LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

Politique

1,7 milliard d'évaporé : le Sénat brise le silence sur la LPM

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-05
Illustration: 1,7 milliard d'évaporé : le Sénat brise le silence sur la LPM
© YouTube

Le trou noir de 1,7 milliard

1,7 milliard d’euros. Pas une estimation. Le montant exact des crédits qui ont « disparu » du budget de la défense — rapporteur spécial Dominique de Legge les a énumérés devant le Sénat : gels, annulations, reports de charge. Voilà. « Le budget aura certes été doublé depuis 2017, mais les fins de gestion sont laborieuses », a-t-il déclaré. Un doublement en trompe-l’œil. Promesses de la LPM contre réalité des caisses de l’État.

Les chiffres ne mentent pas. Depuis 2017, l’effort budgétaire a augmenté spectaculairement. Pourtant, chaque fin d’année, des milliards disparaissent dans les méandres de la gestion publique. Pas dans des programmes secrets. Pas d’achats urgents. Bercy les gèle. Des circulaires les annulent. On les reporte sur l’exercice suivant. Système de vases communicants qui vide les promesses de leur substance.

Claude Malhuret, sénateur centriste, a enfoncé le clou. Il dénonce « l’imprévoyance et la facilité qui trop souvent ont frappé les différentes LPM ». Nicole Durant renchérit : une rupture radicale devient incontournable. Des mots durs. Les faits le sont plus encore. La Cour des comptes, dans son rapport du 19 février 2026, juge insuffisantes les économies de l’État et de ses opérateurs. La situation des finances publiques se dégrade — et ce n’est pas rien — alors que la menace, elle, s’accélère.

Où est passé cet argent ? Les sénateurs n’ont pas obtenu de réponse claire. Le ministre était présent, mais ses explications n’ont pas convaincu. Dominique de Legge a parlé de « fins de gestion laborieuses ». Traduction : des crédits votés, promis aux armées, qui n’arrivent jamais sur le terrain. Les soldats attendent. Les équipements vieillissent. Les stocks de munitions fondent. 1,7 milliard d’évaporé, c’est un charnier budgétaire.

2030 ou 2035 ? La contradiction mortelle

La menace est proche. 2030, peut-être avant. Huxori, sénateur — sans doute une retranscription phonétique — l’a rappelé lors du débat. « La remise en cause de l’Alliance atlantique nous expose comme jamais », a averti Olivier Sigolotti. Et pourtant, les moyens sont renvoyés à 2035. Une contradiction qui laisse les sénateurs « perplexes », selon le président de la commission. « Ce paradoxe, pour ne pas dire cette contradiction, nous laisse perplexe sur la capacité de ce projet de loi à préparer notre pays à un éventuel conflit. »

Le compte n’y est pas. Avec 76,3 milliards d’euros prévus en 2030, la France n’atteindra pas l’objectif de 3,5 % du PIB en 2035. (Oui, cet engagement a été pris au sein de l’OTAN.) Les alliés regardent. L’Allemagne, elle, a déjà annoncé une augmentation massive de son budget militaire. « Le risque de décrochage de la France vis-à-vis de l’Allemagne est donc réel », a lâché le président de la commission. Un décrochage ? Plutôt une chute libre.

Pourquoi une telle lenteur ? Calendrier électoral. Les travaux pour une nouvelle LPM sont renvoyés après la présidentielle de 2027. Hélène Conway-Mouret le déplore : « Ce sont plus de 18 mois qui seront perdus du fait des échéances à venir. » 18 mois pendant lesquels la menace continue de croître. Les industriels de défense n’ont pas de signaux clairs. Les armées rongent leur frein.

La France se prépare-t-elle à un conflit en 2030 ? Non, répond le Sénat. Pas avec cette loi. « Cette loi ne nous prépare pas à un choc en 2030 et à défendre notre rang », conclut le président de la commission. Les mots sont nets. Aucun conditionnel. Les faits sont têtus.

Une trame obsolète depuis 2013

Douze ans. Douze ans que la trame des armées n’a pas bougé depuis le Livre blanc de 2013. Pendant ce temps, les menaces ont changé de nature : guerre hybride, drones, cyberattaques, compétition technologique. Mais la France continue de penser ses armées comme en 2013. Le choix est « cohérent avec l’insuffisance de moyens mobilisés », ironise le président de la commission. En clair : faute d’argent, on bricole sur l’existant.

Les conséquences sont lourdes. Les partenariats avec l’Allemagne sur le char du futur et le chasseur de 6e génération ont échoué. « Vous ne tirez pas encore les conséquences de l’échec des partenariats avec l’Allemagne », a attaqué un sénateur. Alors même que ces décisions relèvent de divergences industrielles — et ce n’est pas une surprise pour les initiés — le gouvernement renvoie les choix structurants à plus tard. Drones de combat furtif, trame balistique terrestre, capacité intermédiaire de char : tout est repoussé.

Pascal Allizard a interrogé le ministre sur le manque de fonds pour accompagner l’innovation. Ludovic, un autre sénateur, a insisté sur l’urgence de ne pas manquer la révolution technologique. Réponses vagues. L’innovation, ça se finance. L’argent n’est pas là. La France risque de rater le virage des drones armés, de l’intelligence artificielle militaire, de la guerre électronique.

Le Livre blanc de 2013 prévoyait une armée « de contact, de projection et de protection ». Un modèle qui a montré ses limites au Sahel, en Ukraine, au Proche-Orient. Les retours d’expérience sont pourtant clairs : il faut des drones, des munitions téléopérées, des capacités de production massive. Mais la LPM actuelle n’intègre pas ces leçons. Elle améliore l’existant sans le remettre en cause. Un conservatisme budgétaire qui frôle l’aveuglement.

