Affaire Driard : Jeuneviève Bertrand condamnée à 20 ans pour l'assassinat de son compagnon

L'accident qui n'en était pas un
Ce lundi 28 avril 2008, Jean-Paul Driard reprend son travail après une semaine d'arrêt maladie. À 17 heures, il retrouve Jeuneviève Bertrand. Direction le camping du col de la Luière. Ils veulent acheter un mobil-home. D'après une connaissance citée lors du procès par la chaîne Esprit de Justice, ils se tenaient par le bras, apparemment en parfaite harmonie.
Rien ne laissait présager le drame.
Le couple descend les trois kilomètres du col dans la vieille R19 verte de Jean-Paul. Une violente altercation éclate — à propos du chien de sa compagne, un teckel nommé Molos. Jean-Paul s'en prend violemment à l'animal. La dispute s'envenime.
Ils s'arrêtent près du domicile. Jean-Paul gare la voiture sur le parking voisin. Jeuneviève rentre préparer le dîner. Nouvel incident, toujours pour le chien. Selon elle, Jean-Paul lance un violent coup de pied qui projette l'animal contre le mur.
Le couple décide d'aller discuter à l'étang. Mais avant, ils dînent. Et là, le geste fatal.
Jeuneviève glisse cinq comprimés de somnifère — du Noctamide — dans la tisane de son compagnon. Il avale sans se douter de rien. Puis, comme tous les soirs, il va nourrir la jument dans un pré voisin. Il reprend la voiture, revient la chercher.
Le véhicule repart. Cette fois, c'est Jeuneviève qui conduit, selon toute vraisemblance.
Le somnifère fait effet. Jean-Paul s'assoupit sans perdre complètement conscience. La voiture quitte la départementale pour un chemin qui mène au lac des Verchè. Elle s'immobilise face à l'eau.
Jean-Paul émerge de sa torpeur. Il demande où il est. Elle répond. Puis elle quitte le siège conducteur, longe la voiture par l'arrière.
Ce qui se passe ensuite est au cœur du procès.
Des versions qui changent sans cesse
Jeuneviève Bertrand n'a jamais cessé de modifier son récit. D'après la chaîne Esprit de Justice, qui a suivi l'intégralité du procès, elle a d'abord parlé d'un accident. Puis elle a reconnu avoir « poussé » la voiture — tout en disant l'avoir « retenue ». Plus tard, elle a évoqué un dédoublement de personnalité. Un diable aurait pris possession de son corps.
« Elle ne cesse de changer de version, elle ne cesse d'avancer des justifications fantaisistes », résume un intervenant cité dans la vidéo. « Elle essaie de s'en sortir, mais de façon pathétique. »
Les faits, eux, sont établis. La voiture a glissé dans l'eau. Les deux vitres latérales gauche étaient ouvertes. Le véhicule a coulé en moins d'une minute. Jean-Paul Driard, qui ne savait pas nager et avait une phobie de l'eau, est mort noyé. Son corps a été retrouvé trois jours plus tard à côté de la voiture immergée, ses lunettes encore sur le nez.
Jeuneviève, elle, est restée sur la berge, sidérée, sans un geste. Puis elle a fait lentement demi-tour, regagnant l'appartement à pied. Elle s'est bouché les oreilles pour ne pas entendre les appels au secours.
De ce chemin de retour — estimé à une grosse demi-heure — on ne sait rien. À son arrivée, elle a téléphoné à ses proches pour signaler que Jean-Paul n'était pas rentré.
L'expertise automobile au centre des débats
Le 14 février 2011 s'ouvre le procès de Jeuneviève Bertrand devant la cour d'assises du Rhône, au nouveau palais de justice de Lyon. L'audience est prévue sur trois journées. Une quinzaine de témoins et une demi-douzaine d'experts sont convoqués.
L'accusée a 55 ans. Elle est en détention depuis deux ans et neuf mois.
Parmi les témoins : la sœur et la fille de l'accusée. Ce sont elles qui, trois jours après les faits, ont permis la découverte du corps. La partie civile, ce sont les quatre enfants d'une précédente union de la victime, ainsi que son frère et ses sœurs. Ils sont défendus par maître Hervé Bambanaste.
Jeuneviève Bertrand est défendue par deux avocats : maître Xavier Morose et maître Gérard Thomasin. L'accusation est tenue par Véronique Escolano, vice-procureur général. Les débats sont dirigés par le président Patrick Vion.
