Total : le patron de U dénonce les marges cachées des raffineurs

Le cri d’alarme qui dérange
« Je ne gagne plus rien sur le carburant depuis des semaines. » La phrase claque. Dominique Chelcher ne mâche pas ses mots. Invité sur BFM TV le 12 mai 2026, il décrit une situation inédite. Sur un plein de gazole de 50 litres vendu 112 euros au 17 avril, « la marge nette de la distribution représente environ 1,50 euro seulement », rappelle une étude de LSA Conso. Les distributeurs sont au taquet. « On est au maximum de ce qu’on peut faire », insiste Chelcher.
Mais voilà : les prix à la pompe explosent. Le diesel frôle les 2,51 euros le litre. L’essence dépasse 2,84 euros. La faute à la guerre en Iran, bien sûr. Mais aussi à des mécanismes plus opaques. Chelcher pointe les raffineurs. Leurs marges ont « fortement augmenté ». S’ajoute la spéculation à Rotterdam. « Des grandes entreprises vendent, mais il y a aussi des spéculateurs qui achètent et revendent des cargaisons. Eux, à mon avis, ont fait des grosses marges. » Des marges que les Français paient. — Ce n’est pas une accusation en l’air. Chelcher en appelle à une commission d’enquête parlementaire. « Nous avons répondu à de nombreuses commissions. On n’a rien à cacher. » Mais il veut la lumière sur les marges des raffineurs. « Là où peut-être on aura des surprises et des choses intéressantes. »
Total encaisse, les Français trinquent
51 %. La progression des bénéfices de TotalEnergies au premier trimestre 2026. Colossal. Dominique Chelcher le reconnaît : « Je dis bravo à Patrick Pouyanné. C’est un chef d’entreprise. » Puis il ajoute : « Par contre, il faut que ces très importants résultats soient un moment repartagés. » Total bloque ses prix à la pompe : 2,09 euros le diesel, 1,99 l’essence. Une mesure qui profite aux clients des stations Total. Pas aux autres.
« Patrick Pouyanné n’a jamais décroché son téléphone », lâche Chelcher. Ni lui, ni Michel-Édouard Leclerc n’ont obtenu de réponse. Total, qui maîtrise toute la chaîne – production, raffinage, distribution – peut rogner ses marges. Les distributeurs indépendants, eux, achètent leur carburant au cours du jour, à Rotterdam. « Chaque camion que nous recevons est lié au cours du jour. » Impossible de faire plus.
Et pourtant, les appels se multiplient. « Patrick Pouyanné pourrait faire un effort », avait déclaré une source proche du gouvernement (Capital.fr). Rien n’y fait. Total joue son jeu. « Il a raison de le faire, et tant mieux, il aide les Français », concède Chelcher. Mais il regrette que les stations Total ne couvrent pas tout le territoire. « Nous, on est le deuxième vendeur de carburant en France. On veut pouvoir toucher tous les Français. »
Voilà le nœud. Si Total peut bloquer ses prix, c’est grâce à ses marges amont. Les raffineurs, eux, ne font aucun effort. « Il ne doit pas y avoir de profit dans cette crise », a martelé le patron de U. Une phrase qui sonne comme un ultimatum.
L’État perd 300 millions : qui va payer ?
Sébastien Lecornu, le ministre des Comptes publics, a posté un message le 12 mai. Les chiffres sont implacables. Sur les dix premiers jours de mai, les recettes fiscales liées au carburant ont chuté de 300 millions d’euros. Depuis le 1er mars, elles repassent sous leur niveau de l’an dernier — 105 millions d’euros de moins. La raison ? Une baisse massive de la consommation.
Le gouvernement annonce – 30 %. Chelcher corrige : chez U, c’est plutôt 20 %. Mais la tendance est la même. Les Français bougent moins. Ils covoiturent, mutualisent, annulent leurs vacances. « J’avais prévu d’aller aux Pays-Bas, je vais aller en Auvergne », rapportent les clients. Le carburant est devenu un luxe.
Résultat : l’État perd des recettes. « La guerre est en train de faire perdre de l’argent à l’État », constate Chelcher. Lui qui avait dit que l’État était le « grand gagnant » au début du conflit, revoit son jugement. « Je n’ai jamais pensé qu’il fallait baisser massivement les taxes. On n’en a pas les moyens. » Mais la baisse de consommation change la donne.
