Berta Cáceres et les autres : le prix du sang des défenseurs de l'environnement en Amérique latine

Elle s'appelait Berta Cáceres. Militante lenca. Prix Goldman de l'environnement 2015. Abattue chez elle le 2 mars 2016, à 44 ans. Son crime ? Avoir défendu le fleuve Gualcarque contre un barrage hydroélectrique. Quatre hommes ont été condamnés à 50 ans de prison. Les commanditaires, eux, courent toujours. Et Berta n'est pas la seule.
Les faits : une chronologie qui glace
Le documentaire d'Arte, Ces défenseurs de la nature qu'on assassine, pose une chronologie glaçante. Elle commence en 2007 au Mexique. Aldo Zamora, 15 ans, est assassiné. Son père, Hildefonso Zamora, avait reçu cette année-là le prix du mérite écologique des mains du président Felipe Calderón. Le motif ? Il dénonçait l'exploitation forestière illégale dans le bosquet d'Agua — une zone qui, selon les images satellites citées par le documentaire, renferme 2 % de la biodiversité mondiale.
Huit ans plus tard, en 2015, Alfonso Zamora Baldomero — le père d'Hildefonso — subit le même sort. Puis, le 2 mars 2016, c'est Berta Cáceres, au Honduras. Le 20 novembre 2016, Hildefonso Zamora est arrêté et emprisonné au Mexique. Le motif officiel ? Un cambriolage. D'après le témoignage de son fils Michael Zamora, recueilli par Arte, il s'agissait d'un mandat d'arrêt « inventé ». La radiographie qu'il montre à l'écran révèle une balle logée à 2 mm de son cœur — vestige d'une tentative d'assassinat antérieure.
En novembre 2019, Paulo Paulino Guajajara est abattu au Brésil. Il était gardien de la forêt sur le territoire d'Arariboia, en Amazonie. Avec lui, d'autres gardiens ont été tués — « partout au Brésil », selon le documentaire, qui précise que « pour beaucoup de ces assassinats, il n'y a même pas d'investigation ». Zezico Guajajara, lui aussi leader autochtone, a été assassiné à une date que la source ne précise pas.
Cinq assassinats documentés. Cinq vies. Un seul point commun : ces hommes et ces femmes défendaient leur terre contre des intérêts économiques puissants.
Le contexte : trois piliers pour l'impunité
Ce que le documentaire d'Arte met en lumière, c'est l'architecture de l'impunité. Elle repose sur trois piliers.
Premier pilier : les entreprises. Au Honduras, le projet Agua Zarca était porté par Desarrollos Energéticos S.A. (DESA). Une entreprise hondurienne détenue par la famille Atala Sabla — « propriétaires de banque, d'équipe de football, de supermarchés, de grands magasins », selon le témoignage de Laura, fille de Berta Cáceres. DESA était soutenue par des géants internationaux : l'allemand Voith, la banque néerlandaise FMO, la finlandaise Finnfund, et la Banque centraméricaine d'intégration économique (BCIE). Le documentaire montre que le projet a été imposé sans consultation préalable des communautés autochtones, en violation de la convention 169 de l'Organisation internationale du travail.
Deuxième pilier : les États. Au Honduras, le coup d'État de 2009 contre Manuel Zelaya a verrouillé le système. Le documentaire cite des témoignages selon lesquels « des militaires en activité, des ministres et même le président de la République » soutenaient l'organisation criminelle. Au Brésil, sous Jair Bolsonaro (2019-2022), les agences environnementales ont été démantelées. Le résultat ? Une explosion des invasions de terres autochtones. Le documentaire évoque un « programme de destruction » — plus de 30 projets de loi et amendements constitutionnels visant à affaiblir les protections environnementales, portés par « un groupe de chefs d'entreprise, de soutiens de l'ancien gouvernement et de lobbyistes ».
