Affaire Liana : 70 000 plaintes classées sans suite, le Garde des Sceaux admet la défaillance

Neuf mois sans enquête
Une plainte déposée en août 2025. Un certificat médical qui atteste de lésions anales compatibles avec un viol. Un avis psychiatrique confirmant la parole de l'enfant. Un suspect connu des services — police et justice. Et neuf mois sans garde à vue, sans audition, sans le moindre acte d'enquête.
Voilà ce que révèle l'affaire Liana.
Le Garde des Sceaux, nommé le jour de Noël au sein du gouvernement Bayrou, a reconnu l'évidence. Devant les procureurs généraux réunis à la Chancellerie, il a posé une question simple — presque naïve : "Pourquoi cette personne n'a-t-elle pas été entendue et mise en garde à vue ?"
Il n'a pas eu de réponse.
Le ministre a reçu les fiches d'action publique remontées par les procureurs généraux. Puis il a mis six jours à communiquer. Six jours pour saisir l'ampleur du désastre.
"Un terrible échec de l'action de l'État"
"C'est un terrible échec de l'action de l'État en général et de la justice bien évidemment", a déclaré le ministre.
Il n'a pas dit "démission". Interrogé directement sur son maintien, il a répondu : "La question de ma présence se poserait si je n'assumais pas ma responsabilité." Ensuite, il a détaillé les mesures : inspection conjointe avec l'Intérieur et l'Éducation nationale, recensement national des plaintes, sanctions possibles.
— Garde des Sceaux, conférence de presse
Rappel : depuis 2013, le Garde des Sceaux ne peut pas donner d'instructions individuelles aux magistrats du parquet. Il peut seulement fixer des priorités de politique pénale. Il l'a fait neuf jours après sa nomination : narcotrafic et violences faites aux femmes et aux enfants.
L'instruction était claire. Elle n'a pas été suivie.
70 000 plaintes connues, 3 millions invisibles
Le chiffre est tombé, sans fard. "Il y a 70 000 plaintes aujourd'hui en France connues des procureurs de la République pour lesquelles il y a une infraction délictuelle ou criminelle qui touche les mineurs."
70 000 dossiers ouverts, actifs, non classés — mais sans avancement judiciaire. Le ministre a ordonné leur recensement complet pour le 14 juillet. Tribunal par tribunal, commune par commune, les procureurs généraux devront remettre un état des lieux.
Mais ce n'est que la partie émergée.
"On parlera ensuite des plaintes qui ne sont pas à leur connaissance", a-t-il ajouté. "Il y a à peu près 3 millions de plaintes déposées dans les commissariats et les brigades de gendarmerie qui ne sont pas encore remontées auprès des procureurs de la République."
3 millions de plaintes. Vols à la roulotte, tags — et sans doute, au milieu, des crimes sexuels sur mineurs qui n'ont jamais été transmis à la justice.
Comment expliquer un tel silence ?
Trois mots : absence de priorisation. Le ministre l'a reconnu : "Les magistrats croient la parole des victimes. Simplement, leur travail, c'est de prouver la culpabilité."
Mais quand une plainte est accompagnée d'un certificat médical, d'un avis psychiatrique, d'un suspect connu — les éléments mêmes de l'affaire Liana —, l'absence de réaction devient une faute professionnelle.
Le ministre a distingué deux choses : la défaillance individuelle et le problème systémique. "Il y a des moments où on peut se dire légitimement, on aurait pu faire les choses autrement", a-t-il déclaré.
La question, désormais : le problème est-il ponctuel ou généralisé ?
Quinze jours pour tout vérifier
Une inspection conjointe Justice-Intérieur-Éducation nationale a été lancée. Rapport attendu sous quinze jours. Le chef de l'inspection — nommé après avis du Conseil supérieur de la magistrature — est présenté comme un "très grand magistrat".
