Marine Boisseranc : 15 ans après, l’enseignante raconte tout

Le crime qui n’en finit pas
Onze octobre 2005. Marine Boisseranc rentre chez elle. Elle prépare ses cours. Ses parents travaillent. Personne ne l’attend. À 17 heures, un voisin entend un cri. Puis plus rien.
Ils retrouvent Marine morte, poignardée. Pas d’effraction. Pas d’ADN. Pas de témoin. Rien. L’enquête piétine.
Pendant six ans, les gendarmes tournent en rond. Ils interrogent l’entourage, les amis, les ex. Aucune piste sérieuse. L’affaire rejoint les tiroirs des cold cases — ces milliers de dossiers que la France n’élucide jamais. Le Figaro rappelait en 2025 que plus de 80 % des homicides sont résolus, mais les affaires non élucidées restent une plaie nationale.
Sauf qu’Éric Boisseranc, lui, ne se résigne pas.
Il lit chaque pièce du dossier. Il archive les procès‑verbaux. Il note les contradictions. Il devient un enquêteur à part entière. « Je suis son ombre », dit‑il dans l’émission Au bout de l’enquête.
La suite est édifiante.
L’arrestation de Ludovic : six ans et un ticket de caisse
Fin 2011. Un nom revient dans le viseur : Ludovic, ex‑petit ami de Marine. Il vit à Bali. Il rentre en France pour les fêtes. À la descente d’avion, les gendarmes l’arrêtent.
« Une douche froide », raconte‑t‑il. Il ne comprend pas. On lui parle de meurtre, de préméditation. Ils le placent en détention provisoire, le mettent en examen pour homicide volontaire.
Mais son avocat fouille le dossier. Il tombe sur un détail : un ticket de caisse.
Un ticket du supermarché Casino de Villefranche‑sur‑Saône. Date : 11 octobre 2005. Heure : 17 heures.
Ludovic achetait des journaux.
Or le meurtre de Marine a eu lieu au même moment, à plus de dix kilomètres de là. Impossible d’être aux deux endroits. Les enquêteurs vérifient le ticket : tampon horodaté, signature du caissier. L’alibi tient la route.
Ludovic est libéré. L’accusation s’effondre.
Pas de coupable. Pas de mobile. Retour à la case départ.
— Ce ticket, c’est une preuve matérielle irréfutable, souligne l’avocat dans l’émission. Il aurait dû être découvert avant l’arrestation.
Éric Boisseranc, lui, ne l’a jamais accusé. Il le dit : « Ludovic n’a rien à voir avec ça. »
Mais alors, qui ?
Le combat d’un père : plonger dans l’enquête
Éric Boisseranc est chauffeur de poids lourds. Pas de formation juridique, pas de réseau. Une rage.
Il photocopie les PV. Il rencontre les témoins. Il lance des appels sur les réseaux sociaux. Il devient le premier interlocuteur des journalistes.
En 2020, un article de presse locale – jamais nommé dans le documentaire – relance l’affaire. Une enseignante à la retraite le lit. Et se souvient.
« Parfois je me disais quand même : tu sais quelque chose, tu devrais le dire. Puis le temps passe. Je ne sais pas à qui m’adresser. »
Elle appelle Éric Boisseranc. Elle lui raconte une scène qu’elle n’a jamais osé révéler. Un mardi d’octobre 2005. Le jour du crime.
Elle ne travaille pas le mardi. Elle emmène sa petite‑fille chercher son petit‑fils à l’école de Morancé. Il est 11h15. Elle roule vers le carrefour.
« J’entends crier : “Au voleur, au voleur, arrêtez‑le !” Je vois deux hommes qui se courent après. L’un poursuit l’autre. Le premier a une mallette à la main. Il court vers une voiture. »
La voiture est une femme au volant. Blonde. Cheveux tirés. Lunettes noires.
« La voiture emboutit une maison. Le monsieur qui poursuit me dit : “Je suis rentré chez moi, j’ai trouvé ce type en train de farfouiller. Il a sorti un couteau.” »
L’enseignante donne des détails : la couleur de la voiture, la direction prise – le feu rouge, la route de Chazay. La maison de Marine est à moins de deux kilomètres.
— Elle décrit une femme blonde au volant. Marine était brune. Mais qui était cette femme ? interroge le père.
