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JusticeÉpisode 16/11

Xavier Mafron : 10 ans pour avoir poignardé son médecin — la vengeance d'un petit-fils

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-07
Illustration: Xavier Mafron : 10 ans pour avoir poignardé son médecin — la vengeance d'un petit-fils
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Six fois « oui, je voulais le tuer »

Commençons par le commencement. Le 31 octobre 2008, 17h30. Un vendredi soir ordinaire à Trèbes, petite ville de l'Aude traversée par le canal du Midi. Le docteur Jacques Chamati termine sa comptabilité dans son cabinet, près de la mairie. Il est content : sa semaine a été chargée, mais il a bouclé son programme. Il doit partir chercher son fils à la gare.

Un jeune homme coiffé d'un bonnet entre. Il frappe à la porte du bureau de l'épouse du médecin, audioprothésiste. « Je dois voir le docteur », dit-il.

Le docteur Chamati reconnaît Xavier Mafron. Un patient, ou plutôt le petit-fils d'une patiente décédée dix mois plus tôt. Il lui propose un rendez-vous. Il ouvre son agenda, baisse la tête. Et reçoit un coup violent sur le crâne. « Un coup de barre », dira-t-il plus tard.

Le premier coup de couteau atteint la joue. Le second sectionne le pavillon de l'oreille. Le médecin s'effondre contre le mur de verre du comptoir d'accueil. Xavier contourne le bureau, se penche, et plante un troisième coup dans la nuque. La lame rencontre une vertèbre cervicale. Le manche en plastique se brise net.

« J'ai vu mon mari par terre contre le mur, le lobe de l'oreille sectionné en deux », raconte son épouse. « Le sang coulait. Je suis restée inerte. Le temps s'est arrêté. »

Le docteur Chamati, lui, voit la lame dépasser de son cou. Il comprend qu'il est en train de mourir. Il survivra après une lourde opération chirurgicale. Mais les séquelles sont là : physiques, avec des difficultés d'élocution, et psychologiques, avec une dimension dépressive durable.

Une heure après l'agression, Xavier Mafron est interpellé chez ses parents. Il ne fuit pas. Il ne nie pas. Il revendique.

Six fois, pendant sa garde à vue, il affirme avoir voulu tuer Jacques Chamati. « Oui, je voulais le crever », dit-il aux enquêteurs. Il ne montre aucun regret. Aucun remords. Il se pose en justicier.

« C'est incompréhensible », dit la victime. « Il n'est pas venu me donner un coup de poing en disant "Tu nous as mal soignés". Non. Il m'a condamné. Il est venu exécuter la sentence. »

Dolores, la grand-mère fantôme

Pour comprendre, il faut remonter au début de l'année 2008. Dolores Martinez, 73 ans, diabétique et hypertendue, est suivie par le docteur Chamati depuis 1993. Il l'a déjà hospitalisée plusieurs fois : fracture du col du fémur, accident vasculaire cérébral. Six mois avant sa mort, son état se dégrade. Elle parle à peine. Le médecin lui rend visite deux fois par semaine.

Puis elle est hospitalisée une dernière fois. Les médecins de l'hôpital annoncent à la famille : « Cette dame de 72 ans a un cancer généralisé. Elle en a pour deux jours. »

Le choc est total. « On est tombé de 35 étages », raconte la mère de Xavier. « Entre toutes les hospitalisations, tous les examens, et vous n'avez rien vu ? » La famille cherche un coupable. Elle le trouve : le docteur Chamati.

« Tous les spécialistes ont dit que le médecin généraliste aurait dû voir le cancer », répète la mère. « Peut-être que ça faisait deux ans qu'elle l'avait. Elle en a souffert trois ans. On aurait pu lui éviter ces souffrances. »

Le docteur Chamati, lui, se rend chez les Mafron le jour du décès pour une visite de condoléances. L'accueil est glacial. « C'est à cause de vous qu'elle est morte », lui lance la famille. Il se défend comme il peut : « Personne n'a rien vu, pas même les hôpitaux. » Peine perdue. La famille commande un rapport d'expertise privée à un médecin toulousain. Le verdict tombe : faute professionnelle.

« Ce pseudo-rapport a été établi à la lecture de quelques documents médicaux donnés par la famille », explique un expert. « Peut-être que ce médecin a répondu à la famille ce qu'elle avait envie d'entendre. Le docteur Chamati n'a jamais pu s'expliquer. »

Aucune faute professionnelle n'a jamais été retenue contre le docteur Chamati. Mais la famille Mafron n'a jamais voulu l'entendre. Le poison de la rancœur a coulé pendant dix mois.

Le chemin du cimetière

Le 31 octobre 2008, Xavier rentre avec son père des chantiers de Toulouse. Il prend une douche. Dans la cuisine, il s'empare d'un couteau de table à manche en plastique. Sa mère lui demande d'acheter des cigarettes. Il part à pied.

Pour aller au centre-ville, il longe forcément les murs du cimetière. Dolores y repose. « Il est passé sur la tombe de sa grand-mère avant de passer à l'acte », note un psychologue. « On est dans un système construit, déterminé. Pas dans l'impulsivité. »

Il croise un copain, puis son petit frère. Il ne s'en souvient pas. Sa tête est ailleurs. Il entre dans le cabinet. Il frappe. Il attend que le médecin baisse la tête. Il frappe encore.

« Je voulais le balafrer », dira-t-il plus tard aux experts. « Comme ça, il s'en souviendrait. » Un psychologue a retenu cette phrase. Il y voit une intention ambivalente : faire mal, marquer, mais pas forcément tuer.

