre de condamnations, lui, stagne.
Ce qui se joue à Bobigny dépasse les six SCI. C’est la question de l’impunité des propriétaires qui misent sur la précarité. Ce sont ces familles qui n’ont « qu’à partir », mais qui n’ont nulle part où aller. C’est un système qui transforme la misère en rente. Et qui, aujourd’hui, doit rendre des comptes.
À suivre. Le verdict n’est pas attendu avant plusieurs semaines. Mais une chose est certaine : les 200 parties civiles ne partiront pas. Elles sont là. Elles ont attendu. Elles veulent la justice. Pas des promesses.
Sources :
- Le Parisien, Jude Thrun, article du 20 mai 2026, « “Ils n’avaient qu’à partir” : à Bobigny, 200 parties civiles au procès des marchands de sommeil présumés »
- Témoignage de Yaci, habitante de Bondy, recueilli dans le même article
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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