Ils enregistrent le témoignage. Il figure dans un procès‑verbal. Il n’a jamais été exploité.
Pourquoi ?
Le témoignage qui tombe dans l’oubli
Les enquêteurs ont‑ils pris au sérieux ce récit ? Rien n’est moins sûr.
Le transcript de l’émission Au bout de l’enquête le montre : le père lit le PV. Il souligne des incohérences. L’enseignante a signé sa déposition quinze ans après les faits. Son souvenir est précis, mais certains détails diffèrent des autres témoignages de voisinage.
— Les gendarmes avaient interrogé les riverains dès 2005. Personne n’avait mentionné cette poursuite. Comment expliquer ce silence ?
Éric Boisseranc avance une hypothèse : le viticulteur qui a poursuivi le voleur n’a jamais porté plainte. Il n’a pas voulu s’impliquer. L’affaire de Marine, plus grave, a occulté cet incident. Ou peut‑être les deux sont‑ils liés.
Le dossier judiciaire, lui, ne fait pas le lien.
Pourtant, la chronologie colle : l’incident du viticulteur survient vers 11h20. Marine est tuée l’après‑midi, vers 17h. Rien ne prouve que les deux événements soient connectés. Mais le père n’y croit pas.
— Cette femme blonde, cette voiture, ce couteau… C’est trop de coïncidences. Quelqu’un sait. Quelqu’un cache.
Et la justice ?
Les juges d’instruction ont classé l’affaire sans suite, faute de charges suffisantes. Aucune nouvelle audition n’a été ordonnée. Aucune confrontation avec l’enseignante.
— Ils ont rangé le dossier dans un placard. Il dort, lâche Éric Boisseranc.
Les fantômes du passé : que reste‑t‑il de l’enquête ?
Vingt ans ont passé. Vingt ans. Les témoins vieillissent. Les souvenirs s’effacent. Les scellés s’abîment.
En 2025, la marine française a saisi 87,6 tonnes de drogues dans le monde – un record. Les enquêteurs antistupéfiants croulent sous les dossiers. Les cold cases, eux, manquent de moyens. L’affaire Marine Boisseranc n’est qu’une parmi des milliers.
— Mais c’est la vie d’une jeune fille. Et la vie d’un père.
Éric Boisseranc continue d’écrire. Il envoie des courriers aux procureurs. Il relaie l’appel à témoins sur les réseaux. Il participe à des émissions. Il a même publié un livre – tiré de la série Au bout de l’enquête.
Rien n’y fait.
— Il faudrait une nouvelle information judiciaire. Une commission rogatoire. Des auditions. Mais personne ne bouge.
Le seul élément nouveau depuis 2020 reste le témoignage de l’enseignante. Les enquêteurs privés sollicités par le père n’ont rien trouvé de plus.
— La femme blonde n’a jamais été identifiée. Le viticulteur n’a pas été recontacté. Le couteau ? Inconnu.
La justice, elle, se tait.
Le dossier est loin d’être clos
Éric Boisseranc ne lâchera pas. Il l’a promis.
— Je veux savoir qui a tué ma fille. Je veux qu’on l’arrête. Même si je dois y passer ma vie.
Son combat est exemplaire. Il force l’administration à rouvrir des classeurs. Il oblige les médias à reparler d’une affaire classée. Il donne une voix à Marine, vingt ans après.
Mais la machine judiciaire tourne lentement. Très lentement.
— Si ce témoignage était écarté par le passé, pourquoi le serait‑il aujourd’hui ? demandent les sceptiques.
Parce qu’un père ne renonce pas. Parce qu’un article de presse a suffi à faire parler une témoin. Parce que, peut‑être, d’autres savent.
— Si vous avez vu quelque chose, si vous étiez ce viticulteur, si vous connaissiez cette femme blonde : parlez. C’est maintenant ou jamais.
La question est posée. Elle reste sans réponse.
Pour l’instant.
Sources
- Émission Au bout de l’enquête (France Télévisions) – transcript du témoignage de l’enseignante et récit d’Éric Boisseranc.
- Article de presse local non identifié ayant déclenché le témoignage.
- Série de livres tirés de l’émission.
- Le Figaro – « La marine française a saisi 87,6 tonnes de drogues en 2025 » (données contextuelles).
- PV de l’enquête initiale (cité dans l’émission).
- Témoignage écrit de l’enseignante (mentionné dans le transcript).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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