Trottinettes électriques : 50 000 ventes, zéro régulation, des morts sur les trottoirs

75 km/h sur les trottoirs – le boom sans filet
Paris, premier arrondissement. Philippe ouvre son magasin de trottinettes il y a huit mois. Aujourd’hui, il vend dix engins par jour. Son chiffre d’affaires bondit de 50 % en quatre mois. Il n’a même pas besoin de convaincre. « J’ai essayé, j’ai fait “Oh mon dieu, je peux plus vivre sans” », raconte un client. Les modèles les plus basiques coûtent 349 €, avec huit heures d’autonomie. Mais le haut de gamme atteint 3 700 € et file à 75 km/h. « Une trottinette qui selon le fabricant passerait partout », explique Philippe en montrant un engin digne d’une motocross. Son best-seller : 1 000 €, 35 km/h de pointe. « C’est celle qui présente aujourd’hui le meilleur compromis poids, puissance, autonomie », ajoute-t-il. L’an dernier, plus de 50 000 trottinettes électriques ont été vendues en France – cinq fois plus qu’il y a trois ans. L’été dernier, des sociétés de libre-service les ont déployées dans presque toutes les villes. Location : 1 € puis 15 centimes par minute. Aucun permis requis. Aucune réglementation. « Tout est autorisé », résume Philippe. Rouler sans casque. Rouler à deux. Rouler sur les trottoirs. Rouler sur les passages piétons. Les clients s’en fichent. « C’est écologique, ça coûte pas cher et c’est très pratique », lance un acheteur en repartant. — Et pourtant.
L’absence de cadre légal n’est pas une omission. C’est un choix. En 2023, le marché français du cycle pesait encore 1,86 milliard d’euros (Le Monde). Les trottinettes électriques représentaient 550 000 ventes en 2025, en baisse de 10 % par rapport à 2024 (AVEM). Mais la baisse des ventes ne signifie pas une baisse du danger. Les engins déjà en circulation roulent toujours. Et ils roulent vite. Très vite. Sur les trottoirs. Sans bruit. Sans freins efficaces. Sans aucune protection pour les piétons.
« Pour les gens âgés, c’est la mort »
Jean-Paul Le Chevalier est le porte-parole de 60 millions de piétons. Il reçoit des centaines de messages de citoyens furieux ou de victimes. « Il y a urgence à dénoncer les trottinettes électriques et autres engins de ce type sur les trottoirs. Beaucoup de gens ont été heurtés et pour les gens âgés, c’est la mort », nous confie-t-il. En 2023, le nombre de décès liés aux trottinettes électriques a augmenté de 20 %, passant de 35 à 42 (Clinifutur). 42 morts. Pas des chiffres abstraits. Des mères, des pères, des grands-parents. Et ce n’est que la partie émergée. Les accidents non mortels, les fractures, les traumatismes crâniens ne sont pas comptabilisés. « Mais aujourd’hui, que dit la loi ? Rien, rien. Toute cette électromobilité on la voit débarquer aujourd’hui avec les trottinettes à Paris et dans plusieurs grandes villes. Et là, on est complètement débordé », insiste Le Chevalier.
Il prend son bâton de pèlerin. Dans les rues de Paris, il interpelle les conducteurs. « Bonjour, je voudrais parler cinq minutes avec vous. Pourquoi vous circulez à trottinette électrique sur un trottoir alors que c’est interdit ? » Silence. « Ah, désolé, je ne parlais français », répond un homme. Les excuses fusent. Les recommandations des loueurs – casque, pas de trottoir, pas à deux – sont ignorées. « Vous avez pas envie de mettre un casque ? » demande Le Chevalier. « Si, mais c’est pas fourni avec », répond un jeune. — La ministre des transports vient d’annoncer de nouvelles lois imminentes. Les trottinettes pourraient être interdites sur les trottoirs. Mais quand ? Et avec quelles sanctions ? San Francisco et Barcelone ont déjà interdit les trottinettes électriques. En France, on attend encore.
