Ridwan Taghi, le 'super cartel' et la narcoterreur : ce que le procès d'Amsterdam dit de la France

Accroche
Seize tonnes et demie. C'est le poids de cocaïne saisie dans une seule opération au port de Rotterdam. Un chiffre qui donne le vertige. Il raconte mieux qu'un long discours la métamorphose du crime organisé en Europe. Les cartels colombiens ont saturé le marché américain dans les années 1990. Ils ont regardé vers l'Est. Rotterdam, porte d'entrée du commerce mondial, 12 millions de conteneurs par an, est devenue la plaque tournante de ce nouveau trafic. Une passoire, selon les enquêteurs. Et pourtant. Une forteresse de la contrebande.
Ce qui s'est joué aux Pays-Bas n'est pas un simple fait divers. C'est une guerre. Une guerre asymétrique menée par des réseaux criminels mondialisés contre des États de droit qui peinent à comprendre la menace. Le procès Maringo — du nom de l'enquête — en est l'épilogue judiciaire. Mais l'histoire est loin d'être terminée.
Les faits
Tout commence dans les années 1990, raconte le documentaire d'Arte Narcotrafic, le poison de l'Europe. Les cartels colombiens cherchent de nouveaux débouchés. Les Pays-Bas offrent une culture entrepreneuriale, une logistique portuaire inégalée et une main-d'œuvre locale issue de l'immigration, prête à servir d'extracteurs. Leur job ? Pénétrer dans le port, fracturer le bon conteneur, en extraire la cocaïne.
Parmi eux, un homme s'impose : Gwennette Martha, originaire de Curaçao. Surnommé « l'homme sans ombre », il incarne la première alliance entre un gang de rue hollandais et le crime organisé colombien. Arrêté en 2008, il s'évade. Repris en 2010, il est libéré pour bonne conduite en 2014. Il est abattu la même année. Son ascension et sa chute illustrent la violence qui embrase alors les Pays-Bas. En 2012, 14 assassinats à Amsterdam. En 2014, 38 morts. Du jamais vu.
La pièce maîtresse du puzzle, c'est Ridwan Taghi. Ce nom, la police néerlandaise l'entend pour la première fois en 2015, balancé par un indic. Pendant 15 ans, Taghi a bâti son empire dans l'ombre. Né dans le Rif marocain, arrivé enfant aux Pays-Bas, il a converti les routes du haschich familial au trafic de cocaïne. Il opère sous de fausses identités, ne communique que par téléphones cryptés. Il n'existe pas, judiciairement parlant.
La violence s'intensifie. En 2016, le blogueur criminel Martin Cock est abattu d'une balle dans la tête. Une tête coupée est découverte devant un bar à chicha à Amsterdam. Le siège du magazine Panorama est attaqué au lance-roquette. Le quotidien De Telegraaf est défoncé à la voiture bélier. Les journalistes vivent sous protection.
Le tournant, c'est le piratage des téléphones cryptés. En 2020, la gendarmerie française parvient à infiltrer EncroChat, une plateforme utilisée par 70 000 criminels dans le monde. Un data center à Roubaix est au cœur de l'opération. En 2021, c'est au tour de Sky ECC, via une mise à jour piégée. Les polices belges, néerlandaises et françaises interceptent alors 2 milliards de messages en temps réel. « On voyait les faits criminels se passer dans le monde entier », raconte un magistrat belge dans le documentaire. « Des photos d'intimidation, de personnes coupées en morceaux. Une violence absolument incroyable. »
L'opération internationale qui s'ensuit est historique. Plus de 15 000 arrestations. 900 tonnes de cocaïne saisies. Le « super cartel » — qui réunissait mafias italienne, irlandaise, néerlandaise et sud-américaine — est démantelé. Ridwan Taghi est arrêté à Dubaï en décembre 2019 par les forces spéciales émiraties.
Le contexte
Le documentaire d'Arte, que Le Dossier a recoupé avec les données disponibles, dresse le portrait d'un homme obsédé par le secret. Taghi ne parle à ses affidés que par l'initiale de son nom : « T ». Il ne fait l'objet d'aucune enquête pendant 15 ans. Son mariage à Dubaï en 2019, auquel assistent les têtes pensantes du super cartel, est infiltré par la DEA.
Le contexte social est crucial. Le terme « Mocro Mafia », popularisé par les médias et un best-seller, est vivement critiqué par les chercheurs. « La Mocro Mafia n'existe pas », explique Damian Zait, chercheur argentin cité dans le documentaire. « Ces membres ne sont pas tous marocains. Ce sont des individus aux origines variées : Néerlandais, Marocains, Turcs, Antillais, Surinamiens. » Le label stigmatise toute une communauté sans refléter la réalité criminelle. Un argument que Le Dossier partage : le problème n'est pas l'origine, c'est l'absence d'intégration et de perspectives pour une jeunesse livrée à elle-même dans les quartiers populaires.
La corruption, elle, est systémique. « On a trouvé des corruptions à tous les niveaux », témoigne un enquêteur. « Dans les administrations communales, l'administration fiscale, les douanes, la police, chez des avocats. » Les codes d'accès aux terminaux portuaires se vendaient 120 000 euros. Une chambre de torture — équipée d'une chaise de dentiste — est découverte à Voorschoten en 2020. Elle n'a jamais été utilisée, mais elle dit tout de la sauvagerie de ces réseaux.
Les victimes collatérales sont nombreuses. L'avocat du repenti Nabil Bakali, Derk Wiersum, est assassiné devant son domicile en 2019. Le journaliste Peter R. de Vries, figure de la lutte contre le crime organisé, est abattu en plein cœur d'Amsterdam en 2021. Depuis sa prison, Taghi n'a cessé de défier l'État, menaçant d'enlèvement la princesse héritière et le Premier ministre. La narcoterreur a changé de nature : elle ne vise plus seulement les trafiquants rivaux, mais tous ceux qui incarnent l'État de droit.
Le traitement judiciaire
Le procès Maringo s'achève le 27 février 2024. Le verdict tombe : 190 années de prison pour 17 accusés. Trois peines à vie, dont celle de Ridwan Taghi et de deux de ses lieutenants. Un verdict historique aux Pays-Bas.
Mais le chemin a été semé d'embûches. La coopération internationale a été sans précédent. Europol, DEA, polices belge, néerlandaise, française, marocaine, émiratie. Jamais une telle coalition n'avait été réunie contre le crime organisé. Le piratage d'EncroChat par la gendarmerie française est un coup de maître technique. Mais il pose aussi des questions. Les libertariens crient à l'atteinte à la vie privée. Les policiers répondent que c'est le seul moyen de pénétrer des organisations hermétiques. Le débat est légitime. Mais les faits sont là : sans ce piratage, Taghi serait encore en liberté, et des centaines de tonnes de cocaïne continu
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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