L'expert automobile est un témoin clé. Il a participé à la reconstitution dirigée par la juge d'instruction. Toutes les hypothèses ont été examinées : emplacement du véhicule, taux d'inclinaison de la berge, pluviométrie, état du terrain.
À la barre, l'expert assène sa première certitude : avec une pente à 17 %, il est physiquement impossible de retenir un tel véhicule, que ce soit pour une femme ou un homme.
Deux scénarios possibles. Soit le véhicule a été immobilisé très près de l'eau et a glissé tout seul — mais dans ce cas, le conducteur n'a pas eu le temps matériel de quitter la voiture. Soit la voiture était garée à six mètres cinquante de la berge, comme l'indique l'accusée, et il a obligatoirement fallu une poussée pour la faire glisser.
La défense persiste. L'expert a bien dit que le véhicule pouvait glisser tout seul, sans action humaine. Mais cette hypothèse ne colle pas avec les déclarations de l'accusée elle-même.
Une personnalité marquée par la souffrance
La deuxième journée du procès porte sur la personnalité de Jeuneviève Bertrand. Un psychologue et une psychiatre aident la cour et les jurés à pénétrer dans un monde psychique très particulier.
Les premières années de Jeuneviève sont marquées par l'abandon. Ses parents se séparent alors qu'elle a cinq ans. Elle ne reverra jamais son père, sans doute convaincu d'attouchements sexuels sur certaines de ses filles. Sa mère la place dans un internat de six à quatorze ans.
« C'est petit pour être placé dans un internat », commente un expert cité dans la vidéo. « Elle a vécu ça comme un abandon. »
De ces huit années passées à l'internat de la Sainte-Famille à Mornant, Jeuneviève n'a gardé que trois souvenirs : un incendie, une chute sanglante dans les escaliers, et les cafards courant dans son lit.
À seize ans et demi, elle subit un viol dont elle n'ose pas parler. Un an et demi plus tard, elle rencontre Patrick dans le grand magasin où ils travaillent tous les deux. Ils se marient, ont une fille.
Premier coup dur en 1979. Jeuneviève a vingt-trois ans. On lui diagnostique la maladie de Hodgkin, un cancer des ganglions lymphatiques. Elle est guérie après un an de soins intensifs, mais l'épreuve la marque à vie.
« À partir de là, va se développer cette obsession incessante du cancer, c'est-à-dire quelque part l'obsession de la mort, la peur de la mort », explique un expert. « Toute sa vie, elle sera très centrée sur son corps, la moindre chose est dramatisée. »
Le couple quitte Lyon pour un mobil-home au camping de la Luière. La vie est difficile, surtout l'hiver. Leur fille fait ses devoirs dans la voiture. Jeuneviève travaille dans une maison de retraite, ce qui la renvoie sans cesse à l'image de la mort.
L'une de ses sœurs meurt d'un cancer. Elle supporte mal de voir mourir les gens, surtout les personnes âgées seules.
La rencontre avec Jean-Paul Driard
Patrick, le premier mari de Jeuneviève, meurt à son tour d'un cancer. Elle rencontre alors Jean-Paul Driard. Leur relation est marquée par l'isolement et les disputes.
« C'était un couple improbable », résume l'avocate générale Véronique Escolano, citée par Esprit de Justice. Jean-Paul aimait la vie. Jeuneviève était hantée par l'angoisse de la mort.
Les proches décrivent une femme effacée, dominée dans ses couples. « Elle a toujours été dominée, que ce soit avec son premier mari ou avec Jean-Paul Driard », témoigne l'un d'eux. « C'était une personne effacée, avec cette volonté de toujours satisfaire celui qui est le dominant. »
Mais cette façade cache autre chose. La jalousie. La peur de l'abandon.
« Jeuneviève Bertrand avait de telles difficultés avec le bonheur qu'elle venait à fabriquer son propre malheur », analyse un intervenant. « C'est la première raison de la mort de Jean-Paul Driard. La seconde, c'est sans doute la crainte de la séparation et la terreur de la solitude. Elle préférait quelque part savoir son compagnon mort qu'heureux sans elle. »
Le réquisitoire et la défense
Au nom des parties civiles, maître Hervé Bambanaste décrit une accusée aux idées noires, centrée uniquement sur elle-même, ses maladies et sa souffrance.
