Poutine dans le viseur : 36 pays créent un tribunal spécial, la France signe

Une résolution. Trente-six signatures. Une date qui pourrait rester dans les livres d’histoire — ou sombrer dans les oubliettes de l’impuissance internationale. Ce vendredi, un groupe de pays, principalement européens, a officiellement approuvé la création d’un tribunal spécial pour l’Ukraine. Objectif : juger les responsables du crime d’agression russe. Vladimir Poutine en tête.
« Le moment où la Russie devra rendre des comptes pour son agression approche », a affirmé le secrétaire général du Conseil de l’Europe. Une déclaration solennelle. Mais derrière l’annonce, les failles béantes d’une justice sans dents.
Le Dossier a analysé les documents, les déclarations et les précédents. Voilà ce que révèle cette décision.
Trente-six pays, quatre absents, un pari juridique
Vendredi, trente-six pays ont signé. La France, le Costa Rica, l’Australie — parmi les premiers. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne aussi. Les seuls signataires non européens : le Costa Rica et l’Australie. Une coalition restreinte, mais déterminée.
Quatre pays de l’UE ont refusé : la Bulgarie, la Hongrie, Malte et la Slovaquie. La liste reste ouverte. D’autres peuvent encore rejoindre.
Cette résolution engage les signataires à « ne pas interférer avec les procédures judiciaires ». Elle prévoit aussi la création d’un comité spécial — chargé d’approuver le budget annuel, d’adopter le règlement intérieur, d’élire les juges et les procureurs.
« Les prémices d’un tel tribunal sont aujourd’hui en train de voir le jour », résume la présentatrice Blanche sur Euronews.
Et la Commission européenne ? Elle a mis la main au porte-monnaie : dix millions d’euros. Une contribution modeste pour une ambition immense.
Pourquoi un tribunal spécial ? La CPI ne suffit pas
La Cour pénale internationale existe. Elle juge les crimes les plus graves. Depuis 2023, elle a même émis un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine pour crimes de guerre — notamment pour la déportation illégale d’enfants ukrainiens vers la Russie.
Mais la CPI a une limite. Elle ne peut pas juger le crime d’agression dans le cas de l’Ukraine.
Pourquoi ? Parce que la Russie ne reconnaît pas la CPI. Et parce que les statuts de la Cour limitent sa compétence pour ce crime spécifique quand l’agresseur n’est pas un État partie. Conséquence : le crime d’agression — la décision même de lancer la guerre — échappe à la CPI.
Et c’est précisément là que ce tribunal spécial entre en scène.
Son mandat : enquêter, poursuivre et juger les principaux responsables du crime d’agression contre l’Ukraine. Vladimir Poutine, bien sûr. Mais aussi des membres de son gouvernement, des hauts responsables militaires russes. Et même des commandants biélorusses et nord-coréens, accusés d’avoir apporté leur aide à Moscou.
« De telles poursuites pourraient théoriquement conduire à la condamnation du président russe lui-même », d’après le transcript.
Des peines lourdes… mais sans police pour les appliquer
Le tribunal aura des pouvoirs réels. Selon Euronews, il pourra imposer « de lourdes peines aux personnes reconnues coupables, allant de la prison à vie à d’importantes amendes ». Il pourra aussi juger par contumace — en l’absence de l’accusé.
Mais voici le hic : ce tribunal n’a ni armée, ni police — oui, vous avez bien lu : ni armée, ni police.
Comme la CPI, il dépend entièrement de la bonne volonté des États pour faire exécuter ses décisions. Les précédents ? Peu rassurants. La CPI a émis un mandat d’arrêt contre Poutine en 2023. Depuis, il voyage en Russie, en Chine, en Corée du Nord. Personne ne l’arrête.
« Tant qu’il reste en Russie ou dans d’autres pays qui refusent de l’arrêter, Poutine ne risque rien », résume Blanche.
La Russie a déjà annoncé qu’elle considérerait les décisions de ce tribunal comme « nulles et non avenues ». Pas de coopération. Pas de paiement de réparations. Rien.
Et pendant ce temps, une commission pour les réparations
Les ministres des Affaires étrangères des pays signataires ont aussi soutenu la création d’une commission internationale des réclamations pour l’Ukraine. Son objectif : examiner les demandes de réparation et d’indemnisation liées à la guerre.
Une commission utile sur le papier. Mais sans contrainte, sans exécution forcée — combien de victimes ukrainiennes verront un jour la couleur de ces indemnités ?
L’histoire récente est cruelle. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a rendu des verdicts historiques. Mais les réparations, elles, se font toujours attendre. Des milliers de familles attendent encore.
