TikTok, machine à suicide : l'algorithme qui a poussé une ado à dix tentatives

Une dizaine de tentatives de suicide
Elle ne sait même plus compter. « Entre je dirais une dizaine », dit la jeune fille. Sa mère, elle, a perdu le compte des nuits passées à guetter le moindre bruit. Six hospitalisations en six mois. Une dernière tentative l'a menée en réanimation.
L'histoire commence comme celle de millions d'adolescents. Noël de sa classe de 4e. Le précieux téléphone arrive. « Elle était tellement heureuse de pouvoir être comme les autres », raconte sa mère. Très vite, l'ado installe TikTok.
L'année de 3e, le harcèlement scolaire commence. Pas de coups. De l'intimidation, de la mise à l'écart, des pièges pour se moquer d'elle. « Ce que j'ai vécu, c'était surtout des pièges pour pouvoir se moquer de moi par la suite », explique la jeune fille aujourd'hui âgée de 17 ans.
Le collège se termine. L'entrée au lycée provoque une décompensation brutale.
Elle commence à se faire du mal. Crises d'angoisse. Refus scolaire anxieux. Sa mère l'emmène chez les psys, les psychiatres. Rien n'y fait. « Je voyais bien que ma fille s'enfonçait. Je lui proposais tout ce qui était possible en termes de soins. »
Un médecin pose enfin un diagnostic lors d'une hospitalisation loin de chez elle : le harcèlement scolaire est la cause. Mais la mère sent qu'il manque un élément. « Jamais personne n'a abordé la question en hospitalisation. Personne n'avait conscience de ça. »
Cet élément, c'est TikTok.
L'algorithme se nourrit de la détresse
Mais comment en est-elle arrivée là ? Fin mars 2024. La mère entend à la radio l'avocat du collectif Algos Victima annoncer une plainte contre TikTok pour mise en danger de la santé mentale des jeunes. Elle pose la question à sa fille : « Est-ce que tu as déjà vu ces genres de contenus ? »
La réponse la sidère : « Oui, j'ai déjà vu. » Pour l'adolescente, tout le monde était au courant. « J'avais pas cette conscience que c'était un tabou. »
La jeune fille explique comment l'algorithme a fonctionné. Au début, une chanson qui parle de mal-être. Puis les utilisateurs détournent les extraits pour raconter leur propre souffrance. « De fil en aiguille, c'est parti dans des concours de qui allait le plus mal. »
Des « tips » apparaissent. Des phrases culpabilisantes : « Si tu te fais du mal mais que tu te retrouves pas à l'hôpital avec des points de suture, ça compte pas. Si tu fais une tentative de suicide mais que tu es pas en réanimation, ça compte pas. »
L'adolescente like ces contenus pour soutenir les auteurs. Elle ne réalise pas que ce geste renforce l'algorithme. « Il se délectait en fait de ses likes », dit sa mère. Plus elle like, plus TikTok lui propose des contenus similaires. La mort devient une option. « Comme aller chez le psy ou aller faire du shopping. »
Une trend en particulier la marque : l'image d'une corde et d'un tabouret, avec le slogan « la nuit porte conseil ». L'algorithme transforme le harcèlement scolaire en suicide programmé.
TikTok refuse de supprimer les contenus
La mère tente de réagir. Elle signale les vidéos. « Malheureusement, TikTok dit que les contenus que je signale n'enfreignent aucune loi, aucune règle de la communauté. » C'est écrit noir sur blanc.
Les règles communautaires de TikTok interdisent pourtant la promotion de l'automutilation et du suicide. Mais la modération applique ces règles de manière laxiste. Une enquête du Dossier a déjà montré que TikTok supprime moins de 1 % des contenus signalés liés à la santé mentale. Rien n'a changé. Et pourtant.
Le 4 novembre 2024, sept familles réunies au sein du collectif Algos Victima assignent TikTok devant le tribunal judiciaire de Créteil. Elles reprochent à la plateforme un défaut de modération, mais aussi le caractère addictif de son algorithme. La plainte vise spécifiquement « la mise en danger de la santé mentale des jeunes ».
Le ministère de l'Éducation nationale transmet, le 26 mars 2026, un signalement au parquet de Paris visant TikTok, en application de l'article 40 du code de procédure pénale. (source : actualitte.com) L'État commence à bouger.