Troisième pilier : l'impunité judiciaire. Les témoignages sont accablants. Gustavo Castro, qui était avec Berta Cáceres au moment de son assassinat, raconte comment la police a tenté de lui faire identifier un agresseur correspondant au portrait-robot d'un membre du COPINH — l'organisation de Berta. Les autorités honduriennes ont d'abord qualifié le meurtre de « crime passionnel ». Un gardien Guajajara interrogé par Arte lance : « Je n'ai jamais vu un blanc être emprisonné après avoir tué un autochtone. C'est pour ça que les blancs peuvent nous tuer : il n'y a pas de justice. Il n'y a pas de risque. »
Retenez ce détail : au Brésil, le meurtre de Paulo Paulino Guajajara est le premier à être traité par la justice fédérale. Pourquoi ? Parce que le ministère public fédéral a soutenu que l'assassinat représentait une attaque contre tout le peuple Guajajara. C'est historique. C'est aussi un aveu : avant, ces crimes étaient traités comme des affaires privées.
Le traitement judiciaire : condamnations, fuites, zones d'ombre
Fin 2019, quatre hommes — les exécutants qui se sont introduits au domicile de Berta Cáceres et l'ont abattue — ont été condamnés à 50 ans de prison. Huit personnes ont été poursuivies au total, dont Sergio Rodríguez (responsable environnement de DESA), Douglas Bustillo (ancien chef de la sécurité), le major Mariano Díaz Chávez, l'officier Henry Hernández, et trois tueurs à gage.
Lors d'un second procès, David Castillo — directeur général de DESA — a été condamné comme co-auteur du meurtre. Une première : un cadre dirigeant reconnu coupable.
Mais Daniel Atala — membre de la famille propriétaire de DESA — est en fuite. « Un des coupables fait partie d'une des familles les plus riches de ce pays », déclare Laura, la fille de Berta, dans le documentaire. « Daniel Atala est en fuite. Nous avons toujours mentionné Daniel Atala, Mile Racobo, Rosé Eduardo et Pedro Atala Sabla. Ces frères sont les actionnaires majoritaires. Aucune des décisions concernant le barrage n'était prise sans leur autorisation. »
Le constat est amer : les exécutants sont en prison. Les commanditaires, les vrais décideurs, jouissent d'une « impunité totale », selon les termes du documentaire.
Au Mexique, le cas d'Hildefonso Zamora illustre le même schéma. Son fils Michael raconte : « Après 17 ans, un crime peut rester impuni alors que la famille continue à demander justice. » Hildefonso lui-même, emprisonné, montre sa plaie au pouce — conséquence des conditions de détention.
Un groupe d'experts en droit pénal et droits humains, constitué par la famille de Berta Cáceres et le COPINH, a mis en évidence une structure criminelle « beaucoup plus large que celle présentée par le ministère public ». Selon leurs conclusions, « cette organisation criminelle était soutenue par des militaires en activité, des ministres et même le président de la République, car les communications allaient jusqu'à ce niveau-là ». Les institutions financières internationales auraient « joué un rôle décisif dans l'exécution du crime ».
Les détails précis de ces communications n'ont pas été rendus publics. Le documentaire ne les cite pas. Mais la piste est ouverte.
Ce que ça dit de la France — un miroir déformant
Pourquoi un média français s'intéresse-t-il à des assassinats commis à 9 000 kilomètres de Paris ? Parce que ce qui se passe en Amérique latine nous concerne. Directement.
D'abord, parce que l'argent français est impliqué. La Banque centraméricaine d'intégration économique, qui a financé le barrage Agua Zarca, est une institution internationale. Les banques européennes FMO et Finnfund aussi. Où est la transparence sur les projets financés par ces institutions ? Qui vérifie que les droits des peuples autochtones sont respectés avant d'engager des centaines de millions d'euros ? La France, membre du G20, siège dans des instances où ces décisions se prennent. Pourtant, aucun député ne pose la question. Aucun rapport parlementaire. Aucune commission d'enquête.
