Armes françaises en Guinée : l'enquête qui accuse Paris

Six millions de dollars. C'est le montant des munitions livrées par la France à la Guinée entre 2003 et 2006. Le 27 janvier 2007, le régime du général Lansana Conté tire sur des manifestants pacifiques. Bilan : entre 150 et 300 morts. Les ONG accusent Paris d'avoir armé un régime qui massacre son peuple. Le ministère de la Défense refuse de commenter. Voilà.
Le salon des marchands de mort
Paris, 2007. Salon Milipol. 120 pays représentés. Des stands clinquants, des armes dernier cri. Le business des armes pèse 1 200 milliards de dollars par an. Les États-Unis dominent les exportations. Suivent la Grande-Bretagne, la Russie, la France, Israël et l'Allemagne.
Benoît et Leïla ne sont pas là pour acheter. Ils enquêtent pour Amnesty International. Leur mission : récolter des informations. « C'est l'occasion ici à Milipol, en un concentré de mètre carré, de voir beaucoup d'armes », explique Benoît.
Il montre une arme de 40 mm. Six tubes. « Ça tire entre 3000 et 6000 coups à la minute », précise-t-il. Une arme de saturation. « Cela fait baisser les têtes et se dégager des situations ennuyeuses », ajoute le vendeur.
Benoît enquête depuis dix ans pour Amnesty International. Il fait partie d'un réseau mondial qui milite pour un traité international sur les ventes d'armes. Pourquoi ? Parce que des armes circulent sans contrôle. Elles alimentent des conflits. Elles permettent des violations massives des droits de l'homme.
« Il y a des États qui ont compris l'avantage que ça avait de transférer des armes sans que ça se sache », explique Benoît. « Parce que quand nous on le sait, nous ONG, et que ces armes sont vendues à des acteurs irresponsables, eh bien on en profite pour le dire haut et fort. »
Il cite des noms. La France. La Chine. La Russie. « Ces pays-là n'ont pas intérêt à voir leur nom affiché dans les rapports d'Amnesty International. »
La méthode qui fait peur
Dans les bureaux parisiens d'Amnesty, des bénévoles apprennent à tracer les armes. Une jeune chercheuse spécialisée forme les recrues. Elle ne souhaite pas être filmée. Nous l'appellerons Sonia.
« Beaucoup d'entreprises auxquelles nous nous intéressons sont extrêmement puissantes », explique-t-elle. « Et nous ne voulons pas qu'elles s'intéressent trop à nous. »
La méthode est simple. Les massacres laissent des indices. Des douilles. Des numéros de série. Des photos. Sonia montre comment une simple image peut révéler un trafic.
Un photographe part au Darfour. Il envoie un cliché d'un lance-grenade. Le numéro de série est visible : QLZ87. Les enquêteurs d'Amnesty International identifient l'arme. C'est un lance-grenade fabriqué par Norinco, une compagnie chinoise.
Problème : depuis mars 2005, un embargo de l'ONU interdit toute livraison d'armes au Darfour. Si la Chine a exporté cette arme après cette date, c'est une preuve de sa possible implication dans le conflit.
« Nous avons réussi à prouver que ce type particulier de lance-grenade est un nouveau modèle et qu'il a été fabriqué et exporté après l'entrée en vigueur de l'embargo », affirme Sonia.
La Chine sait-elle que ses armes atterrissent entre les mains des bandes armées responsables des massacres du Darfour ? La question reste ouverte. Mais les preuves s'accumulent.
Le QG de la traque
Londres. Siège d'Amnesty International. C'est là que Brian Wood dirige les enquêtes. Expert en armes réputé, il est le « papa » des jeunes chercheurs. Sous son contrôle, les rapports sont écrits après de multiples vérifications.