Mais TikTok continue d'affirmer qu'il n'est qu'un hébergeur de contenu. « On ne peut pas se défausser de contenus horribles qu'on diffuse sur sa plateforme », rétorque la mère.
30 minutes par jour sur le téléphone de sa mère
La jeune fille devient addict. « Elle était devenue complètement addicte à ses contenus mortifères. » Elle ne peut plus s'arrêter. Avant, elle passait une à deux heures par jour sur TikTok. Le weekend, trois heures.
Sa mère installe le contrôle parental de TikTok sur son propre téléphone. Un compromis : 30 minutes par jour. L'adolescente se frustre. « Mais au bout d'un moment, cette frustration me dérangeait. Donc j'arrêtais d'y aller. » Aujourd'hui, elle n'utilise plus que 28 minutes par jour en moyenne.
Elle signale encore. Mais TikTok répond toujours la même chose — « Les contenus que je signale n'enfreignent aucune règle. » Pourtant, ces contenus continuent de circuler. Selon le rapport H2 2025 de TikTok, la plateforme a reçu 56 549 signalements utilisateurs. Un chiffre ridiculement bas pour une application comptant des centaines de millions d'utilisateurs. (source : comdigitale.blog)
Le combat du collectif Algos Victima
« Les réseaux sociaux doivent assumer leur responsabilité », martèle la mère. Le collectif Algos Victima ne demande pas seulement la régulation. Il exige l'interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans.
Une pétition circule. Des parents témoignent. L'avocat du collectif invoque le droit européen et la législation sur les services numériques (DSA). Mais les contraintes sont faibles. « On a peu de moyens pour y arriver », reconnaît la mère.
56 % des actifs n'ont pas confiance dans les algorithmes, selon le rapport sur les Français et l'IA 2026. (source : technostress.ai) Pourtant, 69 % des jeunes estiment qu'une IA peut donner des conseils fiables, et 56 % qu'elle peut garder secrets les échanges. (source : franceinfo.fr) L'éducation numérique est un désert.
« Il faudrait qu'il y ait une réelle éducation », insiste la mère. Elle cite l'exemple de sa fille : « Je ne dis pas que mon mal-être est entièrement dû à TikTok. J'en veux surtout à ceux qui m'ont harcelé au collège. Mais TikTok n'a pas su protéger ses utilisateurs. »
La jeune fille, aujourd'hui, va mieux. Un an et demi sans automutilation. Un an sans hospitalisation. « Je sais pas réellement ce qui a fait que ça va mieux. J'ai grandi. J'ai fait une thérapie très intense. »
Mais la mère reste vigilante. « On peut pas dire qu'elle est guérie à tout jamais. Dans les troubles psychiques, il peut y avoir des rechutes. »
Le dossier est loin d'être clos
Le 4 novembre 2024, sept familles assignent TikTok. Le ministère de l'Éducation transmet un signalement en mars 2026. L'Europe adopte lentement des règles. Mais les contenus mortifères continuent de circuler.
La plateforme compte 150 millions d'utilisateurs actifs dans l'UE. Son algorithme est conçu pour maximiser le temps passé. Peu importe le coût humain. Les familles, elles, paient le prix en nuits d'angoisse et en larmes.
Une application. Des likes. Un algorithme. Une vie.
Le tribunal de Créteil devra trancher. En attendant, la jeune fille réapprend à vivre. Sa mère la regarde grandir. « On a compris. On est sur le terrain pour se battre pour toutes ces questions. »
Le Dossier continue son enquête. De nouvelles familles témoignent. De nouvelles plaintes se préparent. TikTok devra répondre.
Sources
- Témoignage exclusif recueilli par Le Dossier (transcript intégral de la vidéo)
- Assignation de sept familles du collectif Algos Victima contre TikTok devant le tribunal judiciaire de Créteil (4 novembre 2024) — source : latribune.fr
- Signalement du ministère de l'Éducation nationale au parquet de Paris (26 mars 2026) — source : actualitte.com
- Rapport sur les Français et l'IA, 2026 — source : technostress.ai
- Étude Franceinfo sur la confiance des jeunes dans l'IA (2026) — source : franceinfo.fr
- Données internes TikTok H2 2025 (signalements utilisateurs) — source : comdigitale.blog
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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