Avesnois : le bocage sacrifié pour la frite, la révolte des villages contre les pesticides et l'arrachage des haies

Cent vingt et un pour cent. Voilà l'augmentation des surfaces de pommes de terre dans l'Avesnois entre 2012 et 2020. Dans ce coin des Hauts-de-France, collé à la frontière belge, la patate a déclenché une guerre de tranchées. Pas de train, peu de routes. On n'arrive pas par hasard dans le Sud-Avesnois. Ici, les haies, les mares, les trognes sont plus qu'un paysage : une identité. Mais depuis deux ans, le bocage s'agite. Des parents d'élèves déguisent leurs enfants en combinaisons de protection. Des maires prennent des arrêtés illégaux. Des agriculteurs bio et des producteurs intensifs s'affrontent. Et l'État regarde, impuissant.
Les faits — quand la patate débarque dans le bocage
Tout commence à Anor, petit village du Sud-Avesnois. L'école maternelle des Petits Loups, bâtiment du XXIe siècle avec toit végétalisé et récupérateurs d'eau de pluie, se retrouve soudain voisine d'un champ de pommes de terre. Pas n'importe lequel : une exploitation intensive, tenue par un producteur néerlandais. La distance ? Moins de 100 mètres.
Le 2 mai 2019, la goutte d'eau fait déborder le vase. Des parents d'élèves organisent une manifestation. Ils déguisent leurs enfants en combinaisons intégrales avec masques à gaz. L'image fait le tour des médias locaux et nationaux. « On a fait des photos, la presse est venue, il y a eu pas mal d'articles, aussi bien dans les courriers du coin qu'à la télévision », raconte Lucy, habitante et militante, dans le documentaire de Reportages et investigations. « Ça a super bien marché. »
Le collectif « Bocage Avesnois en danger » naît dans la foulée. Il rassemble plus d'un millier de personnes en quelques jours. Fabrice, ancien délégué syndical, en devient le pilier. « Je suis un raleur parce que je supporte pas l'injustice », dit-il. Son projet : un camping naturel sur un bois d'un hectare. Sa méthode : étendre la mobilisation à tout le bocage.
Le 9 mai 2019, six maires du Sud-Avesnois prennent une décision radicale. Ils signent des arrêtés interdisant les pesticides à moins de 100 mètres des habitations. Alain Raté, alors maire d'Oin, raconte avoir reçu le producteur néerlandais dans son bureau : « Il m'a dit que lui il avait de l'argent, donc il pouvait acheter les terrains qu'il voulait et qu'il pouvait faire ce qu'il voulait sur les terrains. » L'arrêté est affiché. Le sous-préfet d'Avesnes menace de saisir le tribunal administratif. Les arrêtés sont illégaux, les maires n'ont pas la compétence.
Mais l'étincelle a pris. Au cours de l'été 2019, plus de 100 communes en France prennent des arrêtés similaires, d'après le documentaire. L'État les juge tous illégaux, sans pour autant changer la loi. Le 20 septembre 2019, le congrès des maires ruraux se tient dans l'Avesnois en présence du Premier ministre. Les agriculteurs manifestent. Les gendarmes barrent la route. « C'est frustrant et en même temps inquiétant », témoigne un participant.
L'hiver 2019-2020 apporte un apaisement relatif. Une charte de bon voisinage est signée. Le collectif se met en veille. Mais le mal est fait. Les surfaces de pommes de terre continuent d'augmenter. En 2020, la crise du Covid provoque 200 000 tonnes d'invendus de pommes de terre, selon les chiffres cités dans le documentaire. Les producteurs sont fragilisés, mais le combat se déplace sur un autre front : la préservation des haies.
Au printemps 2021, le même champ à Anor provoque un nouvel épisode. Le retournement de la prairie en champ céréalier entraîne des coulées de boue. Sylvain, élu municipal et habitant en contrebas, filme l'érosion. « Ce film permet de constater l'écoulement des eaux depuis une prairie transformée en champ d'exploitation céréalière », dit-il. L'eau ruisselle, creuse des sillons, traverse les jardins. « Il y a eu plusieurs épisodes. Ça suit la petite crevasse, ça passe près du puits et ça ressort entre les deux maisons. »
Le conseil municipal d'Anor examine la situation. Le maire, Jean-Luc Péret, lit une lettre adressée à Monsieur Joens, le producteur : « Depuis votre arrivée sur la commune, nous connaissons des déboires à plusieurs niveaux. Le dernier concerne les ruissellements de boue provoqués par le retournement de vos prairies. » Pas de réponse.
