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Autojustice en France : le tribunal débordé, le citoyen passe à l'acte

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-25
Illustration: Autojustice en France : le tribunal débordé, le citoyen passe à l'acte
© YouTube

Le pizzaiolo qui a craqué

Il est 7h30 à Menton, sur la Côte d'Azur. Laurent Rimondo, pizzaiolo depuis 26 ans, est déjà au fourneau. « Je suis autodidacte, j'ai pas fait une heure de formation dans la cuisine », confie-t-il. Une passion qui l'abîme autant qu'elle le porte.

Depuis des années, son local subit des actes de vandalisme à répétition. Pour protéger ses distributeurs de pizzas et de friandises, il a installé un système de vidéosurveillance. Chaque jour, c'est la désolation. Laurent estime sa perte de chiffre d'affaires à 30 000 €. « Cette machine-là, elle est à l'arrêt. Ça fait bientôt 4 mois. L'écran ne marche plus. »

Excédé, il dépose cinq plaintes en moins de deux ans. Cinq plaintes qui viennent s'ajouter aux 2,6 millions de dossiers en attente de traitement sur tout le territoire. « On porte plainte mais après on sait pas si le dossier part plus haut, s'il part à la poubelle, s'il est classé parce que c'est un feu d'hiver quelconque », lâche-t-il.

Alors Laurent décide de passer à l'acte. Il se filme en train de frapper des vandales. Son geste violent est diffusé sur les réseaux sociaux. « Moi, mon acte, je l'ai fait parce que au secours, au secours, au secours. Quand il y a personne, un moment donné, il faut se faire justice soi-même parce qu'on se sent abandonné. »

La publication déclenche un flot de soutien. « Bien joué Laurent, c'est comme ça qu'il faut les traiter », peut-on lire. « Après quand on voit tous ces messages, je me dis mais pour moi, j'ai pas fait d'erreurs », dit-il.

Quelques jours après la diffusion, Laurent est convoqué par la police. Mais à ce jour, il n'a fait l'objet d'aucun rappel à la loi ni d'aucune sanction. Symbole d'une autojustice impunie et décomplexée.

Le procureur face à la défiance

Depuis huit ans, Abdel Krim Grini est procureur de la République. Depuis deux ans et demi, il est en poste au tribunal judiciaire d'Alès. Il y a trente ans, il a pourtant commencé sa carrière comme avocat de la défense. « J'étais habité par la volonté de servir l'intérêt général en essayant de régler des litiges de manière pacifique », explique-t-il.

Aujourd'hui, il est de plus en plus confronté à des personnes qui se font justice elles-mêmes. L'une des raisons ? Les délais de traitement des dossiers, jugés beaucoup trop longs. « Lorsque vous dites à une victime que son dossier sera jugé dans deux ans, on peut considérer que cette victime n'est pas satisfaite », reconnaît-il.

Au niveau national, le délai moyen de traitement tourne autour de neuf mois. À Alès, c'est trois fois plus. Le tribunal manque de magistrats. « En l'espèce, en matière pénale, nous avons deux absents qui sont en congé maladie ordinaire », explique-t-il lors d'une réunion. Un quatrième magistrat est attendu pour fin 2026 ou début 2027. « Dans une structure composée d'une dizaine de magistrats, si il en manque un, on se retrouve assez vite en difficulté. »

Le procureur y est confronté quotidiennement. Un dossier l'a particulièrement marqué, lorsqu'il était en poste à Rohan en octobre 2022. Un père de famille, après avoir découvert que sa fille de six ans avait été agressée sexuellement par un adolescent de seize ans, s'est lancé dans une chasse à l'homme. « Des coups de pieds, de poings, deux barres de fer », décrit le procureur.

La droite radicale s'empare du cas. « En résumé, le procureur de Rohan condamne les agissements de ce père qui s'est fait justice lui-même. Est-ce que vous aussi vous condamnez ? », interroge un journaliste. « Qui peut condamner la réaction de ce père de famille ? », rétorque-t-il. « Je condamnerai pas le père de famille qui protège sa fille. »

Le procureur, lui, ne cède pas. « Je me suis pas arrêté aux déclarations de certains hommes politiques pour faire mon travail. Et l'histoire m'a donné raison puisque le jeune a été condamné pour agression sexuelle et le père de famille a été condamné aussi pour violence aggravée, ainsi que deux de ses complices. »

« Dans un état de droit comme le nôtre, on ne peut pas accepter ces dérives qui consistent à se faire justice soi-même, à s'arroger le droit de se venger, à exercer la loi du talion. Rendre la justice, ça n'appartient qu'à l'autorité judiciaire. Il n'y a qu'un tribunal qui peut condamner. »

Le piège de la vengeance

Adama est né à Garges-lès-Gonesse. Il est le cadet d'une famille de huit enfants. Tout le monde le connaît dans le quartier. Depuis le drame. « Malheureusement ici à la gare, c'est là que mon petit frère Sada a été tué », raconte-t-il.

