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Yvan Keller : le tueur à l'oreiller qui a emporté ses secrets dans la tombe

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-28
Illustration: Yvan Keller : le tueur à l'oreiller qui a emporté ses secrets dans la tombe
© YouTube

En 2006, un cambrioleur alsacien de 46 ans avouait jusqu'à 150 meurtres de personnes âgées. Il s'est suicidé le lendemain en cellule. L'action publique s'est éteinte. Les familles des victimes, elles, attendent toujours la vérité. D'après le documentaire Au bout de l'enquête, Yvan Keller — surnommé « le tueur à l'oreiller » ou « le tueur à mamie » — serait le plus grand tueur en série français. Mais son suicide a tout fait basculer.

L'affaire commence par un détail qui cloche

Burnhaupt-le-Haut, Alsace, 1994. Un village de 1 200 âmes. Trois femmes âgées retrouvées mortes dans leur lit, à quelques mois d'intervalle, dans la même rue. Le médecin de famille constate les trois décès. Il refuse d'établir le certificat pour la troisième.

Pourquoi ?

« J'en suis à trois décès en 3 mois dans la même rue. Stop, je veux vérifier », aurait-il déclaré, selon le récit du petit-fils d'Augusta Vassner, l'une des victimes.

Les corps reposent sur le dos, bras le long du corps, draps bordés sous le menton. Une position que la famille juge « rare » pour une personne endormie. La gendarmerie débarque. Autopsie ordonnée. Résultat : mort naturelle. L'affaire est classée.

« La belle mort permettait à tout le monde de s'en satisfaire », résume Nicolas, le petit-fils d'Augusta Vassner.

Mais tout le monde n'est pas satisfait. La famille Vassner apprendra douze ans plus tard, en lisant un journal un matin d'anniversaire, que sa grand-mère a bel et bien été assassinée. La nouvelle arrive en même temps que l'annonce du suicide du présumé coupable.

Comment en est-on arrivé là ?

Une dénonciation qui change tout

Le 24 juin 2003, un homme excité se présente au commissariat de Mulhouse. D'après le récit du policier Denis Masson, recueilli par Au bout de l'enquête, le visiteur fait les cent pas, parle tout seul, alterne français et alsacien. Il vient dénoncer son frère.

« Il m'a dit que son frère pénétrait par le soupirail, étouffait la personne âgée avec son oreiller, fouillait la maison, puis remettait tout en ordre », détaille Denis Masson.

Le frère s'appelle Yvan Keller. Il a déjà été condamné en 1984 à dix ans de prison par la cour d'assises de l'Orne pour cambriolages et un braquage à domicile chez un antiquaire. Depuis sa libération, il a disparu des radars.

Denis Masson vérifie les deux meurtres dénoncés, à Mulhouse et Brunstatt. Surprise : un membre de la famille a déjà été interrogé et a avoué l'un des deux meurtres. « C'était clair, net, ça ne correspondait pas », raconte le policier, qui commence à douter.

Mais le mode opératoire colle. Et un collègue lui parle d'une vieille histoire : trois morts suspectes à Burnhaupt-le-Haut en 1994.

Deux policiers contre l'indifférence

L'affaire Keller, c'est aussi l'histoire de deux enquêteurs qui n'ont rien lâché. Denis Masson, le policier « à l'ancienne », et Daniel S., un collègue à la retraite qui, dès 1993, avait recueilli des confidences troublantes.

Le documentaire relate que Daniel S. contrôlait un individu nommé François sur un parking, la nuit. François lui aurait lancé : « C'est toujours les petits que vous attrapez. Mais ceux qui volent et qui tuent les grands-mères, ils sont toujours dehors. »

Daniel S. insiste. François finit par lâcher un nom : Yvan Keller. Il décrit le même mode opératoire — entrée par le soupirail, oreiller, remise en ordre.

Mais à l'époque, personne ne prend l'affaire au sérieux. « Quand on vous dit qu'un gars tue les grands-mères et que vous n'avez pas de fait, vous n'êtes pas forcé de croire », reconnaît Daniel S.

Les trois morts de Burnhaupt, pourtant signalées par lui aux gendarmes, sont classées sans suite. Keller n'est jamais inquiété.

Jusqu'en 2003. Quand les deux enquêtes se rejoignent.

La traque de deux ans

À partir de 2003, Denis Masson et les services de police judiciaire de Colmar, dirigés par le magistrat instructeur Bonduel, mettent Keller sous surveillance. Pendant plus de deux ans, ils le filent, l'écoutent. Une surveillance « physique et technique », précise le documentaire.

Le profil se précise. Keller cambriole. Beaucoup. Il vit de rapines. Ses dépenses dans les casinos et les restaurants, dans les années 1990, sont sans commune mesure avec ses revenus officiels. Il vient d'une famille nombreuse — neuf enfants — où le père obligeait certains fils à voler pour subvenir aux besoins du foyer. Sa mère est morte jeune, à peine cinquantenaire.

Les enquêteurs découvrent que Keller opérait avec un complice, François, qui lui indiquait les cibles. François croyait participer à des cambriolages. Il ne savait pas que Keller tuait. « Il y a des gens qui ont profité des crimes et qui sont toujours dehors », regrettera plus tard Denis Masson.

Le 20 septembre 2006, enfin, l'arrestation.

Les aveux qui précèdent le silence

Perquisition au domicile de Keller. Les policiers découvrent des objets anciens, des factures de lieux luxueux. Keller parle. Il décrit sa méthode : planification, repérage, entrée par le soupirail, oreiller sur le visage de la personne âgée, attente que tout mouvement cesse, fouille méthodique, remise en ordre des lieux. Puis il repart avec l'argent, les cartes de crédit, les bijoux.