Le contexte — deux mondes qui se télescopent
L'Avesnois est un des derniers bocages du nord de la France. Dès le Moyen Âge, l'homme y a construit des haies pour protéger les troupeaux des prédateurs, puis les paysans des bandes armées. Aujourd'hui, elles sont un rempart. Mais un rempart qui s'effrite.
En Normandie, le département de la Manche, longtemps considéré comme le plus bocager de France, présentait une densité de haies égale à 175 m/ha en 1972 contre 87 m/ha en 2015. Soit une perte de 50 % du linéaire en 45 ans — plus de 1 200 km par an en moyenne, selon SciencePost. Le « Pacte en faveur de la haie », lancé en septembre 2023 avec une enveloppe promise de 110 millions d'euros par an, devait inverser la tendance. Les résultats restent à démontrer.
Dans l'Avesnois, le phénomène est amplifié par l'arrivée de producteurs belges et néerlandais. Ils achètent des terres à 4 000 € l'hectare, contre 20 000 en Belgique et jusqu'à 100 000 aux Pays-Bas. La différence est telle que le calcul économique devient implacable. « On les comprend », admet Jean-Christophe Ruffin, éleveur et délégué de la FDSEA, dans le documentaire. « Il y a des marchés qui se développent énormément sur l'Asie. La Chine importe énormément de chips et de frites. »
Le conflit oppose deux modèles agricoles. D'un côté, l'élevage bio en circuit court, incarné par Benoît, éleveur de moutons et de vaches bio qui vend sur les petits marchés. « Tu marques plus paysan », dit-il. « À Paris c'est tendance, mais à la campagne non, les enfants ne sont pas forcément fiers. » De l'autre, la monoculture intensive de pommes de terre, portée par des producteurs qui « ont appris à l'école que s'ils traitent pas, ils n'ont rien », selon un habitant.
Les chiffres donnent le vertige. Entre 2012 et 2020, les surfaces de pommes de terre ont augmenté de 121 % dans l'Avesnois. Les haies centenaires disparaissent. Sylvain constate la disparition de 2 x 339 mètres de linéaires de haies sur une seule parcelle. « C'est un cimetière », dit-il. « Si on laisse faire, dans 10 ans, il n'y a plus de bocage. »
Le parc naturel régional de l'Avesnois, censé protéger ce patrimoine, ne peut pas interdire l'arrachage des haies, même classées. Yvon Brunel, son directeur, le reconnaît implicitement. La chambre d'agriculture est critiquée pour son manque de position claire. « Quand on leur pose des questions, ils ne savent pas », déplore un conseiller municipal. « Ils n'osent pas dire les choses aux agriculteurs pour pas les vexer. »
Pendant ce temps, les agriculteurs conventionnels sont pris en tenaille. Maximilien s'emporte lors du conseil municipal : « Vous parlez de faire bouger les lignes. Moi je veux bien changer mes habitudes, mais avant faut me dire vers quoi je dois aller. Est-ce qu'aujourd'hui tout le monde sait ce qu'est l'agriculture conventionnelle française en 2021 ? Et l'agriculture biologique ? Ça doit pas être que du marketing. »
Le traitement judiciaire — des arrêtés illégaux, des lettres sans réponse
Le volet judiciaire de cette affaire est mince, mais éloquent. Les arrêtés municipaux pris par les six maires du Sud-Avesnois ont été jugés illégaux par l'État. Le sous-préfet d'Avesnes a menacé de saisir le tribunal administratif. Aucune poursuite n'a été engagée contre les maires, mais leurs arrêtés sont restés lettre morte.
La lettre du maire d'Anor à Monsieur Joens est restée sans réponse. « Aucun aménagement limite de vos terrains en pente ne retient l'eau », écrit Jean-Luc Péret. « Imaginez simplement l'inverse. Quelle serait votre réaction ? » Silence radio.