En 2011, Sada a pris des coups de couteau à deux heures du matin. Il est mort à la gare. L'agresseur est arrêté, jugé et condamné pour violence ayant entraîné la mort sans intention de la donner. « Très on attend beaucoup de la justice et qu'on me dise que mon petit frère qui a pris des coups de couteau au niveau du thorax, on n'a pas fait exprès de le tuer. C'était compliqué à accepter. »

Pour Adama, c'est un déclic. « Notre famille nous dit de pas se venger. Notre avocat nous dit faites confiance à la justice. Et moi clairement quand j'ai reçu ce recommandé où il y avait marqué qu'ils allaient être poursuivis pour bagarre ayant entraîné la mort sans intention de la donner, j'attendais plus rien de la justice. »

Trois ans plus tard, Adama se procure une arme. Il tire sur sa cible : le grand frère de celui qui a tué Sada. « Pour l'atteindre, je me suis dit si je touche son frère, son grand frère, il sera impacté, il sera touché comme nous on a été touchés lorsqu'il a atteint notre frère Sada. »

L'homme est blessé. Il survit. « Au moment où je passe à l'acte, j'ai l'impression que je suis dans une bulle. Comme si mes oreilles étaient bouchées. » Quelques minutes plus tard, Adama est interpellé en bas de chez lui, devant toute sa famille. « Je pensais que une fois que j'allais le voir par terre, j'allais être apaisé mais en fait j'ai pas eu de soulagement. Là, je me suis dit en fait je suis tombé dans le piège. On ne répare pas une injustice par une violence. »

En 2018, il est condamné à huit ans de prison pour tentative de meurtre. « L'autojustice, c'est une autodestruction personnelle. En voulant faire justice moi-même, je me suis autodétruit. Derrière j'ai eu des années d'incarcération, des traumatismes en plus, des choses que j'ai loupé comme le décès de mon père quand je suis en prison, ma fille grandir. »

Les tentatives d'homicide ont presque doublé en dix ans, mais le nombre d'homicides, lui reste stable autour de trois par jour. De quoi relativiser les discours les plus catastrophistes.

Le procès de l'homme au pull gris

Au tribunal judiciaire d'Alès, un homme a poignardé son voisin après des conflits de voisinage liés au bruit.

« Il vous est reproché d'avoir volontairement commis des violences avec usage ou menace d'une arme, en l'espèce un couteau », énonce le président. « Oui, je reconnais mes faits. J'en suis vraiment pas fier », répond le prévenu.

« Tous les soirs, tous les soirs, tous les soirs », répète-t-il. Il avait appelé la police. « Ils ont fait que passer. Ils ont pas pris en considération ma demande de s'arrêter, de venir faire leur travail et de mettre une amende au voisin pour tapage nocturne. »

Le président l'interroge : « Est-ce que vous pensez pas qu'il y avait une autre solution bien plus pacifique que de mettre un coup de couteau ? » « De que je déménage ? », répond le prévenu. « Aller déposer plainte par exemple ? » « Vous avez déjà déposé plein de fois, ils m'ont dit non. » « Est-ce que vous avez déposé plainte ? », insiste le président. « Du tout. Jamais. Non. »

Le procureur prend la parole. « Les faits qui sont reprochés à monsieur sont révélateurs. Ils sont même symptomatiques. Pour les uns, on n'a pas confiance en les institutions. Pour les autres, la justice ne va pas assez vite ou elle est laxiste. Pour d'autres, la police ne fait pas son travail. On ne peut pas accepter que certains de nos concitoyens s'arrogent le droit de se faire justice même. »

Après 20 minutes de délibération, le verdict tombe : coupable. 18 mois d'emprisonnement, dont 9 mois ferme aménageable en détention à domicile sous bracelet électronique.

« Je considère qu'il était essentiel que le message passe, que le prévenu mais aussi la salle entendent et comprennent que on ne peut pas accepter dans notre société que les gens se fassent justice eux-mêmes », explique le procureur après l'audience.

Le prévenu, lui, reste ambigu. « Il aurait ces problèmes-là n'auront pas existé s'il aurait pris ma demande depuis le départ d'avoir fait moins de bruit. Donc il a sa part de responsabilité. »

La prévention par l'enfermement

Pour éviter la récidive, des associations tentent de renouer le dialogue. Adama Camara, l'ancien détenu, milite sur le terrain contre l'autojustice. Il livre son histoire face à un groupe de parents.

Pour plus d'impact, il a recréé sa cellule de prison à l'identique dans un camion. « On est dans la représentation d'une cellule de 9 m² », explique-t-il. « On a un évier, des toilettes, et souvent les détenus déchirent un drap pour avoir un peu d'intimité. Il y a un détenu qui dort en haut, un détenu qui dort en bas. Parfois quand il y a une surpopulation carcérale, on met un matelas en mousse par terre. »

« On passe 22 heures sur 24 enfermé. On a que deux heures de promenade. Si on n'a pas d'activité, si on n'a pas de parloir, on reste enfermé. »

Une trentaine de mamans se succèdent dans ces 9 m². La découverte est angoissante. « J'ai l'impression d'étouffer », dit l'une d'elles. « Je suis comprimé. Je suis pas bien. » « C'est la réaction qu'on a quand on arrive en prison au début. Même si on n'est pas claustrophobe, on le devient », répond Adama.

Pour lui, c'est sa meilleure arme de prévention. « Je suis pas fan de prendre des jeunes, de les ramener en prison. Mais je me suis dit par contre si on reproduit une cellule et qu'on montre aux jeunes au moins ils peuvent voir un aperçu de ce qui se passe. »

Un jour, un jeune est resté 40 minutes à lui poser des questions. « C'était des jeunes qui étaient déterminés à prendre 20 ans. Au bout de 40 minutes, quand on est sorti, il y a un jeune, il s'est mis à pleurer. Il a dit : "Non, en fait, je me mentais à moi-même. Je pensais que j'étais prêt mais je suis pas prêt." »

« L'autojustice, parfois on pense que c'est la meilleure des solutions, mais quelqu'un qui essaie de se venger, c'est pas forcément quelqu'un qui aime la violence. C'est le dernier espoir d'un désespéré qui pendant des années peut-être a souffert. C'est pour ça que c'est dès le début qu'il faut commencer à parler et surtout déconstruire ces choses-là. »

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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