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Affaire Karine : l'État condamné, le bourreau libéré s'installe près de la victime

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-01
Illustration: Affaire Karine : l'État condamné, le bourreau libéré s'installe près de la victime
© YouTube

Quatorze signalements. Huit de sa tante Laurence. Le premier, dès les premiers jours — par des puéricultrices. Rien n'a protégé Karine. Le 18 février 2026, la justice condamne l'État pour défaillance. Roland Bloody sort de prison : confusion des peines. Il s'installe à Rennes, à 800 mètres du lieu de travail de sa victime.

Voici le récit d'une défaillance systémique.

Les premiers jours d'une enfant en danger

Karine naît le lundi 7 juillet 1997, à la maternité de Rennes. Ses parents, René et Anne-Marie Jeambu, ne la regardent pas. Laurence, la tante, entre dans la chambre avec son mari Loïc. Le bébé est dans un berceau collé à la fenêtre. Les parents sont sur le lit. Ensemble. Ils ne lui accordent aucune attention.

Une puéricultrice interpelle Laurence. Elle demande si tout va bien dans la vie d'Anne-Marie, si ce bébé était attendu. Le personnel constate un « désinvestissement total de la mère », selon la source.

Les puéricultrices font un signalement — rarissime si tôt après la naissance. Le premier d'une très longue série.

Le samedi matin, Anne-Marie et Karine sortent de la maternité. Les jeunes parents sollicitent immédiatement Laurence. Ils ne veulent prodiguer aucun soin à leur fille. Ils ne la changent pas, ne la nourrissent pas, ne s'en préoccupent pas.

Le lendemain, Anne-Marie vient chez Laurence avec Karine. Elle n'accorde pas un regard à sa fille de toute la journée.

L'aveu d'un infanticide

Mercredi 16 juillet 1997. Karine a 9 jours. Laurence décide de confronter Anne-Marie.

Les deux femmes viennent de déjeuner. Laurence prépare un biberon. Elle insiste pour qu'Anne-Marie le donne cette fois-ci. Soudain, Anne-Marie se met à trembler. Elle pose Karine sur le canapé et hurle : « Je n'en veux pas, je peux pas. Enlève-la ou je vais faire comme avec l'autre. »

Laurence demande de quoi elle parle. Anne-Marie répond : « Ben, je l'ai tué à coup de couteau, plein de coups de couteau. »

René confirme. Le jeudi 28 novembre 1985, Anne-Marie a été arrêtée pour le meurtre de son bébé, né quelques jours plus tôt.

Laurence fait immédiatement un signalement à l'aide sociale à l'enfance. Karine a deux semaines.

C'est le deuxième signalement. Il ne suffira pas.

Une machine à l'arrêt le week-end

L'ASE met en place un dispositif particulier. Des travailleuses viennent chaque jour s'occuper du bébé. Mais seulement sur les heures ouvrées.

Le soir, la nuit et le week-end, Anne-Marie et René sont seuls avec leur fille. Ils ne lui accordent pas davantage d'attention. Le lundi matin, les travailleuses découvrent Karine avec les mêmes vêtements, parfois la même couche qu'elle avait le vendredi soir.

Un rapport préconise de ne jamais laisser Karine seule avec sa mère.

En 2001, Karine a 4 ans. Elle est en vacances chez Laurence. Elle se plaint de douleur quand elle fait pipi. Chez le médecin, elle parle pour la première fois des gestes de son père. « Il lui frotte le zizi et ça fait mal », selon la source.

Laurence fait un nouveau signalement. Les services sociaux informent les parents. Conséquence immédiate : Laurence ne peut plus voir Karine qu'à Noël.

Roland Bloody, le récidiviste hébergé par les parents

  1. René héberge un copain. Roland Bloody sort de prison — condamné pour plusieurs viols sur des enfants.

Au Noël suivant, Laurence interroge Karine. La fillette confirme que Roland Bloody dort parfois avec elle. Les voisins aussi ont vu Karine déambuler seule dans le quartier. Ils ont fait des signalements.

Aucun n'aboutit.

Pourtant, la commission départementale d'aide sociale suit la famille. Comment Karine est-elle laissée à la garde de ses parents ?

En mars 2003, Laurence appelle le 119, le numéro d'urgence dédié à la protection de l'enfance. Elle veut faire un signalement anonyme. Elle parle plusieurs dizaines de minutes à une femme puis à un médecin. En raccrochant, elle pense que quelque chose va changer.

Aujourd'hui encore, elle ne sait pas ce qu'il est advenu de cet appel.

À Noël 2003, Karine semble encore plus dissociée. Elle ne parle pas, ne réagit à rien, reste collée à sa tante en suçant son pouce.

Laurence écrit directement au procureur. Aucune réponse.

Le test de Rorschach qui crie le danger

Mardi 12 avril 2005, Roland Bloody est arrêté. Il retourne en prison pour viol sur sa propre fille. Personne ne pense à demander à Karine ce qu'elle a vécu.

En 2007, Karine a 10 ans. Ses parents reprennent contact avec Laurence après un décès dans la famille. La petite fille passe de plus en plus de temps chez sa tante.

Karine a beaucoup de retard à l'école. Laurence la change de collège, l'envoie voir un psychologue. Grâce à ce travail, Karine finit par formuler l'indicible : elle a été violée par Roland Bloody pendant les deux ans où il a vécu chez ses parents. Avec l'accord de ses parents.

