Nice, 14 juillet 2016 : les 86 vies que la France n'a pas su protéger

Parmi les 2 200 parties civiles, Anne Muris. Sa fille Camille, 27 ans, est morte sous les roues du camion. Arrivée à Nice une heure avant le feu d'artifice, de retour d'une mission humanitaire. Anne Muris se souvient des quatre jours d'attente avant l'identification : « On nous descend au sous-sol, on rentre dans une salle très froide et sur la table une enveloppe craft. » L'officier de police judiciaire sort les objets personnels : carte d'identité, trousseau de clés, une bague. « Elle est pleine de sang. Je sais que c'est son sang. »
Gill Gamberry assistait au concert du 14 juillet. « Je suis monté sur le marchepied, j'ai vu une arme sortir de la vitre. J'ai tapé sur le montant de la fenêtre. » Il tente de désarmer le conducteur, entend deux coups de feu, saute du camion. « Il y avait entre 30 et 60 personnes au sol sur 100 mètres de chaussée. » Puis il aide les secours, récoltant du linge, couvrant des corps.
Sofiyane Darwish avait 15 ans cette nuit-là. Il était sur la promenade avec sa grand-mère, sa tante, son oncle et sa petite sœur Emma, 12 ans. Quand le camion surgit, Sofiyane s'enfuit et se réfugie dans un hôtel. « La seule chose dans ma tête : où est ma petite sœur ? » Les trois adultes sont tués. Emma, gravement blessée, protégée par leurs corps ; les médecins l'appelleront « la miraculée ». Aujourd'hui, elle souffre d'amnésie traumatique. « Elle se réveille en disant : "Je ne veux pas me souvenir" », confie-t-il.
Deux hommes de l'entourage de l'assassin ont écopé de 18 ans de prison pour association de malfaiteurs terroristes. Anne Muris a témoigné au procès. Elle décrit le parcours éprouvant : « Prendre les transports pour aller faire une déposition, organiser des obsèques… » Elle compare avec le dispositif israélien : « On ne pourrait pas faire comme ça se fait en Israël ? »
Gill Gamberry a été salué comme un héros. Anne Muris raconte sa surprise au procès : « J'ignorais complètement ce qu'il avait fait. Ne pas essayer d'en tirer aucune gloire, aucune médiatisation – ça rend le geste encore plus beau. »
Anne Muris milite au sein de l'association Mémorial des Anges, qu'elle préside. Elle organise des visites pour des écoliers sur les lieux de l'attentat. Des enfants nés en 2016 viennent voir les photos des 86 victimes disposées sur le monument en forme de vague. « Ce ne sont que des photos de victimes qui sont décédées. Les deux photos bleues, c'est de la même famille. Celle qui est en haut, la plus grande, c'est la maman avec son petit garçon. Les deux ont été tués. »
Sofiyane Darwish exprime un sentiment partagé : « 10 ans, c'est presque un clap de fin pour certains. Ça y est, ça fait 10 ans, on doit être passé à autre chose. Alors oui, bien sûr qu'on passe à autre chose à notre façon, mais on ne peut pas oublier ce qui s'est passé. »
Sa sœur aînée Dina, qui a pris en charge les deux cadettes après la mort de leur grand-mère, raconte : « Ma mère est devenue enfant, et je suis devenue adulte. Les rôles se sont inversés. » Elle ajoute : « On apprend à vivre avec la blessure, à la transformer. Il y a une ancienne version de nous et la version qu'on est aujourd'hui après un tel traumatisme. »
Anne Muris insiste : « La souffrance personne ne me l'enlèvera, et la perte de ma fille me pèse de plus en plus. »
Chaque 14 juillet, 86 faisceaux — un pour chaque vie volée — transpercent la nuit niçoise à l'heure exacte de l'attentat.
Sources
- Vidéo originale : https://youtube.com/watch?v=BvVvPhUeSxo
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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