La troisième voie : ultime sursaut ou poudre aux yeux ?

Non. Le Sénat ne veut pas du texte en l’état. « Il nous sera difficile d’adopter le texte en l’état compte tenu des réserves exprimées sur l’ensemble des bancs », a prévenu le président de la commission. Le vote est donc exclu. Mais les sénateurs savent que le temps manque pour une refonte radicale. Alors ils proposent une « troisième voie ».

De quoi s’agit-il ? Ni du statu quo — conserver le format actuel des armées — ni du chamboulement d’une LPM improvisée lors d’un débat parlementaire. Mais de muscler dès aujourd’hui certains moyens structurants et d’ajuster les crédits budgétaires. « Le tout dans le cadre d’une trajectoire plus conforme avec les engagements de la France et la réalité des menaces », a expliqué le sénateur. Une voie médiane ? Peut-être. Mais est-elle crédible sans moyens supplémentaires ?

Les sénateurs demandent des arbitrages rapides. Ils veulent que les armées expriment leurs besoins, que les industriels proposent des solutions, et que le politique tranche. Un dialogue rigoureux, disent-ils. Mais le dialogue prend du temps. Et le temps presse. 2030, c’est demain. Les 18 mois perdus à cause du calendrier électoral ne seront pas rattrapés par des amendements cosmétiques.

Le Sénat, « qui incarne la permanence des institutions », ne peut accepter que l’avenir de la défense soit « victime des majorités introuvables et des échéances électorales encore lointaines ». Une phrase qui sonne comme un réquisitoire contre la frilosité politique. Pendant ce temps, les soldats attendent des moyens. Les Français s’inquiètent pour leur sécurité. Et la menace, elle, ne fait pas de pause.

Les chiffres qui tuent le récit officiel

Au-delà du 1,7 milliard disparu, d’autres chiffres donnent le vertige. Selon le rapport du Sénat, les surcoûts constatés non prévus par la LPM et à prévoir pour atteindre les objectifs se montent à 8,6 milliards d’euros (source : Wikipedia). Huit virgule six milliards. Le montant des promesses non financées. Le gouvernement table sur des économies futures, des redéploiements, des miracles budgétaires. La Cour des comptes, elle, juge ces économies insuffisantes.

La France a promis à l’OTAN d’atteindre 3,5 % du PIB pour la défense en 2035. En 2025, le ratio tournait autour de 2,1 %. Pour combler le trou, il faudrait des augmentations massives et continues. Mais la LPM actuelle plafonne à 76,3 milliards en 2030. Même avec une trajectoire rectifiée, l’écart reste abyssal. Le décrochage face à l’Allemagne — qui a déjà dépassé les 2 % du PIB et vise plus — est inévitable si rien ne change.

Les partenariats industriels avec Berlin sont en berne. Le char du futur (MGCS) et le Système de combat aérien du futur (SCAF) sont au point mort. Les divergences industrielles, compréhensibles, disent les sénateurs, mais il faut les dépassionner. Pendant ce temps, les industriels français de la défense — Nexter, Thales, Dassault — manquent de visibilité. Investissements privés en attente. L’innovation patine.

Et les armées ? Elles continuent avec des équipements vieillissants. Les munitions en stock limité. Les drones, trop peu nombreux. La cyberdéfense, sous-dotée. Les retours d’Ukraine montrent pourtant l’importance cruciale des drones, de l’artillerie de précision, de la guerre électronique. Mais la France semble regarder ailleurs.

La ministre face aux sénateurs : un dialogue de sourds

Fin du débat. Une note inconfortable. « Madame la ministre, il nous appartiendra d’explorer ensemble cette troisième voie dans les jours qui viennent », a conclu le président de la commission. Mais les sénateurs n’ont pas caché leur scepticisme. Les promesses de révision de la LPM sont nombreuses. Les actes, rares.

Depuis 2017, le budget de la défense a doublé. C’est vrai. Mais les fins de gestion laborieuses, les annulations, les reports de charge ont vidé une partie de cette augmentation de sa substance. 1,7 milliard de crédits disparus, c’est un signal. Les sénateurs veulent des garanties. Ils veulent que les crédits votés soient effectivement dépensés. Une programmation pluriannuelle qui tienne la route, pas une coquille vide.

Le ministre, dont le nom n’a pas été cité dans le transcript, a écouté. A-t-il répondu ? Le document ne le dit pas. Mais le ton des sénateurs trahit une lassitude. « Les soldats méritent plus que des discours, ils ont besoin d’avoir les moyens d’accomplir leur mission », a lancé Nicole Durant. Une phrase qui résume tout.

La France est à la croisée des chemins. Soit elle muscle sa défense dès maintenant, avec des choix clairs et des financements réels. Soit elle continue de bricoler, de renvoyer les décisions à plus tard, de perdre 1,7 milliard par-ci, 18 mois par-là. La deuxième option, c’est le déclin programmé.

Les sénateurs ont choisi leur camp. Ils refusent d’adopter le texte en l’état. Ils proposent une troisième voie. Mais sans volonté politique — et sans argent — cette voie risque d’être une impasse. L’affaire commence ici. Les Français jugeront.

Sources : Débats publics de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat – mai 2026 ; Rapport de la Cour des comptes sur la situation des finances publiques début 2026 (19 février 2026) ; Rapport d’information du Sénat sur la LPM – surcoûts non prévus de 8,6 milliards d’euros (Wikipedia) ; Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale 2013 ; Engagements OTAN ; Projet de loi d’actualisation de la LPM 2024-2030.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Sur le même sujet