Le 18 mai 2009. Karine a 11 ans. Elle est convoquée à la brigade des mineurs. Un psychologue l'expertise.

Le test de Rorschach est sans équivoque — Karine ne voit sur les taches d'encre que « du sang et des animaux morts ».

Les conclusions du psychologue sont alarmistes : « Présence évidente d'un choc sexuel massif. Tendance suicidaire envahissante. Désarrois absolu face au monde des adultes. Cet enfant en grand danger doit être surtout éloigné de sa famille. »

Il recommande le placement chez Laurence.

Karine est mise en famille d'accueil. Pas chez sa tante.

La condamnation de l'État

Mercredi 25 août 2010, Laurence et Loïc obtiennent la délégation de l'autorité parentale. En contrepartie, ils doivent indemniser René et Anne-Marie de 5000 euros.

Karine révèle alors qu'elle a aussi été agressée sexuellement par son père et violée par des jeunes de son quartier.

Vendredi 10 février 2012, elle a 14 ans. Elle est convoquée pour une confrontation avec Roland Bloody. Elle dénonce tout.

Mardi 3 juillet 2018, le procès de Roland Bloody s'ouvre devant la cour d'assises d'Ille-et-Vilaine. Il a 65 ans. Il comparait pour les innombrables viols commis entre 2002 et 2005. Ses parents sont poursuivis pour subornation de témoins.

Vendredi 6 juillet 2018, Roland Bloody est condamné à 30 ans de réclusion criminelle, assortis d'une peine de sûreté de 20 ans, pour viols sexuels aggravés en récidive.

Mais la cour ordonne la confusion de cette peine avec celle prononcée par une autre cour d'assises 11 ans plus tôt : 18 ans de réclusion pour des faits similaires.

« En France, on ne superpose pas les peines », selon la source.

Karine a fait condamner l'État quatre fois pour déni de justice et une fois pour faute lourde.

Le 18 février 2026, l'État français est condamné pour défaillance de la protection de l'enfance.

La libération du bourreau

La période de sûreté de Roland Bloody s'achève en 2025. Il a purgé 20 ans de détention.

Roland Bloody sort de prison. Il s'installe à Rennes. À 800 mètres du lieu de travail de Karine.

« Je suis pétrifiée », a déclaré Karine selon la source. « La justice m'a maltraitée dès mon enfance et elle continue. Comment peut-elle me traiter comme cela ? »

Le procureur de la République a dit comprendre l'inquiétude. Il s'est voulu rassurant : Roland Bloody fait l'objet d'un suivi socio-judiciaire, n'a pas le droit d'entrer en contact avec Karine ou des mineurs, est assigné à résidence et placé sous surveillance électronique.

Pour Karine, c'est « inimaginable et impensable ».

Un système aux abonnés absents

Comment expliquer qu'aucun des 14 signalements n'ait protégé Karine ?

Les travailleuses sociales passaient des heures au domicile des parents. Elles ont à peine remarqué que les parents hébergeaient un homme. Roland Bloody.

« Madame m'a dit que c'était un ami de la famille et qu'il était là juste pour quelques temps », justifiera l'une d'elles au procès.

Karine en avait parlé. Cela figure dans les dossiers, insistera l'avocat de Laurence.

La directrice de l'aide à l'enfance rétorque : « Un certain nombre de choses se passaient le week-end. Nos services ne travaillent pas le week-end. »

Les parents de Karine étaient systématiquement informés des signalements. Chaque fois que Laurence alertait, ils l'apprenaient. Chaque fois, ils coupaient les ponts entre la fillette et sa tante.

Un effet totalement contre-productif.

Le psychologue avait préconisé le placement chez Laurence. La cour d'appel a fini par l'ordonner.

Il aura fallu attendre 2005 pour que Roland Bloody soit écarté de Karine. Il aura fallu qu'elle devienne une adolescente de 11 ans pour que des policiers et des psychologues l'entendent enfin.

150 000 signatures pour une réforme

Une pétition lancée par Laurence dépasse les 150 000 signatures. Elle réclame une modification de la loi sur la confusion des peines.

Pour Laurence, « le traitement judiciaire des violences sexuelles et notamment sur les mineurs n'est pas à la hauteur des enjeux. »

Une enfance volée, une reconstruction possible

Malgré tout, Karine a obtenu son bac avec mention. Elle a commencé des études pour devenir travailleuse sociale. À 18 ans, Laurence et Loïc l'ont adoptée, avec le soutien de leurs cinq autres enfants.

« Pour moi, il n'existe plus », dit-elle de ses parents biologiques. « C'est comme s'ils étaient morts. »

À presque 21 ans, elle s'est reconstruite sans haine, mais avec de la colère. « Comment est-il possible qu'on m'ait laissée chez eux alors qu'Anne-Marie avait été condamnée pour un infanticide ? » interroge-t-elle.

Le lundi 7 juillet 1997, Karine est née dans une maternité de Rennes. Ses parents ne la voulaient pas. Laurence, sa tante, a tenté de la protéger dès ses premiers jours. 14 signalements, 8 émanant d'elle.

L'État a été condamné.

Le bourreau est libre. Il habite à 800 mètres.

L'enquête continue.

Sources

  • Crim Story, podcast du Parisien (épisode « Karine, l'enfant martyre qui a fait condamner l'État », diffusé en partenariat avec France Télévision)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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