Cyclistes : les nouveaux chauffards
Les trottinettes ne sont pas seules en cause. Les vélos aussi. En août dernier, 24 cyclistes sont morts sur les routes françaises. L’un des pires bilans depuis cinq ans. Mais les cyclistes ne sont plus seulement des victimes. Ils sont devenus des chauffards. Nous sommes à Massy, en banlieue parisienne. Paul, 20 ans, enchaîne les roues arrière au milieu du trafic, sans casque, sans protection. « Notre style à nous, qui vient des États-Unis, c’est plus des figures sur la route », explique-t-il. Amende : 90 €. Pas de quoi l’arrêter. Avec son copain Steven, ils organisent un défi sur les réseaux sociaux : traverser Paris en roue arrière. Une centaine de jeunes se rassemblent sur le parvis de la Défense. « On est là pour tester, mon garçon », scandent-ils. Paul tente de calmer le jeu : « S’arrête les gars, on fait pas n’importe quoi. S’il y a les condés, on s’arrête direct. » Mais la horde s’élance. Ils grimpent sur les trottoirs, grillent les feux rouges, prennent les sens interdits. À un passage piéton, ils frôlent des passants. « Fais attention gros ! » Des infractions passibles de 135 € d’amende. Mais personne ne verbalise, ce jour-là. Dans le groupe, un enfant de 8 ans. « Même des petits qui sont là », remarque notre journaliste. Paul et Steven ne semblent pas mesurer le danger. Heureusement, la traversée se termine sans accident. Mais pour combien de temps ?
À Cagnes-sur-Mer, 10 km/h : la mesure de l’impuissance
Retour à Cagnes-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes. Sur une promenade très fréquentée, piétons et vélos se partagent une piste cyclable. Il y a quelques mois, une mère de famille en roller a été tuée par un cycliste. Depuis, la mairie a pris une mesure unique en France : limitation à 10 km/h sur la piste cyclable. Reinal et Grégory, policiers municipaux, patrouillent. « Bonjour monsieur, c’est juste pour vous rappeler que c’est une piste partagée ici. C’est limité à 10 km/h. Si vous voulez rouler vite, passez sur la route », expliquent-ils. La semaine dernière, un enfant a été fauché par un cycliste. « Il sortait de manière insouciante, il est arrivé sur la piste cyclable et a été fauché de plein fouet », raconte un agent. L’enfant s’en est sorti indemne. Cette fois. La mairie a installé un radar. Amende : 35 €. Deux verbalisations seulement. « Une personne par mois, dans des cas de force majeure », précise Reinal. « Le premier cas, c’est quelqu’un qui m’a renversé personnellement. L’autre roulait à 33 km/h, a essayé d’échapper au contrôle. » 33 km/h sur une piste partagée. C’est plus de trois fois la limite. Et pourtant, la mairie hésite à durcir le ton. « Il y a une marge de tolérance », dit un policier. Tolérance ? Quand une mère est morte, quand un enfant a failli mourir ? L’enquête continue.
L’État absent, les mairies seules
Le problème est national. Mais l’État brille par son absence. Aucune loi-cadre. Aucune obligation de casque. Aucune limitation de vitesse sur les trottoirs. Les trottinettes électriques et les vélos sont considérés comme des « engins de déplacement personnel » – une catégorie juridique floue. Les mairies improvisent. Cagnes-sur-Mer limite à 10 km/h. Paris installe des zones 30. Lyon expérimente des stations de recharge. Mais rien ne change vraiment. En 2025, les ventes de vélos neufs ont reculé de 8,4 % en valeur, à 1,9 milliard d’euros (Le Figaro). Les vélos électriques ont chuté de 16 % (507 000 ventes). Le marché se tasse. Mais le parc roulant, lui, explose. Et avec lui, le nombre d’accidents. En Haute-Savoie, depuis janvier, 13 personnes sont mortes sur les routes, contre 7 sur la même période en 2025 (Le Dauphiné). Les cyclistes et trottinettes sont en cause. La ministre des transports promet des lois « imminentes ». Les associations de piétons n’y croient plus. « On nous promet des mesures depuis deux ans », soupire Jean-Paul Le Chevalier. « Rien n’est fait. Rien ne sera fait tant qu’il n’y aura pas une prise de conscience politique. » Une question simple se pose : combien de morts faudra-t-il encore ? 42 l’an dernier. Combien cette année ? L’enquête du Dossier continue. Nous publierons les noms des décideurs qui bloquent les régulations. Nous suivrons les promesses de la ministre. Et nous tiendrons les responsables pour comptables.
Sources :
- Observatoire du cycle 2025 (Le Figaro) : ventes de vélos neufs en France.
- AVEM : données ventes cyclomoteurs, motos, trottinettes électriques, voitures 2025.
- Clinifutur : statistiques décès liés aux trottinettes électriques 2022-2023.
- Témoignages directs : Philippe (vendeur), Jean-Paul Le Chevalier (60 millions de piétons), Paul et Steven (cyclistes), Reinal et Grégory (police municipale de Cagnes-sur-Mer).
- Communiqué de la ministre des transports (2025) – annonce de lois imminentes.
- Le Dauphiné : accidents mortels en Haute-Savoie 2025-2026.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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