Brian Wood a lancé l'idée d'un traité international pour contrôler les ventes d'armes. « Ce que nous croyons, c'est qu'un traité efficace sur les armes doit avoir des règles d'or », explique-t-il. « Par exemple, les transferts d'armement ne devraient pas être autorisés si ces armes risquent d'être utilisées pour des violations massives des droits de l'homme. »
Son équipe analyse des photos prouvant des ventes d'armes chinoises au Soudan, malgré l'embargo. « Amnesty International a des informations régulières sur ces livraisons d'armes au Darfour », dit Brian Wood. « Là, ce sont des compagnies privées auxquelles fait appel le gouvernement du Soudan. Et elles amènent des armes au Darfour. »
Les images montrent des armes déchargées sur des camions militaires. « Est-ce que le Conseil de sécurité agit ? Non, parce que c'est la Chine qui est derrière tout ça. »
En 2007, Amnesty International publie ces preuves. La Chine nie en bloc. « Nous respectons scrupuleusement les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies », répond Pékin.
La France en accusation
Mais la Chine n'est pas seule visée. La France aussi est dans le collimateur des ONG. Et pour cause : entre 2003 et 2006, Paris a livré pour 6 millions de dollars de munitions à la Guinée.
Le 27 janvier 2007, des manifestants pacifiques descendent dans la rue à Conakry. Ils protestent contre la hausse du prix du riz et la gestion du général Lansana Conté. Le régime tire. Bilan : entre 150 et 300 morts, selon les estimations.
Les camions Mamba — des véhicules blindés français — sont utilisés pour réprimer. Une vidéo amateur montre la scène. Les ONG accusent la France d'avoir armé un régime qui massacre son peuple.
« Dans le cas de la Guinée, ce n'est pas une situation de guerre, ce n'est pas un conflit armé », explique Brian Wood. « Ce sont juste des manifestants pacifiques qui sont réprimés par un gouvernement, alors que les gouvernements comme celui de la France arment le régime qui commet ces violations. »
Le Dossier a contacté à plusieurs reprises les autorités françaises. Ni le ministère des Affaires étrangères, ni surtout le ministère de la Défense, n'ont accepté de commenter ces ventes. Silence radio.
Le Congo, enfer sur terre
La Guinée n'est qu'un exemple. Le pire est ailleurs. En République démocratique du Congo, le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. 4 millions de morts. L'équivalent d'un 11 septembre par jour pendant dix ans.
« Mais comme ce sont des Africains, le monde ne voit rien et personne n'en parle », déplore un enquêteur.
Depuis 15 ans, l'Ouganda et le Rwanda arment des milices qui sèment la mort dans l'Est du Congo. Les armes affluent malgré l'embargo de l'ONU. Pas un fusil, pas une balle ne devrait arriver entre les mains des groupes armés. Pourtant, ils en ont.
En décembre 2007, une équipe de journalistes se rend au Nord-Kivu. L'armée régulière congolaise affronte une milice soutenue par le Rwanda. L'artillerie tire. Les civils fuient.
« Nous fuyons devant la guerre, ils veulent nous exterminer », témoigne une femme. « On dort dans la forêt. Les gens meurent de faim. »
800 000 personnes ont été chassées de leur maison. Les services de santé ont disparu. Une femme enceinte traverse une zone de combat pour accoucher. Son bébé meurt à l'accouchement. Trop tard.
À l'hôpital de Rutshuru, géré par Médecins sans frontières, le choléra fait des ravages. « C'est la première fois qu'il y a du choléra depuis très, très longtemps », explique un médecin. « Ce sont les déplacements de population qui ont créé le choléra. »
Dans l'hôpital, des femmes violées. « Ça fait plus de 5 ans qu'on voit ça », dit un soignant. « C'est l'impunité générale et puis la guerre qui fait que les hommes en armes se sentent en droit de posséder tout ce qu'ils trouvent sur leur passage, y compris les femmes. »
Les fosses communes
Sur une route du Nord-Kivu, des hommes en armes ont semé la mort pendant des mois. Les civils reviennent à peine dans les villages. Ils accusent la milice Tutsi d'avoir tiré à vue sur les paysans.
