Adoption internationale : l'État français accusé de manquement collectif

Les témoignages s'accumulent. Des milliers d'adultes adoptés à l'international racontent la même histoire. Des dossiers falsifiés. Des âges changés. Des parents biologiques déclarés morts — alors qu'ils vivaient encore. Des consentements forcés. Parfois même des trafics d'enfants.
« On a dissimulé que ma mère était vivante sur les papiers », dit Julie Sarah. Adoptée d'Éthiopie en 2003 à six ans, elle se souvient de tout. Elle publie un livre en 2020, Sarah et Sega. Le récit de son association d'adoption — Les Enfants de Reines de Miséricorde — ne correspond à rien de ce qu'elle a vécu. « Mon adoption a été plus ou moins clandestine », affirme-t-elle.
Elle n'est pas un cas isolé. Des centaines d'autres adoptés la contactent après son livre. Du Guatemala, de Corée du Sud, du Sri Lanka. Un système, disent-ils.
L'État savait-il ? Les lettres des ambassades et consulats alertaient depuis des années sur les dérives, selon le collectif Adoption Justice et Réparation. Pourtant, rien n'a été arrêté.
« L'État français n'a donné aucune suite au rapport », déplore Claire, adoptée sous X en France et fondatrice d'Adopter Média. « Aucune nouvelle depuis 2024. »
Le rapport qui accuse, le silence qui suit
- Une pétition est lancée. Elle demande une commission d'enquête parlementaire sur les adoptions illicites des années 1960 à nos jours. L'État refuse. Il propose à la place une mission d'inspection interministérielle.
Les conclusions tombent en 2024. Le rapport est sans ambiguïté : il recommande « une commission d'enquête indépendante ». Il reconnaît un « manquement collectif » de l'administration française. Des adoptions individuelles sans intermédiaire — parfois récupérées dans un bus au Sri Lanka — sont qualifiées de clandestines.
« Ça va de la falsification de dossier au trafic d'enfants », résume Julie Sarah.
Mais depuis 2024, silence radio. Aucune réponse du gouvernement. Aucune initiative parlementaire. Le collectif décide alors de saisir directement les députés.
« On a envoyé des mails à tous les partis politiques », raconte Julie Sarah. Résultat : seul Louis Boyard (LFI) s'engage publiquement. Le PS, qui avait déposé une proposition similaire quelques années plus tôt, reste flou. Les autres partis ne répondent pas ou opposent des « réponses lunaires ».
Et pourtant. Les Pays-Bas ont suspendu l'adoption internationale en 2022-2023. La Suisse a présenté des excuses après une commission d'enquête similaire. La Flandre a carrément cessé l'adoption.
La France, « pays des droits de l'homme et de l'enfant », comme le rappelle ironiquement Julie Sarah, n'a toujours pas dit un mot.
Quinze plaintes, une association d'extrême droite
L'association Les Enfants de Reines de Miséricorde est au cœur du scandale. Julie Sarah a porté plainte contre elle en 2021. Aujourd'hui, elles sont quinze plaintes déposées.
« C'est une association d'extrême droite », affirme-t-elle. « J'ai entendu des témoignages d'adoptés dont les parents adoptifs les appelaient "petite négresse". » D'autres parlent de viols commis par des parents adoptifs.
L'association — autorisée par l'État à pratiquer l'adoption internationale — a continué ses activités malgré les alertes. Le nombre d'organismes agréés (OAA) est pourtant passé de 47 à une dizaine ces dernières années. Mais le collectif estime que c'est trop lent, trop opaque.
« On nous ferme les portes quand on veut retrouver nos origines », explique Claire. « La MAI [Mission de l'Adoption Internationale] nous dit qu'il n'y a plus de traces, ou on nous invente des histoires. »
Un exemple : le dossier personnel de Julie Sarah mentionne tantôt un lieu de naissance à Addis-Abeba, tantôt dans un village à cent kilomètres. « Où est-ce qu'on va chercher, en fait ? »
Le trou noir des origines
120 000 personnes adoptées à l'international vivent en France. Personne ne sait combien sont concernées par des dossiers falsifiés. Aucune étude officielle n'existe.
Le manque de données est un problème en soi. « On manque d'études sur tout », déplore Claire. « Les adoptés ont quatre fois plus de risque de tentative de suicide qu'un enfant non adopté », selon une étude canadienne citée par le collectif. Les cas d'inceste dans les familles adoptives ne sont pas non plus recensés.
« C'est la première fois que je peux en parler », lui confient régulièrement des adoptés. « C'est la première fois que je comprends que ce que j'ai vécu n'est pas normal. »
Le collectif réclame une structure étatique dédiée à la quête des origines. Un guichet unique qui accompagnerait les adoptés dans leurs recherches, déchiffrerait les dossiers, dialoguerait avec les pays d'origine. « On ne demande pas la lune, on demande un suivi », insiste Julie Sarah.
Des excuses qui ne viennent pas
Le collectif Adoption Justice et Réparation — qui regroupe adoptions internationales, kafala (adoption en droit musulman) et adoptions sous X — ne demande pas seulement une enquête. Il exige des réparations.
« Des réparations financières, des excuses de l'État, des documents », énumère Julie Sarah. La France a reconnu un manquement collectif dans le rapport de 2024. Mais refuser de s'excuser, c'est nier la souffrance des victimes.
Un colloque a été organisé en 2025 avec le député Louis Boyard. Y étaient conviés le chef de la Mission de l'Adoption Internationale, la présidente du Conseil National de l'Adoption, Monique Limont, ainsi que des historiens et des avocats. « Pour montrer que c'est scientifique, pas seulement des témoignages personnels », commente Claire.
L'objectif : faire pression sur les parlementaires pour qu'une commission d'enquête soit enfin votée. Mais dans un contexte pré-électoral (présidentielle 2027), les partis hésitent. « Un enfant n'a pas de parti politique », rappelle Julie Sarah. « On veut juste que tous les partis s'unissent. »
Adopti Guide, la contre-attaque
Faute d'État, le collectif a créé ses propres outils. Adopti Guide, un site internet en français et en anglais, rassemble plus de 1 300 ressources. Dossiers, témoignages, études, contacts. « On a concentré tout ce que les adoptés ont pu faire », explique Claire.
Le média Adopter Média, fondé par Claire, publie chaque lundi un témoignage d'une personne adoptée. « Ça a raisonné avec des centaines d'autres histoires », dit-elle.
Mais le combat est long. « On a envahi l'espace médiatique depuis quelques années, mais les Français ne sont pas informés du parcours de l'enfant adopté », constate Julie Sarah. « Les institutions ferment les yeux. »
Commençons par le commencement : la vérité des dossiers. Et les noms des responsables.
À suivre.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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