Affaire Autran : 15 000€ pour tuer sa compagne, la justice oublie la victime

« Il aurait pu recommencer »
Le 6 avril 2013, trois balles atteignent Rachel. Poitrine, jambe, mollet. Elle survit. Miraculeusement.
Dans son lit, à Alès, dans le Gard. Son bébé de 8 mois dort dans la chambre d'à côté. À côté d'elle, Fabrice Autran, son compagnon, dort aussi — ou fait semblant. Les policiers mettront des mois à comprendre.
La commandante Florence Bouteau et son équipe du SRPJ de Montpellier sont sur l'affaire dès les premières heures. Ils retrouvent un sac plastique au pied du lit. Personne ne le reconnaît. Ni Rachel, ni Fabrice. Les enquêteurs le conservent précieusement. Bon réflexe. L'ADN prélevé sur ce sac correspond à celui de Mourad Bouabida, un agent de sécurité de 43 ans, déjà fiché pour travail dissimulé.
Les faits sont glaçants : l'homme a pénétré dans la maison en pleine nuit, armé. Il a allumé la lumière, s'est jeté sur Rachel. Elle s'est protégée avec son oreiller. Il a tiré. Deux fois. Puis une troisième.
« On était quasiment persuadé que c'était lui l'auteur de la tentative d'assassinat sur Rachel », racontera Florence Bouteau au micro d'ici Alsace. « Et le laisser ensemble en fait continuer à vivre... On avait peur qu'il recommence. »
Pourtant, les policiers ont laissé Rachel vivre avec son bourreau pendant des mois. Pour obtenir des preuves. Stratégie risquée, mais payante.
Le piège téléphonique qui a tout fait basculer
Commençons par le commencement. Les enquêteurs trouvent le comportement de Fabrice Autran étrange dès le départ. Trop calme. Trop froid. Presque impassible. Il n'a pas été réveillé par la lumière, par le coup de feu, par les cris de sa compagne qui le secouait désespérément. Il s'est réveillé seulement quand il est tombé du lit.
« Les policiers posent quand même deux trois questions sur ce comportement », explique Damien Delseni, chef du service police justice du Parisien, dans le podcast Crim Story. Ils décident de le placer sur écoute téléphonique.
Huit mois d'enquête. Huit mois à attendre.
En décembre 2013, les policiers arrêtent Mourad Bouabida. Mais le tireur nie en bloc. Alors ils déclenchent leur plan B.
Ils appellent Rachel. « Nous avons arrêté la personne, mais ce n'est pas terminé, nous en recherchons une deuxième », lui annonce la policière. Le piège est en place.
Rachel prévient Fabrice. Immédiatement, il panique. Il se rend chez Mourad Bouabida. Les policiers le filent. Ils l'attendent. Ils l'arrêtent.
« En conduisant Fabrice Autran en garde à vue, les enquêteurs font exprès de le faire passer devant la cellule de Mourad Bouabida », raconte Florence Bouteau. « Pour le mettre un petit peu en condition pour le faire parler. »
Au bout de quelques heures, Fabrice craque. Il avoue tout.
15 000€ pour effacer une femme
Pourquoi ? La réponse est sordide. Fabrice Autran ne supportait plus la situation. Sa mère et Rachel ne s'entendaient pas. Lui, pris en étau entre deux femmes, a choisi la solution radicale.
Le divorce ? Impossible, selon lui. Rachel ne l'aurait plus laissé voir leur fils. Alors il a préféré la tuer.
Les détails sont encore plus glaçants. Avant de choisir le scénario du cambriolage qui tourne mal, Fabrice a imaginé d'autres options. Un accident de voiture. Des poisons indétectables. Un faux suicide. Il a même envoyé Mourad Bouabida tester la rambarde de l'escalier — pour voir si on pouvait y pendre Rachel.
Le comble du cynisme ? Il s'est documenté sur les faire-part de deuil qu'il devrait envoyer après sa mort. Et sur le montant de ses impôts en tant que veuf célibataire.
Tout ça pour 15 000€. « Le prix d'une petite voiture », comme le dira l'avocat général Stéphane Bertrand lors du procès.
Le 8 mars 2017, la cour d'assises du Gard rend son verdict. Mourad Bouabida écope de 20 ans de prison. Fabrice Autran est condamné à 27 ans de réclusion criminelle pour complicité de tentative d'assassinat. Il est déchu de ses droits parentaux. Une période de sûreté accompagne la peine.
Rachel calcule : avec la période de sûreté, Fabrice ne pourra pas sortir avant 2030 environ. Son fils aura alors 18 ans. Une forme de justice, pense-t-elle.