Les villageois emmènent les journalistes dans la brousse. Ils veulent prouver qu'ils disent vrai. « Là, il y en a cinq », montre un homme. « Les Tutsis l'ont tué. »
Des fosses communes. Peuplées de Hutus. Des Hutus tués par des Tutsis. L'histoire s'est inversée.
Quatorze ans plus tôt, au Rwanda voisin, des milices extrémistes Hutus avaient tué 800 000 Tutsis et Hutus modérés en trois mois. Les tueurs Hutus rwandais avaient fui au Congo. Ils se sont réfugiés au cœur des populations Hutus locales, qui n'avaient aucune responsabilité dans les massacres.
Depuis, la guerre n'a jamais cessé. Des milices de Tutsi congolais ont surgi. Ils poursuivent les Hutus de leur vengeance. Une guerre de représailles nourrie par un flot ininterrompu d'armes.
« Il est impossible de résoudre le problème si on ne contrôle pas le flux des armes », affirme un enquêteur.
L'embargo bafoué
Tous les pays du monde se sont engagés à appliquer un embargo total sur les armes au Congo. Pas une arme, pas une munition ne doit arriver dans la région des Grands Lacs.
« Et là, on a toute l'ambiguïté de la communauté internationale », dénonce un observateur. « C'est-à-dire qu'il y a des déclarations qui sont faites, et puis, pour surveiller l'embargo, on a des jumelles, et puis c'est tout. »
Seule l'armée régulière du Congo a le droit de s'équiper. Mais les armes continuent d'affluer. D'où viennent-elles ? De multiples pays : Bulgarie, Russie, Chine (Norinco), Belgique, États-Unis.
Les trafiquants d'armes comme Viktor Bout et Leonid Minin alimentent les groupes armés. En échange de minerais précieux : or, coltan, diamants. Le trafic d'armes est facilité par des intermédiaires, des compagnies aériennes écrans et des certificats de destination falsifiés.
L'entreprise française SDV Transintra — filiale du groupe Bolloré — figure sur la liste noire de l'ONU pour son transport de minerais dans la région.
Les enquêteurs risquent leur vie
Enquêter sur les armes au Congo est dangereux. Pascal Kalombolo en a fait les frais. Cet enquêteur local collaborait avec Control Arms. Il apportait des munitions, des balles, des preuves.
« D'abord, il nous a apporté des munitions en disant, regardez, voilà ce que j'ai trouvé », raconte un enquêteur. « Voilà une situation dans laquelle c'était une jeune femme qui avait été violée puis assassinée. »
Les milices ont fini par repérer ses activités. En juillet 2005, ils l'ont assassiné. « Amnesty International, Human Rights Watch et Frontline ont demandé une enquête indépendante », explique l'enquêteur. « Pour l'instant, il ne se passe rien. »
« Ce qui est sûr, c'est que tous les milliers de personnes qui, eux, font ce travail-là, oui, leur situation est en danger, quotidiennement et encore aujourd'hui. »
La bataille de l'ONU
Pendant que les armes tuent, une autre guerre se mène à l'ONU. Celle du traité international sur le commerce des armes. 153 pays sur 192 se sont déclarés favorables. Mais quelques nations bloquent.
Les ONG — Amnesty International, Oxfam, Control Arms — font pression. Anna MacDonald, d'Oxfam, est une redoutable lobbyiste. « Mon travail, c'est juste de faire 50 choses en même temps », dit-elle. « C'est pour ça que je suis ridicule avec mes deux téléphones portables. »
Brian Wood discute avec un diplomate hollandais. Leurs enquêtes sont utilisées dans les discours à la tribune des Nations Unies. « Ils donnent des statistiques fascinantes qui rendent très claire la problématique », reconnaît un diplomate.