« À aucun moment, on a senti le sentiment de culpabilité, de regret ou de remords. Rien de tout cela », déclare-t-il. « Elle n'a cessé d'essayer de se justifier en disant que c'était de la faute de la maladie ou de la faute du diable. Mais le cancer n'a pas tué Jean-Paul Driard. C'est sa noyade au fond d'un étang qui l'a tué. »
L'avocate générale, Véronique Escolano, brosse le portrait d'une accusée au « machiavélisme, cynisme, sang-froid exceptionnel et capacité de dissimulation ». Elle requiert une peine minimale de vingt années de réclusion criminelle.
La défense tente de rétablir la situation. Maître Xavier Morose s'attaque aux deux piliers de l'accusation : l'intention de tuer et la préméditation. Il estime que les débats n'ont pas permis d'établir que Jeuneviève Bertrand avait réellement voulu la mort de son compagnon.
Maître Gérard Thomasin conclut en appelant les jurés à prononcer une peine « équitable », loin des vingt années réclamées par le ministère public.
« On cherche des explications, on cherche un mobile », plaide-t-il. « Et à un moment, il va apparaître que, peut-être, Jeuneviève Bertrand se serait débarrassée de son compagnon parce qu'elle était jalouse de ce bien-être qu'il caractérisait. Très sincèrement, c'est un peu court. On ne se débarrasse pas de quelqu'un parce qu'on est jaloux d'une personne qui est en bonne santé. »
Le verdict
La cour et les jurés se retirent pour délibérer. Dans la salle, l'ambiance est tendue. Les trois magistrats et les neuf jurés — trois femmes, six hommes — doivent répondre à deux questions. Jeuneviève Bertrand a-t-elle donné volontairement la mort à Jean-Paul Driard ? Et si oui, a-t-elle prémédité son geste ?
Ils doivent ensuite décider d'une peine, sachant que l'accusée encourt la réclusion criminelle à perpétuité.
L'audience reprend après trois heures de délibéré.
« Aux questions numéro 1 et numéro 2, la cour et le jury ont répondu oui à la majorité de huit voix au moins, ce qui signifie que vous êtes déclarée coupable d'assassinat », annonce le président.
« En conséquence de ces réponses, la cour et le jury, après en avoir délibéré conformément à la loi et statuant à la majorité absolue, condamnent Jeuneviève Bertrand à la peine de vingt ans de réclusion criminelle. »
Aucun appel n'a été formé. Le verdict est définitif.
Ce que cette affaire dit de la France
Ce fait divers, par sa banalité même, révèle quelque chose de notre rapport à la violence et à la justice.
Jeuneviève Bertrand n'est pas une criminelle endurcie. C'est une femme ordinaire, marquée par la souffrance, le cancer, les abandons. Une femme qui, selon ses propres mots, « a perdu la tête ». Et pourtant, elle a organisé la mort de son compagnon avec un sang-froid qui déconcerte.
L'achat des somnifères, leur administration, le trajet jusqu'à l'étang, la mise en scène de la disparition — tout cela témoigne d'une certaine méthode. Mais la frontière entre le geste impulsif et la préméditation reste floue.
Ce procès interroge aussi notre rapport à la vérité judiciaire. Jeuneviève Bertrand a menti, changé de version, tenté de se faire passer pour une victime. Mais était-ce par machiavélisme ou par incapacité à assumer l'irréparable ?
« Elle sait exactement ce qu'on lui reproche, elle risque ce qu'elle risque », résume un intervenant. « Mais elle dit qu'elle n'a pas voulu sa mort. Je pense que quand elle le dit, elle est sincère. »
La sincérité ne suffit pas devant la justice. Les faits sont là : un homme est mort, noyé dans un étang, parce que sa compagne a poussé sa voiture dans l'eau. Les vingt ans de réclusion criminelle sont la mesure de cette responsabilité.
Mais cette affaire laisse un malaise. Celui d'une société qui juge des actes sans toujours comprendre les âmes. Celui d'une justice qui doit trancher entre la folie et la raison, entre l'impulsion et le calcul.
Jeuneviève Bertrand purge sa peine. Jean-Paul Driard repose au fond d'un étang des Verchè. Et nous, nous restons avec nos questions.
*Sources : Esprit de Justice (YouTube), Public Sénat (YouTube), Hugo D
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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