L'inspection devra déterminer si d'autres affaires similaires existent sur le territoire. "Y a-t-il d'autres affaires Liana en France ? C'est la question qu'on peut légitimement tous se poser", a lancé le Garde des Sceaux.
Sanctions possibles : du blâme à la révocation. Le ministre a précisé qu'entre 15 et 20 magistrats sont sanctionnés chaque année, dont certains révoqués. Sans préjuger des cas individuels : "Il n'y a pas de présanction dans ma tête, ni pour les personnes ni sur le quantum des sanctions."
Priorité absolue aux enfants
Le ministre a annoncé plusieurs mesures concrètes. D'abord, un recensement national des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs, à réaliser par les procureurs généraux avant le 14 juillet. Ensuite, des rendez-vous individuels avec chaque procureur général avant le 31 juillet.
Il a également défendu un texte de loi en cours d'examen en commission des lois à l'Assemblée nationale. Ce texte prévoit la création de 60 cours criminelles supplémentaires, une réforme des nullités procédurales et l'utilisation de la généalogie génétique pour les enquêtes.
Objectif : accélérer les audiences et réduire les délais d'audiencement — "incompatibles avec une bonne justice", selon ses propres mots.
Il a par ailleurs réaffirmé son soutien à l'imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs. Une position constante, qui prend une résonance particulière aujourd'hui.
Confiance et limites du pouvoir
Le Garde des Sceaux a tenu à réaffirmer sa confiance dans les magistrats du parquet. "Tous les magistrats essayent de faire, j'en suis sûr, leur travail le mieux possible", a-t-il déclaré.
Il a aussi condamné "les menaces de mort visant les magistrats de Toulouse" — sans préciser leur nature — et réitéré sa confiance dans les procureurs généraux.
Mais cette confiance a des limites. Le ministre a rappelé qu'il est "le supérieur hiérarchique des procureurs généraux et des procureurs de la République" selon la Constitution. Et que cette hiérarchie implique des comptes à rendre.
"L'état de droit, c'est aussi rendre des comptes quand on est mis en question sur son engagement professionnel", a-t-il martelé.
Les questions qui fâchent
Interrogé sur les propositions de deux candidats à la présidentielle — Bruno Retailleau et Édouard Philippe — concernant une réforme du statut des magistrats, le ministre a botté en touche.
"Je vais me concentrer sur pourquoi je suis en responsabilité", a-t-il répondu. "Ce n'est pas un problème de syndicalisation qui a empêché les magistrats du parquet, les enquêteurs de la gendarmerie ou l'éducation nationale de faire fonctionner mes circuits de politique pénale."
Il a néanmoins reconnu que les magistrats doivent pouvoir être sanctionnés, comme les autres professions. "Ça arrive chez les chirurgiens, ça arrive chez les journalistes, ça arrive chez les hommes politiques", a-t-il listé.
Le dossier est loin d'être clos
Le ministre a promis "toute la vérité sans rien cacher aux Français". Un cap : avant le 14 juillet, le recensement des 70 000 plaintes ; avant le 31 juillet, les rendez-vous individuels avec les procureurs généraux.
Une date. Un virement. Une question.
Mais au-delà des annonces, la question systémique demeure. Comment se fait-il que 3 millions de plaintes n'aient jamais remonté à la justice ? Et combien d'enfants, comme Liana, sont passés entre les mailles du filet ?
Le ministre l'a reconnu : "On va peut-être s'apercevoir qu'il y en a beaucoup plus, notamment celles qui sont dans les services de police et de gendarmerie et qu'on n'a pas su remonter au parquet par manque de moyens."
L'inspection de quinze jours dira si le système est réformable. Ou si, comme le craignent beaucoup, la justice française souffre d'une gangrène plus profonde.
Le dossier est loin d'être clos.
Sources
- Conférence de presse du Garde des Sceaux (8 juin 2026)
- Commission d'enquête parlementaire (félicitations de la présidente et du rapporteur)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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