La police le soupçonne d'au moins 23 meurtres, et officiellement de près de 40. Mais le chiffre qu'il donne lors de sa garde à vue dépasse toutes les estimations.

« Je peux pas vous chiffrer comme ça. J'étais en France, en Allemagne, en Autriche, en Suisse. J'en ai commis… 100, 150 », aurait-il déclaré aux enquêteurs.

Une onde de choc. « On tombe des nues, on n'est plus du tout sur la même importance de dossier », commente Denis Masson.

Keller se montre coopératif. Il promet d'emmener les policiers sur les lieux, de reconstituer son parcours avec des cartes routières. « Il était très ouvert », raconte un enquêteur.

Le dimanche 24 septembre 2006, il est présenté au magistrat instructeur. Lors de l'interrogatoire, il confirme ses aveux. Puis il se rétracte. Motif : selon lui, un contrat passé avec les policiers concernant la protection de sa compagne n'aurait pas été respecté. « On lui a fait des promesses, c'est Séverine d'abord et après il parle », affirme une source. Le magistrat explique ne pouvoir rien promettre. Keller refuse de signer le procès-verbal.

Il est reconduit dans les cellules du sous-sol du tribunal.

Quelques heures plus tard, il se pend.

La double peine des familles

L'effet de sidération. « Le monde s'est écroulé », confie Denis Masson. « Tu arrives au sommet de la montagne et tu dégringoles en une seconde. »

Pour les familles des victimes, c'est un second choc. « Ma mère me présente l'article [de journal] et me dit : écoute Nicolas, tu avais raison. Ta grand-mère a été assassinée. Et l'apprendre de cette manière, c'est quelque chose que je peux pas excuser », témoigne le petit-fils d'Augusta Vassner.

Le suicide de Keller entraîne automatiquement l'extinction de l'action publique. L'article 6 du code de procédure pénale est formel : la mort du suspect interrompt les poursuites. Impossible de le juger, impossible de le condamner. Impossible, surtout, de connaître l'ampleur exacte de ses crimes.

« Pour les proches des victimes, l'extinction de l'action publique s'apparente à un déni de justice », analyse Alain Bower, criminologue interrogé par le documentaire. « On reconnaît le statut du criminel. Il a un profil sur Wikipédia, une gloire. Mais les victimes, elles sont où ? Ces vieilles dames qui sont mortes toutes seules chez elles dans la peur ? »

Le frère dénonciateur, la compagne de Keller et son complice François sont mis en examen, puis innocentés par non-lieu. La justice estime ne pas avoir assez d'éléments pour les poursuivre.

« Le non-lieu est logique juridiquement, mais pas acceptable pour les familles de victimes », admet le magistrat instructeur. « Ceux qui ont profité des crimes sont toujours dehors. »

Ce que ça dit de la France

L'affaire Yvan Keller est le miroir de plusieurs failles.

La première : le déclassement territorial. Burnhaupt-le-Haut, 1 200 habitants. Mulhouse, ville ouvrière sinistrée par la fermeture des mines de potasse. C'est dans ce terreau de précarité et d'isolement que Keller a grandi — neuf enfants, père violent qui pousse ses fils au vol. Et c'est dans ces villages tranquilles, où les vieilles dames vivent seules, que Keller a trouvé ses cibles. Personne ne remarque rien. Les voisins s'inquiètent au bout de plusieurs jours. Les autopsies concluent à des morts naturelles. La gendarmerie classe sans suite.

La deuxième : la justice à deux vitesses. Les trois meurtres de Burnhaupt en 1994 ont été classés malgré des éléments troublants — soupirail forcé, argent disparu, position identique des corps. « La belle mort permettait à tout le monde de s'en satisfaire », rappelle Nicolas. Il aura fallu une dénonciation familiale, trois ans d'enquête et un tueur qui parle pour que le système admette l'évidence. Et encore : Keller s'est suicidé avant le procès. Pas de condamnation, pas de vérité judiciaire. Les familles sont restées avec leurs questions.

La troisième : l'impuissance face au secret. Combien de victimes ? Où ? À quel moment exact ? Keller a parlé de 150. La police l'a officiellement mis en cause dans 23 meurtres et soupçonné d'au moins 40. Le reste est parti dans la tombe. Les familles des victimes potentielles ne sauront jamais. Les proches de Keller, innocentés, ne diront rien. L'affaire est close, juridiquement. Humainement, elle ne l'est pas.

Et maintenant ?

Rien. L'affaire Yvan Keller est définitivement close depuis mai 2013, selon une dépêche AFP citée par Le Parisien et reprise par la source documentaire. Le tueur présumé est mort sans procès. Les proches sont blanchis. Les 150 victimes supposées — ou 40, ou 23, ou quelques dizaines — resteront des fantômes.

Le « tueur à l'oreiller » a emporté ses secrets. Il laisse derrière lui des familles sans réponse, des enquêteurs frustrés et une interrogation : combien de « belles morts », en France, cachent encore des crimes parfaits ?

La vidéo est sans appel. « Il n'y a pas de mot pour qualifier ce qui est arrivé. C'est un gâchis terrible, un fiasco », lâche un policier.

Un fiasco pour les enquêteurs. Un cauchemar pour les familles. Et une leçon, peut-être, sur la fragilité de notre système judiciaire face au silence des morts et à la ruse de certains vivants.

Sources : Au bout de l'enquête (YouTube), épisode « Affaire Yvan Keller, le plus grand tueur en série français ».

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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