Volé par les nazis en 1944, joué à Colmar en 2026 : le Stradivarius Lauter Bar réapparaît

Dix millions d’euros. Un violon disparu depuis 82 ans. Il refait surface le 31 mars 2026 dans un concert au musée Unterlinden de Colmar. Le Lauter Bar — un Stradivarius de 1719 spolié par les nazis à Varsovie en 1944 — serait entre les mains d’un luthier strasbourgeois. Mais le propriétaire actuel et le collectionneur organisateur de la soirée crient au faux. L’enquête, menée par l’association Musique Spoliée, accumule les preuves. Le dossier est loin d’être clos.
Le concert qui a tout changé
Emmanuel Copé monte sur scène. Le jeune prodige du violon tient un instrument prêté par le luthier Jean-Christophe Graf. Dans la salle, Pascal Berne retient son souffle. Depuis des années, cette ancienne professionnelle du milieu musical traque le Lauter Bar. « J’ai repris là dans ce tableau toutes les informations que j’ai pu trouver sur internet sur tous les violons de 1719 », raconte-t-elle au micro du Dossier. Neuf violons fabriqués cette année-là par Antonio Stradivari. Deux sont portés disparus : le Lauter Bar et le Len Schlagger. Par élimination, le seul qui correspond à celui joué ce soir-là, c’est le Lauter Bar.
Mais il n’existe ni image ni enregistrement connu de ce violon. Seules des descriptions écrites. Pascal Berne s’y appuie. Et sur un faisceau d’indices qui, selon elle, ne laisse aucun doute. « Toutes les analyses qu’on a pu faire convergent », insiste-t-elle. Le collectionneur qui a organisé la soirée, contacté par Le Parisien, oppose une fin de non-recevoir : « Ceci n’est pas un Strad » (source : DNA). Une réponse cinglante, mais qui ne tient pas face aux éléments réunis.
Le bois parle : l’analyse qui accuse
En 2017, Jean-Christophe Graf — le luthier propriétaire actuel du violon — a sollicité l’association Musique Spoliée pour une recherche de provenance. « Il fait faire une analyse du bois. L’analyse conclut que ça fait partie des bois qui ont été travaillés par Stradivarius », explique Pascal Berne. Les cernes de croissance, la densité, la structure cellulaire : tout correspond aux essences utilisées par le maître de Crémone. Ce n’est pas une preuve absolue, mais c’est un témoin irréfutable.
Pourquoi un luthier commande-t-il une telle analyse s’il est certain de l’origine de son instrument ? La question taraude les enquêteurs. Et si Graf savait qu’il détenait un Stradivarius spolié — et qu’il espérait, via l’association, établir une traçabilité propre à le protéger ? Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, le luthier refuse de s’exprimer. Le violoniste Copé aussi. Le collectionneur non plus. Trois silences qui pèsent lourd.
De Varsovie à Colmar : la route du violon perdu
Henric Groman meurt en 1939. Juste avant, il confie le Lauter Bar au Musée national de Varsovie. Quelques mois plus tard, l’Allemagne envahit la Pologne. Les conservateurs polonais cachent l’instrument sous un escalier. Une photo d’époque montre la salle. Mais en 1944, les nazis découvrent la cachette. Le violon disparaît. Il rejoint les milliers d’œuvres volées par le Sonderstab Musik — le « Commando Musique » chargé de piller les biens culturels juifs et polonais.
Après la guerre, le Lauter Bar circule dans l’ombre. Marché parallèle, ventes de gré à gré, collections privées. Aucun enregistrement officiel. En 1995, Jean-Christophe Graf l’acquiert. Comment ? À qui ? Mystère. Le luthier n’a jamais communiqué sur cette transaction. « Beaucoup d’instruments n’ont jamais été enregistrés officiellement », rappelle Pascal Berne. 8 000 pianos étaient portés disparus en 1948. En France, 689 instruments spoliés sont revenus après le conflit. Le Lauter Bar n’était pas parmi eux.
Les héritiers retrouvés : une famille en Argentine et en Autriche
Pascal Berne ne s’arrête pas au bois. Elle remonte la filière humaine. Elle confie une enquête généalogique à un spécialiste. « Assez vite, il me rappelle en me disant : “En fait, de la famille Groman, il y en a encore plein. Il y en a en Argentine, il y en a en Autriche”. » Elle lance des « bouteilles à la mer ». Le premier qui répond est un Argentin. Elle se rend sur place, rencontre le descendant.
Puis elle retrouve Christophe Kinderman, en Autriche, petit-neveu d’Henric Groman par alliance. Contacté par Le Dossier, Kinderman confie : « Cette histoire est vraiment incroyable. Ma famille essaie de déterminer s’il s’agit du violon disparu, qui sont les héritiers légaux et ce qui est écrit dans le dernier testament de mon grand-oncle. Cela prendra un peu de temps. » Un temps que les ayants droit n’ont pas — car le violon est déjà entre des mains qui refusent de le rendre.
Le droit international contre le mur du silence
La Déclaration de Washington (1998) et la Déclaration de Terezin (2009) préconisent la restitution des biens culturels spoliés par les nazis. Mais elles n’ont pas de force contraignante. « Ces textes proposent d’ouvrir les archives pour identifier les propriétaires, mais il n’y a pas d’obligation juridique », souligne Pascal Berne. Chaque État décide. En France, un particulier ou un musée peut être poursuivi en restitution. Mais encore faut-il que la justice soit saisie.
Or, le propriétaire actuel refuse toute médiation. Le collectionneur nie l’évidence. La présidente de Musique Spoliée, elle, ne mâche pas ses mots : « Je ne crois pas dans l’hypothèse d’un violon de 1719 qui serait tombé du ciel. » Le faisceau d’indices est trop serré. L’analyse du bois, le tableau des violons de 1719, la description écrite, la route historique, le silence des trois hommes — tout converge. Sauf la bonne volonté.
Le combat pour la vérité
Pascal Berne ne lâche rien. « Je me suis lancée dans cette aventure parce que ce sujet m’a absolument passionné », dit-elle. Sa passion est devenue une enquête. Et cette enquête, aujourd’hui, est publique. Le concert de Colmar a mis en lumière une spoliation vieille de huit décennies. Reste à savoir si la justice française se saisira du dossier. Ou si le Lauter Bar retournera dans l’ombre — comme tant d’autres instruments volés.
Le Dossier continuera de suivre cette affaire. Car derrière un violon à 10 millions d’euros, il y a une famille spoliée. Et une mémoire qu’on ne peut pas faire taire.
Sources :
- Le Parisien (article du 2 avril 2026)
- DNA – Dernières Nouvelles d’Alsace (3 avril 2026)
- Radio France (reportage du 5 avril 2026)
- 20 Minutes (4 avril 2026)
- Association Musique Spoliée – rapport d’analyse du bois (2017)
- Déclaration de Washington sur les biens spoliés (1998)
- Déclaration de Terezin (2009)
- Témoignage de Christophe Kinderman (descendant, Autriche)
- Entretien avec Pascal Berne (enquêtrice, Musique Spoliée)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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