Le collectif a signalé les infractions sur la plateforme « É », sans résultat concret. Les parents d'élèves ont déposé des plaintes pour mise en danger d'autrui. Classées sans suite ? Le documentaire ne le précise pas. Mais le sentiment d'impunité est palpable. « On a des gens qui nous disent "il faut faire quelque chose tout de suite" », explique le maire d'Anor. « Ça, on peut pas. Je ne suis pas un shérif, j'ai pas de colt, j'ai pas de possibilité de mettre les gens en prison. »
Le constat est amer. Les maires ruraux, première autorité de proximité, n'ont pas les moyens juridiques de protéger leurs administrés. L'État, lui, gère au coup par coup. « On tourne en rond », résume un conseiller municipal. « Et des problèmes d'érosion, il y en a de plus en plus. Ça peut coûter des millions. »
Ce que ça dit de la France — le bocage comme miroir des fractures rurales
Pourquoi ce conflit local mérite-t-il qu'on s'y attarde ? Parce qu'il concentre, en quelques kilomètres carrés, toutes les tensions qui traversent la France rurale.
D'abord, la question du modèle agricole. L'Avesnois est un bastion de l'élevage bio en circuit court. Mais ce modèle est économiquement fragile. « Quand on voit ce qu'on tire de l'élevage et ce que lui il retire de sa pomme de terre, il y a pas photo », admet Jean-Christophe Ruffin. « S'il y avait pas les contraintes environnementales, tout le monde serait dedans. » La réalité est brutale : 18 % des ménages agricoles vivent sous le seuil de pauvreté, selon StreetPress. L'agriculture intensive paie mieux. Le choix est cornélien.
Ensuite, la question de l'identité territoriale. Le bocage est plus qu'un paysage : c'est le dernier rempart identitaire après la désindustrialisation. « On ne peut pas dire qu'on ne comprend pas comment le RN s'implante chez nous : il prospère sur la misère et l'isolement social », confie un habitant à StreetPress. Le collectif Bocage Avesnois en danger « porte un ADN antifasciste et internationaliste depuis sa création », précise le même article. Mais la colère, elle, est transpartisane.
Enfin, la question de l'État. Les maires ont pris des arrêtés illégaux parce que l'État ne faisait pas son travail. Le sous-préfet les a rappelés à l'ordre, mais n'a rien proposé d'autre. « Faut faire bouger l'État », dit Alain Raté. « Comme il ne le fait pas, c'est à nous de le faire. » Cette défiance envers les institutions n'est pas nouvelle, mais elle s'installe durablement.
Le coût de l'inaction est pourtant connu. L'érosion des sols liée à ces pratiques coûte des millions d'euros chaque année. Les coulées de boue, les inondations, la perte de biodiversité : tout cela a un prix. Un prix que les contribuables finiront par payer, d'une manière ou d'une autre.
Et maintenant ?
Le combat continue. Fabrice a inauguré son camping, avec quelques mois de retard et un financement participatif. Benoît élève ses moutons en bio, convaincu que « c'est ça l'avenir ». Sylvain croit au tourisme vert comme nouveau poumon économique. Lucy n'a pas prévu de déménager.
Mais les producteurs de pommes de terre sont toujours là. Les haies continuent de tomber. Les pesticides sont toujours épandus. Et l'État — il regarde. « On peut pas faire autrement », disent les uns. « C'est à nous de convaincre qu'on peut faire autrement », répondent les autres.
Le bocage de l'Avesnois est un laboratoire. Ce qui s'y joue préfigure ce qui attend la France rurale dans son ensemble. Entre survie économique et préservation environnementale, entre agriculture intensive et circuits courts, entre identité locale et mondialisation des marchés. Le choix n'est pas simple. Mais l’inaction, elle, a un coût. Et le contribuable attend toujours des comptes.
Sources :
- Reportages et investigations (YouTube) : « Élevage traditionnel contre intensif : le CHOC des cultures dans nos campagnes »
- France 24 (YouTube) : « Loi sur l'interdiction des réseaux sociaux aux mineurs : le conseil constitutionnel censure »
- TV Libertés (YouTube) : « La Mecque a-t-elle été inventée par les califes ? »
- France 3 Bretagne (YouTube) : « Le veilleur - Le meilleur de Littoral »
- StreetPress : enquête sur l'Avesnois
- SciencePost : données sur la disparition des haies
- Statistiques Développement Durable : données sur l'irrigation agricole
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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