Amazon : la centrale à gaz qui va enterrer son bilan climatique

Trente-trois millions de tonnes de CO2 par an. C'est ce qu'Amazon a obtenu le droit de rejeter dans le comté de Pecos, à l'ouest du Texas. La centrale à gaz, en construction, vise un seul objectif : alimenter trois futurs centres de données IA. Le New York Times révèle que cette infrastructure deviendrait la plus grande source d'émissions de gaz à effet de serre des États-Unis — devant la plus grande centrale à charbon du pays.
Amazon a confirmé le projet. La centrale s'appelle GW Ranch. Elle comptera 35 turbines pour une puissance totale de 7,65 GW. Pour vous donner une idée : c'est plus de quatre fois l'EPR de Flamanville. Et aussi davantage que n'importe quelle centrale à gaz actuellement en service aux États-Unis. Ce n'est pas un scénario de film catastrophe. C'est un permis de polluer, délivré par une administration texane qui ne s'embarrasse pas de fioritures.
Trente-trois millions de tonnes : le permis de polluer qui tue le greenwashing
Le chiffre donne le vertige. 33 millions de tonnes de CO2, c'est l'empreinte carbone annuelle d'environ 4 millions de Français. C'est aussi, selon l'AFP, l'équivalent de 45 millions de voitures. La centrale ne sera pas raccordée au réseau électrique. Elle produira directement l'électricité nécessaire aux data centers d'Amazon, sans passer par le réseau classique. Un système sur mesure, hors sol, dans tous les sens du terme.
Amazon joue l'innocence. L'entreprise affirme garder un objectif de neutralité carbone d'ici 2040. Elle prévoit même d'ajouter du solaire sur le site et d'utiliser de l'eau non potable pour refroidir ses installations. Belle opération de com'. Les faits, eux, sont têtus : 33 millions de tonnes de CO2 par an, c'est incompatible avec une trajectoire de neutralité. Sauf si l'on considère que la compensation carbone est une monnaie de singe — ce que les marchés du carbone sont devenus, soit dit en passant.
Qui a signé ce permis ? L'État du Texas, qui assume sa politique énergétique : produire, vendre, polluer — et que l'emploi local justifie le reste. Dans un pays où la régulation climatique passe par des crédits d'impôt et des subventions fédérales, chaque État garde sa liberté. Le Texas a choisi le gaz. Amazon a choisi le Texas. Les actionnaires, eux, regardent le cours de l'action.
L'IA, ogre énergétique : pourquoi Amazon construit sa propre centrale
Le prétexte est connu : l'IA consomme des quantités colossales d'électricité. Data centers, entraînements de modèles, refroidissement des serveurs — tout cela exige une puissance continue. Le réseau électrique américain est vieillissant. Les délais de raccordement se comptent en années. Résultat : les géants du numérique décident de produire leur propre énergie. Amazon, mais aussi Meta, Microsoft, Oracle, ou encore XAI, l'entreprise d'Elon Musk, suivent la même trajectoire.
Le cabinet spécialisé CleanView recense près de soixante projets de ce type aux États-Unis. Leur capacité totale serait équivalente au parc électrique du Mexique. Soit une puissance considérable, construite hors réseau, hors contrôle, hors débat. L'ensemble de ces centrales pourrait dépasser les 200 millions de tonnes de CO2 rejetées chaque année, selon des calculs d'organisations américaines transmis à l'AFP. C'est comparable aux émissions annuelles de l'Espagne. Les chiffres ne mentent pas.
Ce mouvement n'a rien d'anecdotique. C'est un basculement industriel. Les grands acteurs du numérique, qui se posent en chantres de la décarbonation, deviennent les premiers constructeurs de centrales fossiles du pays. Ils le font avec le sourire — et une promesse : le coût de l'électricité ne sera pas répercuté sur les habitants du Texas. Amazon affirme même « payer intégralement le coût réel de l'alimentation de ses opérations ». Vraiment ? Le coût réel inclut-il les 33 millions de tonnes de CO2 ? Les particules fines ? Les gaz toxiques ? Les conséquences sanitaires, elles, ne figurent pas sur la facture.
Une tendance lourde : le retour du gaz en force
Les défenseurs de l'environnement s'alarment, à juste titre. Ces centrales rejettent des particules fines et des gaz toxiques dangereux pour la santé. Les populations locales paieront le prix fort. Et ce n'est pas fini. Selon le site Clubic, un expert annonce « une explosion des projets gaziers hors réseau ». Autrement dit : chaque nouveau data center pourrait bientôt traîner derrière lui sa centrale à gaz, comme une remorque toxique.
