Agent orange : une Franco-Vietnamienne traîne Bayer et Monsanto en justice

« J’étais arrosée »
Qui est Trantonia ? Elle naît en 1942 à Sóc Trăng, dans le sud du Vietnam. Elle grandit dans le fracas des bombardements de la guerre d’Indochine. À 8 ans, agent de liaison pour les résistants. À 20 ans, journaliste pour le Front national de libération (FNL). Le Vietnam est alors coupé en deux : le Nord communiste soutenu par la Chine, le Sud nationaliste soutenu par les États-Unis.
En 1962, les Américains lancent l’opération Ranch Hand. Objectif : défolier les mangroves et les jungles où se cachent les résistants. Pendant dix ans, près de 80 millions de litres de défoliants sont déversés sur le Vietnam. L’agent orange est l’un d’eux. Il contient de la dioxine, une substance extrêmement toxique.
Trantonia raconte que ce jour-là, elle était à Củ Chi dans le maquis, elle a entendu un avion, est montée par curiosité et a vu l’avion laisser un nuage de poudre. Elle a été arrosée, et sa mère lui a dit d’aller se laver parce que c’était l’agent orange.
Cinq maladies, une transmission génétique
Trantonia a perdu sa première fille peu après sa naissance : la peau s’est détachée trois jours après, l’enfant est devenue jaune et ne grandissait plus, puis est morte dans les bras de sa grand-mère.
Dix-sept pathologies sont aujourd’hui liées à l’exposition à l’agent orange. Trantonia en développe au moins cinq : diabète de type 2, cancer du sein, tuberculose, chloracné et alpha-thalassémie. Ses filles et ses petits-enfants portent aussi ces maladies, car la dioxine se transmet de génération en génération.
Selon la vidéo de Reporter, plus de 3 millions de personnes — Vietnamiens, Laotiens, Cambodgiens — souffrent encore des ravages de cet herbicide.
Le premier procès français de l’agent orange
En 2014, Trantonia assigne quatorze entreprises agrochimiques devant les tribunaux français, parmi lesquelles Bayer, Monsanto et Dow Chemical. Les deux premiers procès ont lieu en 2021 et 2024 ; les deux fois, les tribunaux déclarent sa demande irrecevable. L’argument des multinationales est qu’elles n’auraient fait qu’exécuter les ordres de l’État américain.
Ce n’est pas la première fois que ces firmes sont visées. Dans les années 1970, des vétérans américains intoxiqués engagent des poursuites. En 1984, un accord à l’amiable est trouvé pour environ 180 millions de dollars, mais seulement pour les vétérans américains. Aucune réparation n’a jamais été versée pour les victimes vietnamiennes, laotiennes ou cambodgiennes.
Trantonia saisit la justice française parce qu’elle a la nationalité française, vit en France et est une victime directe. Elle veut faire reconnaître les crimes de l’agent orange comme un écocide.
Des jeunes prennent le relais
Trantonia est soutenue par le collectif Vietnam Dioxine et un comité de soutien, en majorité des jeunes. L’un d’eux explique que son engagement vient du facteur mémoriel (comprendre pourquoi ses parents sont venus en France) et des questions écologiques décoloniales. L’agent orange symbolise un crime environnemental perpétré par les Américains sur une terre colonisée, avec des conséquences encore présentes.
Ces collectifs font le lien avec d’autres désastres : l’utilisation du chlordécone aux Antilles et du phosphore blanc par l’armée américaine en Palestine. « Tout le monde déteste Monsanto », lance un militant. La même entreprise qui fabriquait l’agent orange produit aujourd’hui le glyphosate.
La stèle de Paris : un premier rempart
Une stèle a été inaugurée au parc de Choisy, dans le 13e arrondissement de Paris, en hommage aux millions de victimes de l’agent orange. Un orateur déclare que c’est le premier lieu de mémoire et de réparation en France et en Europe. Trantonia prend la parole : du haut de ses 85 ans, elle fait le serment de continuer tant qu’elle respire et qu’elle est lucide, et demande qui lui succédera après sa disparition.
Le 16 juin 2026 : troisième audience
Après deux rejets, Trantonia se pourvoit en cassation. La Cour fixe l’audience au 16 juin 2026. Si elle lui donne raison, l’affaire pourrait faire jurisprudence : des entreprises pourraient être poursuivies pour avoir fourni des produits dangereux à un État, même en temps de guerre.
Un militant confie ne pas se faire trop d’illusions sur le résultat, mais ajoute que si le pourvoi échoue, ils iront devant la Cour européenne des droits de l’homme. « De toute façon, on continue », dit-il.
Trantonia a écrit son livre Ma terre empoisonnée (2015). Une pièce de théâtre, Nos corps empoisonnés de Marine Bachelot Nguyen, tourne en France depuis des années.
Sources :
- Reporter (YouTube), vidéo « Agent orange : le dernier combat de Trantonia », consultée le 12 juin 2026.
- Trantonia, Ma terre empoisonnée (2015), cité dans la vidéo.
- Marine Bachelot Nguyen, Nos corps empoisonnés (pièce de théâtre), citée dans la vidéo.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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