Sauf que le troisième coup dans la nuque, « le coup de grâce », comme le dit l'avocat général, contredit cette version. « On prend pas un couteau de cuisine pour donner une correction », rétorque l'accusation. « On va pas lui planter un couteau dans le cou si on veut juste le balafrer. »

L'orage psychologique

Xavier Mafron a 19 ans au moment des faits. Il est décrit comme un « enfant très jovial, très heureux, très aimé des enseignants ». Il a quitté le lycée à 16 ans pour travailler avec son père. Il joue au foot. Il n'a jamais eu de problème.

« Je n'ai jamais vu aux assises un dossier de personnalité aussi attachant », plaide son avocat, Maître Jean-Marie Bourland. « Tous ses camarades disent que c'est quelqu'un de très loyal. »

Alors, que s'est-il passé dans sa tête ? Pourquoi dix mois après la mort de sa grand-mère a-t-il pris ce couteau ?

Les experts parlent d'un « orage psychologique ». La douleur de la perte, le sentiment d'injustice, la pression familiale. « La douleur humaine peut emporter un homme, et encore plus un gamin de 19 ans », dit son avocat.

Mais l'accusation ne l'achète pas. « On est loin d'un acte impulsif », rétorque le substitut Philippe Piquet. « Les choses ont été ruminées pendant des mois. L'acte est décidé. »

Xavier lui-même est ambigu. En garde à vue, il assume le meurtre. Devant le juge d'instruction, il nuance : « Rien n'était calculé. Je ne savais même pas si le docteur serait là à 17h30. Les consultations se terminent à 17h. »

Un expert psychiatre résume : « Son intention était ambivalente. Il est parti peut-être pas pour tuer. Mais quand il a cru le médecin mort, il a assumé. »

Le verdict : 10 ans, pas un jour de moins

Le 7 avril 2011, la cour d'assises de l'Aude rend son verdict. Xavier Mafron est reconnu coupable de tentative d'assassinat. La préméditation est retenue. La peine : 10 ans de réclusion criminelle, avec interdiction de séjour dans l'arrondissement judiciaire de Carcassonne pendant 5 ans.

Le substitut Philippe Piquet avait requis 12 ans. « Le maximum encouru pour tentative d'assassinat, c'est la perpétuité », rappelle-t-il. « J'ai requis une peine de 12 ans, assortie d'une interdiction de séjour. Il est indispensable d'éviter que M. Mafron, à sa sortie, se retrouve nez à nez avec la personne qu'il a tenté d'assassiner. »

La défense plaide la fragilité. Xavier n'est pas un criminel endurci. C'est un gamin qui a pété les plombs. « Juger, c'est tout autre chose qu'accuser », lance Maître Bourland.

Les jurés ont mis moins de trois heures pour délibérer. Ils ont répondu « oui » à la majorité des huit voix au moins aux deux questions : tentative d'assassinat, et préméditation.

« C'est pas normal qu'un gamin de 19 ans porte toute la responsabilité du décès de sa grand-mère », disent les parents après le verdict. « On veut pas envoyer qui que ce soit en prison. Mais on veut la vérité. »

Le docteur Chamati, lui, s'interroge. « Peut-être qu'on consacre pas assez de temps à parler de la mort avec les familles. C'est pas facile. Dans notre culture, la mort est considérée comme un échec. On veut mourir en bonne santé. »

Aucun appel n'a été interjeté. Le verdict est définitif. Xavier Mafron a purgé sa peine. Il est sorti. Le dossier est loin d'être clos. Mais la question qui taraude encore les proches reste entière : pourquoi ?

La justice a parlé. Reste la douleur.

Voilà où ça se complique. La justice a rendu son verdict. Mais la douleur, elle, ne disparaît pas. Ni celle de la victime, qui porte encore les cicatrices physiques et psychologiques de l'agression. Ni celle de la famille Mafron, qui a perdu une grand-mère et vu un fils condamné à dix ans de prison.

Le docteur Chamati a repris son activité professionnelle. Mais il reste fragile. « Il a des séquelles au niveau du langage », explique un expert. « Dans certaines situations, il parle difficilement. Il met plus de temps à trouver ses mots. » Il a aussi du mal à soigner des patients avec un handicap physique qui lui rappelle ce qu'il aurait pu être.

La famille Mafron, elle, vit avec la culpabilité. « On veut pas envoyer qui que ce soit en prison », répètent les parents. « On a vécu la prison avec notre fils. Je souhaite ça à personne. »

Au fond, personne n'est sorti indemne de cette affaire. Ni la victime. Ni l'accusé. Ni leurs familles. Le cancer de Dolores Martinez a tué deux fois : une fois la grand-mère, une fois la vie de son petit-fils.

Et le docteur Chamati, malgré tout, a eu un mot d'humanité à la sortie du procès. « C'est du gâchis », a-t-il dit aux parents de son agresseur. « C'est vraiment du gâchis. »

Sources :

  • Transcript de l'audience de la cour d'assises de l'Aude (7 avril 2011)
  • Rapport d'expertise psychologique et psychiatrique de l'accusé
  • Procès-verbal de garde à vue de Xavier Mafron (31 octobre 2008)
  • Témoignages des parents de l'accusé et de l'épouse de la victime
  • Réquisitoire du substitut Philippe Piquet
  • Plaidoiries de Maître Jean-Marie Bourland

📰Source :youtube.com

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