Ce mouvement frappe par son ironie. Pendant que l'Europe discute de normes ESG et de reporting carbone, pendant que la France ferme des usines et s'interroge sur son avenir énergétique, les États-Unis construisent des centrales à gaz à une cadence inédite. La Silicon Valley, qui prêche la vertu climatique dans ses campagnes publicitaires, finance dans le même temps l'infrastructure la plus polluante du pays. Cette contradiction n'est pas un accident. C'est une stratégie.
Les entreprises technologiques veulent de l'électricité fiable, abondante, et disponible immédiatement. Le solaire et l'éolien ne suffisent pas. Le nucléaire est trop lent à construire. Le gaz, lui, se déploie en quelques années. Résultat : le marché tranche en faveur du fossile. Les discours verts ne changent rien aux lois de l'ingénierie. Et les investisseurs le savent. Les prix de l'électricité aux États-Unis restent compétitifs grâce au gaz. C'est le socle de la réindustrialisation américaine. Et c'est exactement ce qui rend la stratégie climatique des Big Tech si fragile.
Le vrai visage de l'IA : une machine à extraire du pétrole
Mais le scandale ne s'arrête pas là. L'impact de l'IA sur le climat ne se limite pas à la consommation électrique des data centers. Une étude publiée début août dans la revue Nature, menée par d'anciens salariés de Microsoft, documente un autre problème. L'IA est désormais massivement utilisée par les compagnies pétrolières et gazières pour améliorer leurs opérations. Concrètement, elle repère mieux les gisements, réduit les coûts de forage et rend rentables des réserves jusqu'alors inexploitables.
Résultat : l'IA permet d'extraire beaucoup plus de pétrole et de gaz qu'avant. Cela signifie davantage de combustibles brûlés, davantage d'émissions de CO2. Selon les chercheurs, l'impact climatique de l'IA dans le secteur pétrolier pourrait être jusqu'à 13 fois plus important que celui lié à la consommation électrique des data centers. Voilà la vérité que personne ne veut voir : l'IA, présentée comme l'avenir de l'humanité, est d'abord une machine à maximiser les profits des majors fossiles.
Certes, l'IA peut aussi aider les énergies renouvelables à être plus efficaces. Le solaire et l'éolien bénéficient de meilleures prévisions météorologiques, d'algorithmes d'optimisation. Mais ces bénéfices, selon l'étude, sont largement inférieurs aux dégâts provoqués du côté fossile. Les chercheurs sont formels : le solde climatique est négatif. Et c'est une décision d'entreprise, pas une fatalité technologique.
Et maintenant ?
La question n'est pas de savoir si Amazon va ralentir. La question est de savoir qui paiera la facture. Planète d'abord. Santé publique ensuite. Crédibilité des engagements climatiques enfin. Amazon affirme vouloir compenser ses émissions. Mais quand on construit la plus grande source de gaz à effet de serre des États-Unis, la compensation n'est plus qu'un mot. Le rapport qualité-prix de ce projet est simple : quelques emplois locaux contre 33 millions de tonnes de polluants par an.
Les financiers, eux, n'ont pas encore réagi. Les fonds ESG, grands pourfendeurs du charbon, sauront-ils regarder ce qui se passe au Texas ? Ils ont applaudi quand Amazon a promis la neutralité carbone. Ils ont acheté les obligations vertes de l'entreprise. Il serait temps de lire les permis de construire. Les agences de notation devraient intégrer ces données dans le prix de la dette. Mais elles sont occupées à vérifier la conformité des chartes de diversité.
D'ici cinq ans, une centaine de centrales à gaz pourraient parsemer le territoire américain, toutes dédiées aux serveurs de l'IA. Le réseau électrique, lui, restera fragile. Les particuliers continueront à payer des factures élevées. Pendant ce temps, les grandes entreprises auront obtenu ce qu'elles voulaient : une énergie captive, bon marché, hors réseau, hors débat public.
Le Texas est un miroir. Il montre ce que devient la transition climatique quand elle est pilotée par des intérêts privés : une vaste opération de communication, avec des centrales à gaz derrière les panneaux solaires. Les actionnaires applaudissent les trimestriels. Les défenseurs du climat, eux, n'ont qu'une arme : la documentation. Mais à force de rapporter des faits, on finit parfois par déranger.
Et maintenant, c'est à vous de juger. Amazon affirme explorer l'ajout de solaire. Il prévoit un site « décarboné » à terme. Mais une fois la centrale construite, une fois les turbines installées, personne ne les démontera. Les engagements climatiques sont des déclarations d'intention. Le gaz, lui, se passe de commentaires.
📰Source :YouTube
Par la rédaction de Le Dossier
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