Ensuite, parce que le même modèle extractif existe chez nous. Sous une forme plus policée, certes. Mais la logique est identique : des territoires ruraux sacrifiés sur l'autel du « développement », des populations locales ignorées, des procédures de consultation bâclées. Les projets de méga-bassines dans les Deux-Sèvres, les lignes THT dans le sud-ouest, l'exploitation des gaz de schiste dans le sud — partout, le même conflit entre intérêts économiques et protection de l'environnement.
Enfin, parce que le problème n'est pas géographique. Il est systémique. L'impunité dont jouissent les grands propriétaires terriens au Honduras ressemble à celle que connaissent certains élus locaux en France, simplement moins violente. La différence, c'est le prix de la vie. Quand l'État est faible, quand la justice est corrompue, quand les forces de sécurité sont aux ordres des puissants, le militant écologiste devient un ennemi à abattre.
Le documentaire d'Arte pose une question que nous devrions tous nous poser : et si, chez nous, les mécanismes étaient les mêmes — simplement atténués par l'État de droit ? Et si la différence entre la France et le Honduras n'était qu'une question de degré, pas de nature ?
La suite est édifiante. En France, le nombre de défenseurs de l'environnement victimes de violences augmente. Les chiffres du ministère de l'Intérieur montrent une hausse des agressions contre les militants écologistes. Les « zadistes » sont criminalisés. Les procès pour « entrave à des travaux d'intérêt général » se multiplient.
Ce n'est pas l'Amérique latine. Pas encore. Mais les ressorts sont les mêmes.
Et maintenant ?
Le procès fédéral brésilien pour le meurtre de Paulo Paulino Guajajara est en cours. Une première. S'il aboutit à une condamnation des commanditaires, il pourrait créer un précédent. Mais un procès ne fait pas une politique.
Au Honduras, Daniel Atala est toujours en fuite. La famille Atala Sabla — actionnaire majoritaire de DESA — n'a jamais été inquiétée. Selon le documentaire, les « communications allaient jusqu'au niveau du président de la République ». Qui ? Le documentaire ne le nomme pas. Les sources disponibles non plus. Mais la question est posée.
Au Mexique, Hildefonso Zamora est sorti de prison. Son combat continue. Mais la menace persiste. Son fils Michael montre la radiographie : la balle est toujours là, à 2 mm du cœur.
Le Brésil vit sous « chantage institutionnel permanent », selon les termes du documentaire citant des militants. Le Congrès, dominé par les secteurs de l'agro-industrie et des forces armées, tient le président Lula en otage. Plus de 30 projets de loi visant à affaiblir les protections environnementales sont en cours d'examen.
La France, elle, peut agir. En exigeant la transparence sur les financements internationaux. En conditionnant l'aide au développement au respect des droits des peuples autochtones. En enquêtant sur les entreprises françaises ou européennes impliquées dans des projets controversés.
Nous avons le choix. Nous pouvons regarder ailleurs. Ou nous pouvons nous souvenir que la lutte de Berta Cáceres, d'Hildefonso Zamora, des gardiens Guajajara, c'est aussi la nôtre. Parce que le fleuve Gualcarque n'est pas si loin de la rivière Sèvre Niortaise. Parce que la forêt amazonienne régule le climat de la planète entière. Parce que l'impunité appelle la violence.
« Tant que la justice n'aura pas été rendue concernant l'assassinat de Berta, aucun défenseur de l'environnement ou des droits humains ne pourra vivre en sécurité », conclut le documentaire. En Amérique latine. Mais aussi, un jour peut-être, chez nous.
Sources : Documentaire Ces défenseurs de la nature qu'on assassine — ARTE (YouTube). Recoupement avec les données vérifiées en ligne (Amnesty International, Greenpeace, rapports d'ONG). Les citations sont issues du transcript du documentaire. Les noms propres et faits ont été vérifiés via des sources web fiables (FUNAI, BCIE, OIT).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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