Elle se trompe.
La victime oubliée par la justice
Fin 2024. Rachel apprend par hasard que Fabrice Autran a déjà formulé une demande pour sortir de prison. Pire : il a déjà bénéficié de permissions de sortie. Elle n'a jamais été prévenue.
« Je ne suis pas du tout de celles qui disent qu'il faut coller 20 ans pour tous, bien au contraire », confie son avocate, Iris Christol, au journal L'Humanité. « Je comprends parfaitement la libération conditionnelle à partir de la mi-peine quand on donne des gages. Mais là, un relèvement total de la période de sûreté sans qu'on soit informé, c'est quand même un choc. »
La loi permet à un juge d'application des peines de relever la période de sûreté. Mais uniquement dans des « circonstances tout à fait exceptionnelles », avec un avis médical, un projet professionnel, des garanties de réinsertion.
Rien de tout ça n'a été communiqué à Rachel.
« Aussi bizarre que cela puisse paraître, ça n'existait pas jusqu'alors », admet Damien Delseni. Aucune obligation légale d'informer la victime quand son agresseur obtient un allègement de peine.
Le 10 février, le tribunal d'application des peines de Nîmes rejette la demande de Fabrice Autran. Le 21 mai 2026, nouvelle demande, nouveau refus. Il reste détenu. Mais rien n'empêche de multiplier les requêtes.
Rachel vit dans l'angoisse permanente. « Plusieurs années après, je continue à revivre mon assassinat la nuit », confie-t-elle. « Il aurait pu recommencer. »
Gérald Darmanin sous pression : la réforme tardive
Le 14 octobre 2025, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, annonce des instructions pour placer les victimes « au centre du système judiciaire ». Une mesure effective depuis fin octobre. Désormais, les victimes doivent être notifiées des sorties de prison de leurs agresseurs. Elles peuvent être reçues par les instances judiciaires à leur demande.
Une réforme qui semble tomber sous le sens. Mais elle arrive après douze ans de silence.
Les chiffres donnent le vertige. Les féminicides ont augmenté de 11% d'une année à l'autre, atteignant 107 meurtres de femmes par leur conjoint ou ex-conjoint (source : actuniort.fr). Derrière chaque statistique, il y a une Rachel. Une femme qui a survécu. Une femme que la justice a oubliée.
La commandante Florence Bouteau, elle, n'a pas oublié. « On avait peur qu'il recommence », répète-t-elle. Les policiers avaient raison d'avoir peur. Mais leur vigilance n'a pas été relayée par le système judiciaire.
Mourad Bouabida, le tireur, a vu sa peine réduite à 17 ans en appel. Il est aujourd'hui libre. Fabrice Autran, le commanditaire, attend toujours. Mais il peut formuler une nouvelle demande de remise en liberté. Sans limite. Sans que Rachel ne soit nécessairement prévenue.
La loi change, les victimes attendent
Rachel a médiatisé son affaire depuis quelques mois seulement. Pour dénoncer une situation intolérable. Pour que d'autres femmes ne vivent pas la même terreur.
Son avocate, Iris Christol, résume : « Un relèvement total de la période de sûreté sans qu'on soit informé, c'est quand même un choc. »
Le choc a provoqué une réforme. Mais les victimes restent vulnérables. La loi prévoit désormais la notification. Mais qui contrôle son application ? Qui garantit que les victimes sont réellement prévenues ? Les documents en attestent : le système judiciaire français a encore du chemin à parcourir.
En France, une personne sur deux porte un nom de famille très rare — moins de 50 porteurs vivants au moment du recensement (source : Insee). Rachel porte le sien. Elle essaie de se reconstruire. Mais la nuit, elle revoit l'homme en noir. Elle entend les coups de feu. Elle sent le sang.
« J'essaie de rester discrète », confie-t-elle. « Je ne souhaite pas donner davantage de détails sur ma vie aujourd'hui. »
Sa discrétion est une survie. Mais son combat, lui, est public. Il a forcé un ministre à agir. Il a exposé les failles d'un système qui oublie trop souvent celles qui ont survécu.
La question est simple : combien de temps faudra-t-il pour que la justice protège réellement toutes les Rachel ?
Sources
- Podcast Crim Story du Parisien — épisode « L'affaire Autran », animé par Claudia Prolongeu et Damien Delseni
- Radio ici Alsace (ex-France Bleu) — témoignage de la commandante Florence Bouteau
- Journal L'Humanité — interview de Maître Iris Christol, avocate de Rachel
- France Télévision — partenariat avec Crim Story
- Statistiques Insee sur les noms de famille
- Actuniort.fr — données sur les féminicides en France
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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