Mais les opposants sont puissants. La Chine, l'Iran, l'Irak, la Russie restent sur une position prudente d'abstention. Un seul État manifeste une opposition frontale : les États-Unis.
John Bolton et la NRA
John Bolton, nommé par Bush ambassadeur à l'ONU en 2005, a été chargé de torpiller tous les traités multilatéraux. En 1994, il exposait sa vision : « Il n'y a pas de Nations Unies. Il y a une communauté internationale qui, à l'occasion, peut être dirigée par le dernier vrai pouvoir mondial, les États-Unis. »
En 2007, Bolton est l'invité d'honneur du congrès annuel de la National Rifle Association (NRA). Le lobby pro-armes américain. Pourquoi les États-Unis bloquent-ils le traité ?
« Les États-Unis ont une constitution qui dit explicitement dans le deuxième amendement que le droit du peuple à porter une arme ne peut pas être remis en cause », explique un diplomate américain.
Mais dans un livre paru en 2007, John Bolton donne un autre argument. Les États-Unis doivent pouvoir fournir des fusils à des bandes armées, partout dans le monde. Une constante de la politique américaine depuis 30 ans : faire la guerre par milices interposées.
« Vous armez des milices ou des combattants de la liberté ? », demande un journaliste. « Vous utilisez toujours des canaux légaux ? »
« La décision vient toujours du gouvernement américain », répond Bolton. « Notre problème, c'est qu'on est tellement transparents qu'il est difficile de conduire des opérations clandestines, même quand on souhaite le faire. »
Les États-Unis ont été condamnés par le tribunal international de l'ONU pour avoir illégalement armé un groupe d'extrême droite qui a déstabilisé le gouvernement légal du Nicaragua et tué 20 000 civils. L'affaire des Contras.
« Les États-Unis ne les considéraient pas comme des terroristes », justifie Bolton. « Nous avons fourni des armes aux Contras. »
Le lobbyiste de la NRA
Tout au long de l'Assemblée Générale de l'ONU, un homme étrange suit les réunions sur le traité. Bob Barr, membre de la NRA. Il est accompagné d'un autre homme, également membre de la NRA.
Bob Barr est satisfait du refus américain. « Même si beaucoup de gens ici n'aiment pas John Bolton, il a été très clair dès le début du processus », dit-il. « Et nous, aux États-Unis, nous avons le deuxième amendement et nos lois sont très différentes. »
Les ONG espèrent que le nouveau président américain changera d'attitude. En attendant, elles maintiennent la pression. « Si ça avance bien, la négociation sur le texte du traité commencera en 2010 », explique un diplomate. « Je sais que pour les gens ordinaires, les gens qui souffrent, c'est très loin. Mais aux Nations Unies, il faut convaincre tous les gouvernements en même temps. »
« Ce sera la première fois qu'il y aura une obligation légale pour les États de respecter certaines règles quand ils transportent des armes », conclut-il. « Ce sera vraiment un pas très important pour l'humanité. »
Un pas immense. Mais en cette belle journée d'automne new-yorkais, les armes ont tué des milliers de personnes sur la planète. Permis des viols. Des déplacements forcés. Et bien d'autres conséquences indirectes.
Les ONG se séparent. Prochain rendez-vous : octobre 2008. Ils reviendront à New York, soutenus par des centaines d'ONG africaines, asiatiques ou sud-américaines. Entre-temps, inlassablement, ils poursuivront leurs enquêtes sur la face cachée du commerce des armes.
L'enquête continue.
Sources : Rapports d'Amnesty International, Registre des douanes de l'ONU, base de données privée d'ONG, photos et vidéos de journalistes et expatriés, rapports d'experts de l'ONU sur le Congo, enquêteurs américains (département d'État, Jonathan Weiner), justice italienne, Carabiniers, Institut de Gémologie Italien, vidéo de John Bolton (1994), livre de John Bolton (2007), Tribunal international de l'ONU (affaire Nicaragua).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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