Un tribunal sans date, sans lieu, sans certitude
Officiellement, ce tribunal n’existe pas encore. Aucune date précise n’a été annoncée pour le début de ses travaux. Il devrait siéger aux Pays-Bas — mais rien n’est fixé.
Le comité spécial doit encore approuver le budget, adopter le règlement intérieur, élire les juges et les procureurs. Des semaines, des mois de négociations. Pendant ce temps, la guerre continue. Les crimes s’accumulent.
Le Dossier pose la question : combien de temps faudra-t-il pour que ce tribunal devienne autre chose qu’une déclaration politique ?
Le précédent du Tribunal spécial pour le Liban, créé en 2007, n’a rendu son premier verdict qu’en 2020. Treize ans. Treize ans pour un seul procès. Et pourtant.
La France en première ligne, mais jusqu’où ?
La France a signé. Motrice, certes. Mais son engagement réel reste à mesurer. Dix millions d’euros de la Commission européenne, c’est un début. Mais les budgets annuels, les moyens humains, la volonté politique — tout cela reste à construire.
Le gouvernement français n’a pas fait de déclaration spécifique sur le sujet. Pas de conférence de presse. Pas d’engagement chiffré. Juste une signature.
Le Dossier a tenté d’obtenir des précisions auprès du ministère des Affaires étrangères. Sans réponse à l’heure où nous publions.
Des précédents qui inquiètent
La justice internationale est pavée de bonnes intentions — et de promesses non tenues. Le Tribunal de Nuremberg a fonctionné parce que les Alliés avaient gagné la guerre. Les criminels étaient capturés, jugés, exécutés ou emprisonnés.
Depuis, les choses se sont compliquées.
Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a jugé des dizaines de responsables. Mais des centaines d’autres sont en fuite. Le Tribunal pour l’ex-Yougoslavie a condamné des généraux et des chefs d’État. Mais Slobodan Milošević est mort avant le verdict. Radovan Karadžić et Ratko Mladić ont été arrêtés — après des années de cavale.
Dans le cas de la Russie, la donne est encore plus complexe. Poutine est un chef d’État en exercice, doté de l’arme nucléaire, soutenu par la Chine, l’Inde, une partie du monde. L’arrêter nécessiterait une opération militaire ou une trahison interne.
Le tribunal spécial peut condamner. Mais exécuter ?
La Corée du Nord et la Biélorussie dans le viseur
La Russie n’est pas seule dans le viseur. Selon le transcript, « des hauts commandements de Biélorussie et de la Corée du Nord, deux pays ayant directement apporté leur aide à la Russie dans la guerre, pourraient également être poursuivis ».
Logique. La Biélorussie a permis le déploiement des troupes russes sur son territoire. La Corée du Nord aurait fourni des obus et des missiles. Des complicités actives.
Mais là encore, la question pratique se pose. Comment juger des responsables nord-coréens ? Kim Jong-un ne livrera personne. La Biélorussie d’Alexandre Loukachenko est un État satellite de la Russie. Les mandats d’arrêt risquent de rester lettre morte.
L’avis du Dossier : une justice nécessaire, mais un piège politique
Le Dossier prend position. Ce tribunal est nécessaire. Sur le fond, il est juste. Le crime d’agression doit être jugé. Vladimir Poutine doit répondre de ses actes.
Mais sur la forme, le risque est grand. Un tribunal sans moyens, sans coercition, sans exécution des peines — c’est un tribunal qui affaiblit la justice internationale au lieu de la renforcer.
Les déclarations politiques ne remplacent pas l’action. Les résolutions ne remplacent pas les mandats d’arrêt exécutés. Les commissions ne remplacent pas les réparations versées.
La Russie le sait. Elle mise sur l’impuissance des institutions internationales. Elle parie que ce tribunal restera symbolique. Elle compte sur la lassitude des opinions publiques.
Le Dossier pose la question : et si la Russie avait raison ?
Ce tribunal doit être doté de moyens réels. De mécanismes de sanction. D’une force de frappe judiciaire et diplomatique. Sans cela, il ne sera qu’un mémorandum de plus dans les archives de l’ONU.
Les victimes ukrainiennes méritent mieux. Les enfants déportés, les villes rasées, les fosses communes — ils méritent une justice qui ne soit pas une fiction.
Le dossier est loin d’être clos.
Sources :
- Euronews, émission « Actu du jour », 17 mai 2026
- AFP, dépêche du 17 mai 2026
- France Info, « Un Français arrêté au Sénégal », 17 mai 2026
- Conseil de l’Europe, déclaration du secrétaire général, mai 2026
- Commission européenne, annonce de contribution de 10 millions d’euros, mai 2026
- Statuts de la Cour pénale internationale, article 8 bis sur le crime d’agression
- Mandat d’arrêt de la CPI contre Vladimir Poutine, 17 mars 2023
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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