Le gouvernement prépare de nouvelles aides ciblées — gros rouleurs, professions indispensables (infirmières, agriculteurs). Chelcher soutient l’idée : « Il ne faut pas une aide massive pour tout le monde, ça coûterait 7 milliards comme la dernière fois. » Mais il s’interroge sur le financement. « Bercy n’a pas encore répondu. » Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Les consommateurs arbitrent : carburant ou alimentaire ?
Dans les rayons, les comportements changent. Chelcher observe un phénomène : les Français viennent moins souvent au magasin, mais dépensent plus à chaque visite. « Ils viennent deux fois au lieu de trois. » Le panier moyen augmente, la fréquentation baisse. Le non-alimentaire en prend un coup. « Les salons de jardin se vendent moins. On garde le vieux une année de plus. »
Les marques de distributeur (MDD) explosent. « Elles sont au plus haut depuis deux ans, 20 à 25 % moins chères, de bonne qualité. » Les consommateurs basculent vers les premiers prix en fin de mois. « Moins de viande, on attend la paye suivante. » L’arbitrage est brutal.
Et le gaspillage ? Chelcher rappelle un chiffre : 35 % du gaspillage alimentaire vient du frigo des Français. « Cuisiner plus, cuisiner les restes, c’est la meilleure recette pour faire baisser la facture. » Les produits ultra-transformés coûtent plus cher et sont controversés. Il prône un retour à une consommation plus saine.
Mais l’inflation alimentaire n’a pas encore frappé. « À date d’aujourd’hui, il n’y a pas d’impact de la crise en Iran dans nos rayons », assure Chelcher. Les négociations commerciales annuelles se sont terminées le 28 février. Les prix en rayon reflètent encore ces accords. « Il y a un temps de latence. » Les industriels, eux, poussent pour rouvrir les négociations. Ils veulent augmenter les prix. Le gouvernement a dit non pour l’instant, mais au cas par cas, les distributeurs étudient les demandes.
« On n’est pas encore cornés », prévient Chelcher. Mais la pression monte. Les matières premières – huile, blé, plastique – augmentent. Le carburant des camions de livraison, les distributeurs l’assument sur leurs marges. Pour combien de temps ?
Commission d’enquête : les lièvres que personne ne veut lever
« S’il faut une commission d’enquête, nous répondrons en toute transparence », répète Dominique Chelcher. Mais il veut qu’elle aille au-delà des distributeurs. « Étudions les marges des raffineurs. Et la spéculation à Rotterdam. » Un marché opaque où des cargaisons entières s’achètent et se revendent sans contrôle.
Total affiche 51 % de bénéfices. Les raffineurs, eux, restent discrets. « Il y a des lièvres à lever », insiste Chelcher. Les spéculateurs, souvent basés dans des places offshore, engrangent. Pendant ce temps, le baril de Brent est à 108 dollars. Il était à 70 avant la guerre. Chaque déclaration de Trump, chaque bombardement fait vaciller les cours.
« On est dans l’incertitude totale », conclut Chelcher. Les Français sont résilients. Ils ont absorbé 40 % de hausse cumulée depuis la guerre en Ukraine. Au-delà, ils changent de comportement. Aujourd’hui, ils sont à la limite. Le gouvernement promet des aides. Total promet des prix bloqués. Mais les spéculateurs, eux, ne promettent rien.
Le dossier est loin d’être clos.
Sources
- Interview de Dominique Chelcher, patron de Système U, sur BFM TV, le 12 mai 2026 – transcript intégral.
- Données LSA Conso – marge nette distribution sur un plein de 50 litres : 1,50 euro.
- Capital.fr – déclaration « Patrick Pouyanné pourrait faire un effort ».
- Message de Sébastien Lecornu – recettes fiscales en baisse de 300 millions d’euros sur les dix premiers jours de mai 2026.
- Chiffres Circana et INSEE – comportements de consommation, hausse cumulée de 40 %, part des MDD.
- Rapport du médiateur des relations commerciales – hausse de 0,05 % des prix alimentaires (mars 2024, mentionné dans l’interview).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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